Les réunions en non-mixité et l'Etat

Les réunions non-mixtes sont sous le feu des critiques. Ces attaques confirment une fois de plus la dérive réactionnaire et islamophobe de l’Etat et des commentateurs de plateaux. Contre cette tendance, ce billet veut montrer comment la non-mixité peut être utilisée comme un outil d’expression, de libération de la parole des opprimé.e.s, et comme un outil de résistance et d’organisation politique.

Depuis plusieurs semaines, de nombreux journalistes, éditorialistes et politiques se déchaînent avec passion sur une nouvelle cible à abattre. Après le voile, le burkini, la dénégation des violences policières, ce sont les réunions de non-mixité qui sont stigmatisées. Un homme politique - Éric Ciotti pour ne pas le citer -, propose tout bonnement de dissoudre le syndicat étudiant UNEF sous prétexte qu'il pratiquerait une « forme de racisme intolérable ». Est-ce que le député LR a conscience que les dernières suppressions de syndicats remontent à la dictature de Mussolini en 1925, au Troisième Reich en 1933, à la France de Vichy en 1940, ou encore à la dictature de Pinochet en 1973 ? Malgré cela, ce sont les ateliers de non-mixité qui représenteraient une dérive totalitaire, l’exemple de « l’antirépublicanisme » pour certains, un « racisme inversé » pour d’autres, une « forme de séparatisme » qu’il faut condamner par « des moyens judiciaires. »

Loin des polémiques et des manipulations idéologiques propres au langage et à la pratique de la politique politicienne, ce billet discutera des ateliers/réunions de non-mixité ainsi que du concept même de mixité et de non-mixité.

 

  • Les réunions de non-mixité

Les ateliers de non-mixité sont des espaces privés et non-décisionnels, au sein desquels des individus qui subissent les mêmes formes d’oppressions se réunissent pour en discuter. Ils sont construits par et pour les personnes opprimées qui se rassemblent temporairement dans un entre-soi, pour traiter de sujets spécifiques qui les concernent directement. Loin d’être un fait nouveau, ce principe est vieux comme le mouvement afro-américain des droits civiques dans les années 60, ou le mouvement féministe – notamment en France avec le MLF - au détour des années 70.

Dans notre société capitaliste, genrée, racialisée, valido-centré, une multitude de personnes subissent des formes de discrimination aussi diverses que variées. Que ce soit dans l’espace public, professionnel, amical, familial ou d’autres, dans une relation interpersonnelle ou dans la rencontre avec les institutions de d’Etat, les expériences discriminatoires sont avant tout des violences structurelles dont les personnes opprimées ne peuvent échapper. Ce vécu est donc moins une simple expérience isolée qu’une réalité collective.

 

  • Un effet thérapeutique ?

Il est trop ambitieux de définir les groupes non-mixtes de thérapeutique au sens fort du terme – comme synonyme de traitement ou de thérapie. Pourtant, certaines de ses caractéristiques et de ses effets s’en rapprochent : l’écoute empathique, la compréhension, l'usage de conseils et le soutien mutuel. Nous savons depuis longtemps que partager des expériences qui nous blessent au plus profond de notre identité, est d’autant plus facile à faire dans un espace où chacun des participants et des participantes ont vécu des situations similaires. L’expression, voire la libération de la parole des victimes, se réalisent plus facilement dans ces conditions. C’est vieux comme les groupes d’alcoolo-dépendants ou les groupes de parole pour les femmes victimes de violences.

Pour exprimer ses émotions, sa honte, ses sentiments de culpabilité, ses blessures, relâcher les mécanismes de défense qui font « tenir » face à l’agression raciale et/ou patriarcale ou d’autres, on a besoin davantage qu’une simple écoute, mais d’un espace de compréhension instantanée et réciproque. C’est ce que procure l’atelier de non-mixité : un entre-soi qui réconforte, dans lequel on sait que notre parole, nos doutes, nos peurs, ne seront jamais remis en cause. C’est une ressource émotionnelle collective au service des personnes opprimées.

 

  • Un objectif politique

La dimension politique des ateliers de non-mixité est l’aspect que l’Etat et les commentateurs de plateaux apprécient le moins. Que des personnes dominées par des rapports sociaux de classe, de genre et de race – et surtout pour ce dernier cas – s’organisent entre eux pour développer des formes collectives et autonomes de résistance, est un affront pour l’Etat bourgeois. Dans ces espaces, on politise des situations de discrimination vécues, en les analysant comme le fruit de structures de domination dont l’Etat n’est pas innocent. Les pratiques policières en sont une preuve concrète. Ce qu’il se produit dans ces espaces non-mixtes, c’est une réappropriation de soi, de son expérience, de son histoire, en y développant avec autrui une force collective pour se construire comme « sujet révolutionnaire », pour reprendre la très belle expression de Fatima Ouassak.

Par ailleurs et contrairement à l’idée reçue, les ateliers de non-mixité ne sont pas des espaces de « séparation » définitifs, mais temporaires. Ils n’ont pas pour but d’exclure une partie de la population de la lutte. Ils ne sont pas le seul dispositif de combat, ni même le principal outil. Or, si les moments de mixité sont indispensables et nécessaires pour renverser une domination structurelle dont les outils sont divers - la réunion publique, la manifestation, la grève, les méthodes d’action directe etc -, ce sont aux personnes opprimées elles-mêmes de définir les oppressions qu’ils subissent, d’élaborer des stratégies militantes de résistance, d’organiser et de diriger leurs luttes.

 

  • Le problème des ateliers mixtes

Sous certaines formes, la mixité peut engendrer des effets négatifs comme l’inhibition ou la culpabilité. En effet, pour exposer des souvenirs de discrimination et les formes structurelles de domination des groupes dominants – les blancs, les hommes, les hétéros -, il faut que la parole soit libre. En d’autres termes, la parole doit se développer sans avoir peur de blesser ou de faire culpabiliser les personnes alliées (ceux du groupe dominant), c’est pourquoi la réunion non-mixte est plus adaptée.

Par ailleurs, l’expérience du réel prouve qu’en atelier mixte, trop souvent les hommes ou les femmes blanches prennent beaucoup, si ce n’est la majorité du temps de parole, sur les questions de sexisme et de racisme sans y être confrontées. Ainsi, les personnes discriminées sont souvent obligées d’expliquer les dominations qu’elles subissent aux non-initiées. Ces dernièr.es peuvent relativiser le problème, demander des explications, ne pas percevoir les subtilités de certains comportements racistes et sexistes, voire douter et contredire. Parfois, certain.e.s ont l’arrogance d’expliquer comment il faut s’organiser ou font une hiérarchie « légitime » des luttes.

En définitif, en mixité, les personnes discriminées passent plus de temps à rassurer, à expliquer, voire à convaincre la réalité de la violence systémique patriarcale (pour les hommes) et raciste (pour les hommes blancs et femmes blanches).

 

  • La mixité peut être oppressive 

Dans les discours de l’universalisme-républicain français, la mixité ne produit que des choses positives. Je voudrais montrer que ce n’est pas le cas.

Pour reprendre l’exemple d’une sociologue française, la mixité dans l’éducation nationale contribue à la domination des garçons sur les filles et à l’hypersexualisation des corps féminins. De plus, la mixité n'empêche pas l'émergence de processus de non-mixité. En effet, dès l'école primaire, il se constitue rapidement une non-mixité notamment car les garçons développent une pratique de sociabilité mono-sexuée. Autre exemple avec la loi du 11 février 2005 pour « l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ». Elle oblige les établissements scolaires à s’adapter pour favoriser l’inclusion scolaire des enfants en situation de handicap. Cette loi est une révolution positive dans le champ du handicap - bien que la réalité est que son application concrète est limitée par manque de volonté politique.

Or, la mixité entre les enfants en situation de handicap et les enfants dits « valides », tout en étant une évolution positive, provoque certains effets délétères pour les premiers. Si nous savons que le harcèlement scolaire touche un enfant sur 10, les élèves porteurs de troubles et/ou handicap en sont plus couramment victimes. Les moqueries, les insultes, les situations d’humiliation, le rejet social, les agressions physiques, sont autant d’exemples vécus par ces enfants qui, par leur stigmate et le manque de prévention et de sensibilisation dans la société, sont des cibles privilégiées des harceleurs.  

Ceci n’est pas un pamphlet contre la mixité, loin de moi cette idée. Ce que je veux montrer au travers de ces deux exemples, c’est que la mixité n’a pas en soi des vertus intrinsèques qui, par sa seule présence, provoquerait que des effets positifs. Lorsque qu’elle laisse les rapports de pouvoir et de domination inchangés, elle condamne les personnes dominées à subir la violence du groupe dominant. Ainsi dans certains espaces, la mixité permet aux « plus forts » - ceux des groupes dominants - de dominer les autres. C'est pourquoi certains lieux temporaires de non-mixité choisie sont importants car ceux-ci ne sont traversés par aucun rapport de pouvoir ou de domination.

Cette hypothèse n’a aucunement pour but de prétendre qu’il faut que chacun se sépare des autres en fonction d’un critère social ou ethnique, - la construction des communs est le seul chemin politique qui doit nous intéresser -, mais simplement de montrer qu’il faut sortir de cette pensée magique qui prétend que les actions de mixité, par leurs seules applications, produisent nécessairement que des effets positifs.

 

  • La non-mixité qui ne dérange pas l’Etat 

Si l’Etat stigmatise les ateliers non-mixtes, il s’accommode parfaitement de la présence d’autres espaces de non-mixité dans la société, tant que leur intégration ne remet pas en cause ni sa légitimité, ni son pouvoir. S’il n’y a pas de ségrégation justifiée par des lois juridiques dans la société française, il y a d’innombrables zones d’entre-soi fondées sur la classe, le genre, la race et le validisme. Le fait qu’il y ait moins de 5 % de classes populaires – dont aucun ouvrier - à l’Assemblée ne semble pas choquer les responsables politiques, alors qu’elles représentaient 20 % des députés entre 1946 et 1951. Qui plus est, ce constat s’applique également aux personnes non-blanches, aux femmes et aux personnes en situation de handicap dans quasiment toutes les institutions de pouvoir. Qui sont à la tête des institutions financières et industrielles, des conseils d’administrations, des multinationales et entreprises, des universités, de la police, de la haute fonction publique, des partis politiques et des espaces politiques en général ? Ce sont souvent des hommes blancs bourgeois.

Cette non-mixité de classe, de race, de genre, du validisme, au sein des institutions de pouvoir ne posent aucun problème à l’Etat. Celle-ci prétend être le reflet du jeu normal de l’égalité des chances et du système méritocratique - véritable système d’oppression permettant la reproduction sociale des inégalités sociales et économiques produites par l'organisation capitaliste. Par ailleurs, le véritable séparatisme – celui qui n’est jamais discuté - est celui des classes dominantes. La bourgeoisie utilise des processus de ségrégation résidentielle grâce au prix élevé des habitations pour se regrouper dans des espaces fermés et séparés du monde. Elle cultive l’entre-soi et maîtrise parfaitement la socialisation des générations futures qui conduit à une « ghettoisation » par le haut.

En fin de compte, les bourgeois.e.s blanc.he.s condamnent les autres en se disculpant ensemble de leur propre séparatisme. Et ce qui les dérangent, avec l'Etat, dans les ateliers de non-mixité, c’est qu’ils sont constitués de noir.e.s et d’arabes qui politisent leurs dominations. Si l’Etat stigmatise les réunions non-mixtes, c’est parce que celles-ci poursuivent un but politique contre lui : des personnes racisées et/ou sexisées se rassemblent politiquement pour discuter d’une part des structures d’oppression qui les oppriment – dont la responsabilité de l’Etat n’est plus à démontrer -, d’autre part pour s’organiser collectivement afin de construire des stratégies de résistance et de luttes.  

 

  • En conclusion

Il faut repenser les concepts de mixité et de non-mixité en fonction des espaces et des situations dans lesquels ils s’inscrivent. Ainsi, il ne s’agit pas de dire tout bonnement que la mixité est que positive et républicaine alors que la non-mixité est raciste, misandre et séparatiste. La mixité peut être enfermante ou étouffante lorsqu’elle n’est pas choisie (exemple de l’école), tout comme elle peut être source d’espoir et de solidarité (luttes collectives, manifestations), ou encore d’enrichissement mutuel (rencontres interculturelles) etc. Pour ce qui est de la non-mixité, elle est un espace de liberté et une ressource émotionnelle quand elle est choisie (ateliers, groupes de parole), tout comme elle peut être injuste et violente (ségrégation raciale et/ou territoriale).

En ce qui concerne les réunions de non-mixité, elles sont des ressources émotionnelles à partir desquelles ses membres se donnent du courage, se renforcent mutuellement, se créent une vitalité collective contre les actes discriminatoires et les blessures qui en résultent, et qui sont vécues le plus souvent individuellement. Mais elles sont aussi – et surtout – des espaces politiques dans lesquels les personnes discriminées se réapproprient leur histoire, les politisent, et y développent des stratégies de résistance et d’organisation pour les luttes à venir. Car ce n’est ni à l’Etat d’émanciper les personnes dominées, ni aux membres des groupes dominants, au risque de reproduire des pratiques « douces » de domination, mais aux personnes opprimées elles-mêmes par l’auto-organisation de leurs luttes. 

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