La statistique de la délinquance (5-9)

Insécurité et délinquance : la guerre des chiffres est lancée ! L'hypothèse d'une explosion de la criminalité et de l'ensauvagement de la société va devenir la centralité des deux prochaines années et des campagnes électorales. Mais qu'en est-il réellement de la délinquance et de l’insécurité réelle dans la société, et non de son sentiment ?

Plan de l'écrit

1. Les chiffres de la délinquance

       a. Le problème de la méthodologie statistique de la délinquance

       b. La question des homicides

       c. Les agressions physiques graves et sexuelles

       d. Vols et cambriolages

       e. La délinquance baisse pour les faits les plus graves

       f. Les chiffres en 2019

       g. Et 2020 ?

       h. L’omniprésence des incivilités, plus d’accidents que la délinquance

 

2. Les deux fonds de commerce du politique : les jeunes et les immigrés

       a. Les jeunes jamais aussi violents face à une justice laxiste ?

       b. La délinquance des immigrés, dérive raciste et sécuritaire

 

3. L’espace public, un espace sexiste et machiste ?

 

4. Le sentiment d’insécurité, une émotion exacerbée provenant d’une société imaginée ? 

Introduction

Comment comprendre le sentiment d’insécurité dans la société ? Ce billet sera composé d’une suite indispensable à sa compréhension. Celiu-ci concernera l’évolution de la délinquance, la deuxième l’évolution de la société. La complémentarité de ces deux billets permet d’émettre l’hypothèse suivante : si la délinquance n’a pas explosé depuis les années 2000, ce sentiment repose sur un double processus. D’une part sur une amnésie collective faisant oublier la criminalité du siècle dernier, d’autre part sur un processus de victimisation positive qui s’est opérée dans la dernière partie du 20ème siècle, ayant pour conséquence que la population n'accepte plus le moindre phénomène de violence. Par ailleurs, il faut rajouter à cela une construction sociale de la délinquance par le champ médiatique et politique que j’ai déjà traité. Le thème de l’insécurité est une ressource infatigable pour ces deux champs. Entre réductionnisme, manipulation à fins électorales[1][2][3][4][5][6], erreur involontaire, course à l’audimat et sensationnalisme[7], pression de lobbys et marchands de sécurité, la question de la délinquance est très mal débattue au sein de l’espace public, ce qui impacte l’élaboration de politiques publiques adéquates.

Tous les 10 ans environ, le thème de l’insécurité revient sur le devant de la scène : au début des années 90, pendant la campagne électorale en 2002, puis avec les émeutes de 2005 et l’élection de Sarkozy, l’insécurité semble donc exploser depuis une vingtaine d’années si on en croit le champ politico-médiatique. Notre pays serait devenu une jungle de la violence. Pourtant, sans minimiser, excuser, voire même justifier les phénomènes de violence, il semble que nous sommes bien loin d’une société sans foi ni loi, où la violence physique constituerait la norme du lien social.

 

1. Les chiffres de la délinquance

a. Le problème de la méthodologie statistique de la délinquance

La délinquance est définie par le droit d’un pays souverain. Elle est l’ensemble des comportements prohibés par la loi. Le sociologue de la délinquance Laurent Mucchielli explique qu’il y a 3 complications dans la méthodologie statistique. La première est que la loi n’est jamais stable dans le temps car elle se modifie sans cesse. Certains comportements autrefois prohibés deviennent légaux (avortement) et d’autres légaux deviennent interdits. Ces deux processus ont des conséquences majeures. Par exemple, si des comportements anciens sont soudainement criminalisés, la délinquance ne peut qu’augmenter. La deuxième difficulté est que la mesure de la délinquance est complexe. Elle ne peut se réaliser seulement par les statistiques des services de police et de la justice. En effet, les statistiques de police mesurent plus l'activité des services que la délinquance réelle et ce, pour plusieurs raisons. Premièrement certains actes commis ne sont pas enregistrés par les forces de l'ordre. Ensuite, il peut se produire à un instant T une augmentation de plaintes déposées relatif à un délit/crime sans que celui n'augmente réellement. Troisièmement il y a des changements de méthode d’enregistrement des forces de l’ordre qui a pour conséquence d’élargir les critères de définition de la délinquance. Pour finir, la création de la loi dépend des priorités d’un gouvernement en place. Cela conduit les médias et la population à s’alarmer sur un sujet en particulier en le mettant à l’ordre du jour, ce qui laissera imaginer qu’il est en augmentation. Ainsi, la dénonciation et la répression nouvelle d’un phénomène peut laisser penser qu’il est en explosion. Il faut donc être prudent avec les statistiques administratives de police et croiser celles-ci avec les résultats des enquêtes de victimation.

Par ailleurs, il faut faire attention à la tentation anxiogène très présente dans notre société qui réfléchit à la délinquance sur une temporalité très restreinte (et utilisant que la statistique des services de police). C’est-dire que lorsque qu'on essaie de comprendre les évolutions de la délinquance et de la criminalité, il faut visualiser une tendance sur plusieurs années. Trop souvent, médias et politiques s’alarment que la délinquance « explose » en comparant une année à l’autre au lieu de prendre de la distance, et visualiser une période plus grande. D’autant plus qu’une augmentation des plaintes enregistrées par les services de police d’une année sur l’autre ne dit rien sur l'évolution du crime, tout comme nous le montre l’accroissement de la statistique des viols qui se produit depuis 3 ans, résultant du mouvement de libération positive des femmes (#MeToo, #BalanceTonPorc, affaire Weinstein) et non d’une augmentation des viols.

 

b. La question des homicides

Il est le phénomène le plus simple et le plus fiable à mesurer. Alors qu’il était stable depuis deux ans, le nombre d’homicides a augmenté de 8,5 % l’année dernière, passant de 894 individus en 2018 à 970 en 2019. Si on additionne les tentatives, il s'agit du nombre le plus élevé depuis 1972. Cet accroissement doit nous alerter surtout après une phase de stabilité de quelques années, et d’autant plus que nous n’avons pas eu d’attentat l’année précédente. Or, si nous prenons une vue plus distanciée, le taux de meurtre a diminué de 50 % depuis 1995, passant de 1600 aux alentours de 900 ces dernières années, tout en sachant qu’il y a une augmentation des tentatives. Pour autant, de nombreux commentateurs controverses sur une possible augmentation des homicides depuis 2015 hors attentats, qui aurait atteint son climax en 2019.

Pour le sociologue Laurent Mucchielli, cette diminution de l’homicide depuis les années 90 peut s’expliquer notamment par la variation des violences idéologico-politique. Elles étaient fortes dans les années 70, fabriquées par la montée de l’extrême droite dans un contexte post-guerre d’Algérie. L’exemple le plus frappant est les arabicides, c’est-à-dire les homicides à caractère raciste de milices fascistes, mais également par celle d’Action Directe. L’homicide diminuera au courant du milieu des années 90 jusqu’aux années 2010, marquées par les attentats islamistes. Par ailleurs, une autre hypothèse est liée à l’évolution du banditisme. La chute des homicides pour vols (braquage de banques et fourgons blindés) explique également la forte baisse globale des homicides depuis 1994.

 

c. Les agressions physiques graves et sexuelles

Dans un premier temps, il est complexe de mesurer l’évolution des agressions physiques graves par les statistiques des services de police, puisque la définition juridique du délit de « Coups et blessures volontaires non mortels » n’a cessé d’évoluer depuis les années 1980. L’élargissement du délit ne peut donc que faire augmenter la criminalisation de celui-ci. Ce sont plutôt vers les enquêtes de victimation qu’il faut se tourner. Celles-ci permettent d’avoir une vue plus globale du phénomène. Laurent Mucchielli montre qu’en croisant les études, malgré certaines variations, on observe une stabilité globale depuis 30 ans. Ce sont les jeunes de moins de 30 ans qui sont les principales victimes de ces agressions, tout comme les chômeurs et les classes populaires.

En ce qui concerne les violences sexuelles, elles sont encore plus difficiles à mesurer et à comparer dans le temps. En effet, la pénalisation du viol s’est élargie au 20ème siècle notamment avec le viol conjugal dans les années 1990 grâce aux mobilisations féministes. L’enquête de victimation menée tous les deux ans en Île de France depuis 2001, région dans laquelle les violences sexistes dans l’espace public sont les plus grandes, indique une stabilité globale. Si ces dernières années on observe une augmentation des viols dans les statistiques de police, cela est dû à un contexte sociétal de libération de la parole des femmes. L’affaire Weinstein, le mouvement #MeToo et #BalanceTonPorc ont permis une augmentation du taux de plaintes des femmes ces trois dernières années.

 

d. Vols et cambriolages

Dans les statistiques des services de police et de gendarmerie, les vols et les cambriolages ont connu une forte augmentation des années 1955 à 1985, pour se stabiliser jusqu’au début des années 2000, avant de décroître. Comme le montre Laurent Mucchielli, « Dans le détail, cette baisse globale est surtout liée aux différentes formes de vols sur les personnes et les véhicules, tandis que les cambriolages connaissent des évolutions en dents de scie, avec des périodes de baisse suivies de périodes de hausse comme dans les années qui ont suivies la crise économique de 2007-2008. De leur côté, sur la période 1994-2017, les enquêtes de victimation indiquent une baisse tendancielle des vols personnels depuis le milieu des années 1990, une stabilité globale des vols avec violence et une stabilité globale des cambriolages de résidence principale (avec, dans le détail, une baisse importante suivie d’une remontée également après 2008). » Ainsi, si on peut observer une remontée des cambriolages au début des années 2010, tout comme les vols sans violence contre les personnes, alors que les vols de véhicules diminuent nettement.

 

e. La délinquance baisse pour les faits les plus graves

Les crimes et les délits enregistrés par les services de police et de gendarmerie ont fortement augmenté entre les années 60 et au début des années 80. Ils ont ensuite connu des périodes en dents de scie pour diminuer au début des années 2000, tout en sachant que les seuls statistiques de la police sont insuffisants. Si certains phénomènes de délinquance contre les personnes ont augmenté à partir des années 90 selon les services de police, ce sont surtout pour les actes les moins graves : les homicides diminuent, les coups et blessures progressent. Par ailleurs, cette hausse peut résulter d’une meilleure déclaration des atteintes subies par les victimes, puisque le croisement des enquêtes de victimation montre une relative stabilité depuis 20 ans.

 

f. Les chiffres en 2019

Les chiffres de 2019 proviennent d’Interstats et ne révèlent que le nombre de plaintes déposées. L’année 2019 aurait connu une augmentation très nette des violences sexuelles (+12 %), du nombre d’homicides (+9 %), des coups et blessures volontaires sur personnes de 15 ans ou plus (+8 %) qui provient surtout des violences intrafamiliales enregistrées. Les escroqueries progressent de 11 %. La hausse est plus modérée pour les vols sans violence contre des personnes (+3 %) et très légère pour les vols dans les véhicules (+1 %). Les vols avec armes et les cambriolages de logements sont stables en 2019. On observe également une baisse nette pour les vols d’accessoires sur véhicules (-5 %), idem pour les vols violents sans arme (-2 %), les vols de véhicules (-1 %) ainsi que les destructions et dégradations volontaires (-1 %).

Comment interpréter ces chiffres ? En ce qui concerne l’augmentation des plaintes pour viols et des violences intrafamiliales, nous avons déjà vu ci-dessus que cela est due au mouvement de libération de la parole des femmes grâce à divers mouvements (#Metoo, #BalanceTonPorc), et aux pressions des mouvements féministes pour mettre la problématique des violences sexuelles et conjugales dans l’agenda politique. C’est ce que conclut l’étude annuelle de victimation de l’Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales qui confirme la hausse des plaintes pour violence sexuelle et conjugale depuis 2016.

Par ailleurs, si les atteintes aux biens (constituant la majorité de la délinquance) ont augmenté dans l’espace public en 2019, nous pouvons émettre une hypothèse en lien avec la conjoncture de l’époque. Si on prend l’exemple de Paris dont les atteintes aux biens ont bondi de 12 % (vols à la tire, vols dans le métro, cambriolages de commerces…), cette dynamique inflationniste s’explique par la mobilisation constante des policiers lors des manifestations de Gilets-Jaunes. En effet, de nombreux policiers ont été affecté aux missions d’encadrement et de maintien de l'ordre relatives aux mobilisations populaires, délaissant ainsi leurs missions originales : patrouilles de rue, police-secours etc.

Cependant, cette hypothèse reste fragile pour expliquer l’augmentation des homicides. Les règlements de compte liés au trafic de drogue ont tendance à baisser, notamment à Marseille qui n’ont jamais été aussi bas depuis 10 ans. Par ailleurs, l’augmentation de l’homicide en 2019 est provoquée également par une augmentation de 21 % des féminicides, soit 25 victimes de plus qu’en 2018.

 

g. Et 2020 ?

Fusillade à Dijon et à Nice, agression au couteau à Bordeaux, tirs de mortiers de feux d’artifice sur les policiers, des maires agressés physiquement, une gendarme tuée par un automobiliste fuyant un barrage, une tentative de meurtre sur un pompier, une soignante tuée après avoir été traînée sur 800 mètres par une voiture, un chauffeur de bus tué par un groupe d’individus, des personnes agressées pour le port du masque, depuis la fin du confinement, on retrouve dans les médias des phénomènes de violence divers et variés. Pour de nombreux politiques, l’été 2020 fut un été sanglant Orange Mécanique, que ce soit Xavier Bertrand, Marine le Pen, des élus de droite, ou encore de LREM avec les propos de Gérard Darmanin sur « l’ensauvagement » de la société.  Les médias ont également relayé dans des tribunes sur l’explosion de l’insécurité en France, Marianne et Valeurs Actuelles en première ligne.

Sans jamais dénier ou relativiser l’acte délictueux et criminel, il faut avoir une vue distanciée sur les événements. Dans le présent des choses, il est toujours complexe de savoir si les phénomènes de violence explosent à moins que chacun d’entre nous n’en fasse l’expérience dans son quotidien. Nous pourrions seulement constater une réelle « explosion » si les données statistiques des enquêtes de victimation le démontrent. Les homicides, les agressions physiques violentes sont des faits qui malheureusement se produisent chaque année : environ 900 homicides et 690 000 agressions physiques. La condamnation de ces faits n’est pas discutable, mais rien ne prouve qu’aujourd’hui les actes de violences seront supérieures à ceux observés dans les années précédentes. En effet, la surmédiatisation des affaires criminelles et délinquantes ne dit rien de leur évolution. Il faut absolument faire attention à l’effet miroir politico-médiatique. Même si un phénomène de violence n’augmente pas, l’augmentation de sujets et d’articles traités dans les médias laissera penser qu’il augmente.

C’est ce qu’il s’est produit entre 1999 et 2002 sur les viols collectifs que l’on a nommé « tournantes », désignant exclusivement les jeunes de quartiers issus de l’immigration. Alors qu’entre 1990 à 2000, « les viols collectifs n’avaient occasionné qu’un volume de 1 à 7 titres (pour une moyenne de 4 par an), en 2001 l’expression "viols collectifs" ainsi que celle, nouvelle, de "tournantes", apparaissent au total à 50 reprises. Le phénomène recule en 2002 avec 32 occurrences, puis seulement 23 en 2003, et il disparaît quasiment en 2004.». Pourquoi cette omniprésence des « tournantes » pendant deux ans alors que la criminologie des viols collectifs est connue depuis les années 60 ? Tout simplement parce que ce phénomène s’inscrit dans le cadre du débat politique sur l’insécurité et les banlieues qui a régi le cœur des élections présidentielles de 2002. Ainsi, si on suit la logique médiatique, les viols collectifs ont explosé au début des années 2000 pour ensuite disparaître totalement à partir de 2004 puisque plus aucun article n’a été traité sur ce sujet ! Alors que le viol collectif est un crime intolérable qu’il faut condamner fermement, il n'y a pas eu d'explosion de celui-ci au début des années 2000. L’effet miroir des médias a créé un phénomène de panique morale et politique dans la société.

 

h. L’omniprésence des incivilités, plus d’accidents que la délinquance

Comme l’exprime la sociologue Véronique Le Goaziou, nous vivons dans une époque qu'on pourrait appeler une « crise existentielle collective » caractérisée par cette complexité à vivre-ensemble, par la présence constante de l'irrespect, de la saleté, des dégradations, des insultes, des conflits de voisinage, du tapage nocturne, des « choses » plus quotidiennes que les délits et crimes rassemblés. C'est pourquoi on peut avoir un taux de délinquance faible ou modéré et un fort taux d'insécurité.[8] Contrairement aux hypothèses d’ensauvagement de la société qui serait produit par « des décennies d’individualisme forcené » dont chacun est à la merci en sortant de chez soi, les crimes et délits ne constituent pas un risque quotidien. Les enquêtes de victimation montrent bien que les faits les plus fréquents sont les « incivilités » (dégradations légères et insultes), qui n’apparaissent pas dans les statistiques de la police. Par ailleurs, « Les accidents de la route, du travail, du sport et de la vie domestique sont en réalité beaucoup plus fréquents. » Même si l’homicide a bondi jusqu’à 970 en 2019, les traumatismes non intentionnels provoquent chaque année 40 000 décès, dont 21 000 à la suite d’un accident de la vie courante, et plusieurs millions de recours aux urgences. Le risque d’agression est donc entre 5 et 15 fois moins important que d’autres risques de la vie quotidienne (accidents de la vie courante). Il apparaît donc que les faits les plus graves soient aussi les plus rares. La vie quotidienne est plutôt faite « d’agressivité verbale, (…) d’harcèlements, de petites dégradations, de petits vols, et non de meurtres, de viols ou de vols avec violence. ».

 

2. Les deux fonds de commerce du politique : les jeunes et les immigrés

a. Les jeunes jamais aussi violents face à une justice laxiste ?

Dans les médias, les discours politiques et chez les experts en sécurité, la délinquance juvénile est devenue la source de tous nos maux depuis une trentaine d’années, dont son impunité et sa croissance sont à enrayer. Mais qu’en est-il réellement alors que la justice des mineurs (ordonnance de 1945) est remise en cause ? La réalité est que le taux de réponse pénale n’a pas cessé d’augmenter au cours des années 2000, passant de 77% pour arriver au alentour de 90 % ces dernières années. La quasi-totalité des affaires poursuivables reçoivent une réponse pénale. L’ordonnance de 1945 a été réformée 24 fois et 12 fois depuis 2002, durcissant toujours les peines. Déjà en 1995, on évoquait la violence grandissante des jeunes, son rajeunissement, le laxisme de la justice et de la politique.[9] Cependant, les enquêtes de victimation de la délinquance menées à des échelles locales et nationales montrent une baisse de la fréquence des infractions commises par les mineurs depuis les années 90.[10] Par ailleurs, les mineurs sont les plus nombreux dans les catégories d’infractions les moins graves.[11] Il n’y aurait donc pas d’explosion de la délinquance juvénile mais plutôt une augmentation de la prise en charge pénale.

La délinquance des mineurs est une inadaptation temporaire et seule une minorité de jeunes vont poursuivre dans la délinquance adulte : « On observe une montée à l’adolescence, un maximum au début de l’âge adulte et une lente décroissance ensuite », observe Nicolas Bourgoin. La jeunesse est une population instable et qui fait peur, encore plus dans une société de crise, de chômage et de précarité. Le surinvestissement policier et judiciaire dans les quartiers et la stigmatisation des médias sous le joug du sensationnalisme, fait de la jeunesse un parfait bouc émissaire collectif de notre société.

 

b. La délinquance des immigrés, dérive raciste et sécuritaire

Le lien immigration-délinquance est absurde. Tout d’abord, on ne peut pas expliquer le comportement particulier de quelques-uns par une caractéristique générale.[12] Si on fait cette hypothèse à partir de l’ethnie, on retombe dans l’imaginaire raciste du début de la fin du 19ème siècle – début 20ème, où la criminologie assimilait la délinquance à de l’inné et du biologique. Par ailleurs, les chiffres démontrent que la part de la délinquance des étrangers dans les statistiques de police (bien qu’elle soit incomplète) a diminué de 14 % en 1970 à 10 % aujourd'hui.[13] Le facteur ethnique reste un élément secondaire de la délinquance. Tout comme la délinquance des bandes, il faut comprendre la déviance des immigrés comme résultante de structures économiques et sociales particulières. Ainsi, on s'aperçoit que le facteur dit ethnique dissimule en réalité 3 autres : le lieu de résidence (le quartier, sa pauvreté, son taux de chômage, insalubrité des logements, faibles équipements socio-éducatifs…) ; le résultat scolaire (échec ou orientation vers filière dévalorisante) : la taille de la fratrie (familles nombreuses). Ce n’est donc pas une certaine personne ou culture qui favorise la délinquance dans son acception « populaire », mais un certain type de territoire bien particulier et des conditions d’existences dégradées.[14]

 

3. L’espace public, un espace sexiste et machiste ?

Les travaux menés par Amandine Lebugle et l’équipe de l’enquête Virage démontrent que les violences dans les espaces publics touchent surtout les jeunes femmes des grandes métropoles. Sur cent femmes, par ordre décroissant, vient en premier lieu les sifflements (20% des femmes interrogées), les insultes (8%), le fait d’avoir été suivie (3%), le pelotage et baisers forcés (2%), propositions sexuelles insistantes (1%), l’exhibitionnisme / voyeurisme (1%), et le viol (moins de 1%). Pour les femmes interrogées, les sifflements et les interpellations d’hommes sous le prétexte de la drague sont sans gravité pour 86 % d’entre elles. Par ailleurs, la moitié des femmes insultées (55%) n’y accordent pas d’importance. Ces réactions témoignent des représentations collectives où les attaques sexistes sont euphémisées. Pour les femmes, les faits décrits comme graves relèvent des agressions physiques et sexuelles. Au total, c’est 8 % des femmes qui témoignent d’avoir été victime durant les 12 derniers mois d’au moins un fait grave, contre 17 % jugé « sans gravité ». Les hommes sont quant à eux 14 % a déclaré un fait dont 5 % un fait grave. L’insulte est la plus fréquente et les violences physiques sont plus nombreuses. Cela provient des représentations de genre valorisant la confrontation entre les hommes, le patriarcat favorisant les valeurs de la masculinité hégémonique : l’honneur et la virilité.

Les hommes et les femmes ne vivent pas de la même manière les faits subis. Alors que 70% des femmes jugent le harcèlement et les atteintes sexuelles graves, moins d’un tiers des hommes les jugent graves. Par ailleurs, seulement la moitié des hommes qui ont déclaré avoir subi des violences physiques les décrivent comme graves contrairement à l’écrasante majorité des femmes. On voit ici le poids des représentations culturelles relatifs aux rapports de pouvoir et à la violence qu'entretiennent les deux sexes. 

 

4. Le sentiment d’insécurité, une émotion exacerbée provenant d’une société imaginée ?

La délinquance est réelle dans notre société. Cependant, nous avons vu que nous pouvons prendre une vue un peu plus distanciée dessus. Par la pression des médias et des politiques bien plus que par la réalité concrète, le sentiment d’insécurité semble primer sur l’insécurité réelle dans la société. Par le passé, on a constaté que la population avait leur sentiment d’insécurité qui grimpait en flèche malgré une baisse de la délinquance. Dans un sondage de 2013, 84% des sondés ont le sentiment que la délinquance a augmenté pendant les derniers mois, ils étaient 72% en novembre 2012, 59% en juillet 2010, et 43 % en 2007, c’est-à-dire que le sentiment d’insécurité n’a cessé d’augmenter en quelques années (même si on peut critiquer la méthodologie des sondages). Pourtant, les délits diminuaient de manière constante ou étaient stables. Cette « explosion » de l’insécurité était déjà dans la bouche des politiques et des médias en 1981 et 1984 après les émeutes populaires, puis ceux des années 90, tout comme au début de années 2000 pendant la campagne présidentielle de 2002, puis durant les émeutes de 2005, et bien évidemment pendant les derniers attentats terroristes.

Aujourd’hui et ce depuis 20 ans, une personne sur dix affirme « se sentir en insécurité » souvent ou de temps en temps selon les données de l’Observatoire scientifique du crime et de la justice (OSCJ). Comme le montre l’Observatoire, le problème le sentiment d’insécurité est qu’il regroupe des éléments très divers. Il peut s’exprimer par « l’exposition directe aux faits de délinquance », ou par « une préoccupation qui se cristallise sur la criminalité mais qui la dépasse largement ». Ainsi, l'enquête « Cadre de vie et sécurité » par l'INSEE en 2007-2008 montre que 73 % des personnes interrogées n'ont jamais été victime de quoi que ce soit, 17 % ont subi des agressions dont 90% sont verbales.[15] Les atteintes aux biens restent majoritaires comparées aux atteintes aux personnes. Par ailleurs, le sentiment d’insécurité est également influencé selon le type de territoire. Au sein des quartiers prioritaires, 30% des femmes et 18% des hommes affirment se sentir en situation d’insécurité contre 17 % et 8 % dans les unités urbaines proches de ces territoires pauvres, selon l’Observatoire national de la politique de la ville.

Il faut faire attention à la statistique des services de police tant utilisée dans les médias et par les politiques. Si les faits constatés par les forces de l’ordre augmentent, ils ne reflètent pas la délinquance réelle. Les statistiques des services de police sont peu fiables pour mesurer la délinquance comme le note les auteurs d’un rapport parlementaire sur la délinquance publié en 2014. Les statistiques : « ont été conçues pour mesurer l’activité des services de police et de gendarmerie et non la délinquance elle-même ». Ainsi, les statistiques de police reflètent bien plus l’augmentation des victimes à porter plainte, les changements de méthode d’enregistrements des forces de l’ordre et la fluctuation des lois, qui ont pour conséquence d’élargir les critères de définition de la délinquance. Pour visualiser les évolutions de la délinquance, il faut plutôt l’étudier sur un temps long. Les enquêtes de victimation, bien qu’elles aient également leurs limites, sont bien plus fiables. Ainsi et malgré la panique politique sur l’insécurité en France, il semble bien que depuis 20 ans, la délinquance générale se soit stabilisée avec des périodes de fluctuations selon les délits et crimes. D’autant plus qu’avec le confinement, certains crimes et délits semblent s’être largement réduits dans le contexte de la crise sanitaire. 

En revanche, de nombreux actes ou de comportements ne sont pas pris en compte dans les statistiques de la délinquance. Ceux-ci ont un impact fort sur le sentiment d’insécurité et sont plus bien réguliers que les agressions violentes et les crimes. Ce sont les rodéos nocturnes, les regroupements nocturnes bruyants au bas d’un immeuble, les regroupements dans les cages d’escaliers, les insultes verbales, les provocations, les petites menaces, les vols de biens sans grande valeur etc.

Pour conclure, sans relativiser la délinquance et la criminalité, on comprend toute la complexité des statistiques à son égard. Les chiffres sont à prendre avec précaution, croiser les informations, réaliser un travail historique. Il faut les analyser et tenter de les comprendre au lieu de crier à l’ensauvagement de notre société. Par ailleurs, le sentiment d’insécurité s’est construit par une amnésie collective de notre histoire lointaine et récente, par une sensibilisation de la société et une reconnaissance de la violence d’autrui, l’individu ne supportant plus tout phénomène de violence, mais également par des transformations culturelles françaises et de vie quotidienne. Toutes ces transformations seront analysées dans le billet suivant. 

 

[1] https://www.lci.fr/politique/securite-les-grosses-intox-de-nicolas-sarkozy-1535169.html

[2] https://www.lemonde.fr/blog/decodeurs/2013/02/25/brice-hortefeux-muulti-recidiviste-de-lintox-sur-les-chiffres-de-la-delinquance/

[3] https://www.lemonde.fr/blog/decodeurs/2013/02/25/brice-hortefeux-muulti-recidiviste-de-lintox-sur-les-chiffres-de-la-delinquance/

[4] https://www.facebook.com/watch/?v=2691113814299981

[5] https://www.lepoint.fr/societe/delinquance-estrosi-veut-des-amendes-pour-les-maires-laxistes-13-08-2010-1225103_23.php

[6] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/09/01/le-vrai-le-faux-et-l-inverifiable-du-debat-sur-l-insecurite_6050603_4355770.html

[7] https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/ensauvagement-la-bataille-des-chiffres-123050

[8] Véronique le Goaziou, Eduquer dans la rue, Presses ESP, 2015, p94

[9] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p41

[10] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p53-59

[11] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p51

[12] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p71

[13] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p87

[14] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p90

[15] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p169

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