Sortir de la délinquance (9-9)

Lutter contre la délinquance juvénile avec la seule puissance pénale et l’imaginaire sécuritaire est absurde. En témoigne l’inefficacité des politiques sécuritaires depuis 30 ans. La solution est de changer radicalement d’orientation par une dimension socio-éducativo-pénal. C'est à dire où l'éducatif, le social et le pénal s'imbriquent pour construire des politiques sociales cohérentes.

Plan de l'écrit

 

Introduction

1. Les pistes de la sociologie critique

     a. Changer le style de vie, un processus en 3 étapes

     b. Trois grands facteurs de sortie de la délinquance

     c. L’importante de l’emploi, des situations nouvelles et le stade du miroir

     d. Quels impacts de la justice ?

 

2. La question de la prévention

     a. La famille, une ressource importante

     b. L’école, un espace décisif

     c. La prévention spécialisée, la voix de l’éducatif

 

Conclusion

 

Introduction

Dans ce billet, nous verrons quelques solutions pour diminuer les dynamiques délinquantes dans une vision socio-éducativo-pénal. Celle-ci semble la plus adaptée, éloignée des idéologues et des marchands de l’insécurité. Sans tomber dans l'idéologie, la moralité, la relativisation ou l'excuse, il faut comprendre les mécanismes sociaux qui provoquent la déviance juvénile, pour ensuite construire des politiques publiques efficaces à destination des jeunes délinquants. Comme vous l'aurez compris, ici sera question de la délinquance juvénile majoritairement au sein des quartiers pauvres.

 

1. Les pistes de la sociologie critique

Si la sociologie s’est beaucoup intéressée à la déviance, à sa construction et à ses mécanismes d’entrée, elle est restée pauvre en matière de sortie. Ce vide était à combler pour essayer de cerner par quels processus l’individu peut réussir à s’extraire de la délinquance, celle-ci devenue un élément clé dans la construction de son identité. Ce travail d’ampleur a commencé à être réalisé depuis ces dernières années. En 2012 est paru un livre collectif sous la direction de Marwan Mohammed[1], chercheur au CNRS et membre du Conseil scientifique de l’ORDCS. Ce livre a réuni des spécialistes français, anglais et américains pour articuler les savoirs et les analyses sur cette question fondamentale qu’est la sortie de la délinquance.

 

a. Changer le style de vie, un processus en 3 étapes

Toutes les études sur le sujet le montrent, l’immense majorité des délinquants cessent un jour de l’être majoritairement avant leurs 30 ans. La délinquance serait donc une inadaptation passagère. Si on part de la thèse psycho-sociologique que j’ai exposé dans ce billet, partant du principe que la délinquance est avant tout un espace de socialisation, on comprend rapidement que la quitter est un processus complexe, et dont les systèmes de répression étatiques peuvent difficilement conjurer. Marwan Mohammed, sociologue chargé de recherche au CNRS, démontre dans ses recherches empiriques que la sortie de la délinquance ne provient pas d'une rupture radicale, mais d'un processus lent, d’une « distanciation progressive, par tâtonnements[2] ». Ce processus s'établit en trois étapes successives mais incertaines, comportant bien « des pauses, des remises en question voire des abandons et des retours en arrière » :

  1.  La conscientisation : cette première étape est « l’étape initiale d’incorporation, d’acceptation et d’expression de projection d’un soi hors bande, plus conforme aux attentes sociales ». Cette projection hors de la bande va permettre une revalorisation de valeurs et de normes communes sociétales autrefois déniées et refusées. Cette progression psychologique va rencontrer un « déclic », c’est-à-dire un « moment de prise de conscience globale ».

 

  2.  La mobilisation : cette deuxième étape est la plus difficile. Elle procède de la « mise en acte des nouvelles résolutions personnelles (…) Cette étape est la plus incertaine, la plus fragile donc la plus réversible[3] ». C'est la période la plus difficile car les jeunes ont un pied dans les « deux mondes », entre la société « normé » et l’ « univers délinquant ». Ils prennent le risque de « sortir d’un espace social qu’ils connaissent, qu’ils maîtrisent, qui les rassurent, dans lequel ils ont fait leurs preuves, pour aller vers des expériences qui comportent de nombreuses inconnues et qui impliquent de s’adapter[4] ». Ainsi, ils courent au gré des expérimentations, ils essayent, hésitent, angoissent, sont en questionnement perpétuel, notamment du fait de leurs faibles capitaux sociaux, économiques, symboliques et culturels et des minces possibilités d’embauche sur le marché de l’emploi.

 

  3.  La pérennisation : c'est l'étape finale. Elle représente « l’adoption d’un nouveau style de vie, c’est-à-dire un nouveau régime de relations sociales, un nouveau socle de normes, de valeurs et un rapport moins pessimiste à l’avenir ». Les éléments essentiels pour concrétiser cette étape sont les ressources sociales, familiales et amicales, dont les encouragements, les valorisations et les soutien seront indispensables. C’est surtout dans cette dernière étape que le besoin de la bande, avec ses valeurs, sa violence, ses activités, diminue par une usure graduée.

 

b. Trois grands facteurs de sortie de la délinquance

Dans ce processus de reconversion, il faut une situation nouvelle qui change et structure les activités journalières, et qui offre une occasion de transformer son identité. Dans ce livre retraçant de nombreuses enquêtes de la sociologie, Marwan Mohammed démontre qu’aujourd’hui trois facteurs sont prédominants :

  1.  L'emploi : c’est l’élément le plus important de la régulation de la délinquance. Le travail salarié permet d'avoir des ressources fixes et stables, un nouveau rythme de vie et une ouverture sur des nouveaux réseaux de sociabilité. Par ailleurs pendant les 30 Glorieuses, c’est le plein-emploi (et le service militaire) qui permettait aux jeunes de ne pas entrer dans certaines formes de délinquance, ou bien d’en sortir. Or depuis 30 ans, la situation du marché l’emploi est précaire, instable, encore plus pour les sans-diplômés ou faiblement diplômés (CAP-BEP) qui constituent la majorité de la délinquance juvénile. Les emplois restent précaires, flexibles, inconstants, ce qui rend plus difficile la sortie de la délinquance par la difficulté de s’intégrer sur le marché de l’emploi.

 

  2.  La mise en couple : les jeunes délinquants ont eu dans leur vie des expériences sentimentales, mais ici ils expérimentent de « vrais sentiments », une envie de stabilité, de « sérieux », afin de construire une relation de confiance avec autrui. Celle-ci amènera des ressources sociales, des valorisations, des encouragements, et parfois une réintégration au sein de la cellule familiale. Pour certains, la paternité confirmera ce processus et l'arrêt de la carrière délinquante.

 

  3.  La conversion religieuse : loin des images préconçues, la conversion religieuse n’est pas un signe de rupture avec la République. Ainsi, on observe que dans certains cas, la sortie de la délinquance s’accompagne de la spiritualité, qui procure un apaisement psychologique personnel, un soutien spirituel, une image (re)valorisée dans le quartier. La religion apporte un nouveau rythme dans le quotidien, et qui permet dans certains cas, une réintégration familiale.

 

c. L’importante de l’emploi, des situations nouvelles et le stade du miroir

Si l’on assiste à un recul de l’âge de la sortie de la délinquance, ainsi qu’un vieillissement de la délinquance[5], c’est parce que l’emploi ne permet plus de rupture avec la majorité des dynamiques délinquantes. Ainsi, la question (et la réponse) de l’emploi est centrale « malgré un rôle indéniable, les familles, les pairs, les acteurs institutionnels qu’ils soient bénévoles ou professionnelles, sont suspendus à cette possibilité d’inclusion sociale ».[6] C’est ici que l’on voit la méconnaissance (volontaire ?) de la classe politique. Une bonne politique de l’emploi pour les plus précaires et les moins diplômés, c’est-à-dire un emploi bien rémunéré, stable et utile à la société serait un tremplin indéniable pour la sortie de la délinquance et pour faire régresser son entrée. Ceci est à contre-courant des dispositifs d’insertion qui se sont succédé depuis les années 80, du sous-travail mal rémunéré voire non-rémunéré, peu utile et peu valorisant pour l’individu, le stigmatisant en créant un « droit du travail pour les pauvres ». Lionel Jospin pensait être sur cette voie entre 1997 et 2002 avec sa politique volontariste de l’emploi, les « emplois-jeunes ». Or, même s’il y a eu une reprise de l’emploi, elle a profité aux jeunes diplômés et non aux jeunes sans diplômes ou faiblement diplômés (CAP, BEP). Ce sont d'ailleurs eux qui sont en première ligne face à la précarisation de l’emploi : intérim, CDD, apprentissage, dispositifs d’insertion etc.

L’emploi, la formation professionnelle, la mise en couple, la religion, proposent des ruptures graduées avec la carrière délinquante. C’est ce qu’observe les chercheurs Robert Sampson et John Laub. Soulignant l’importance cruciales des relations humaines, des liens familiaux, et de l’emploi, il faut des changements de situation qui apportent des scissions avec la carrière délinquante : une situation nouvelle qui « tire un trait » sur le passé et le sépare du présent ; une situation nouvelle qui apporte une surveillance, un contrôle, un soutien et des nouveaux liens de sociabilités ; une situation nouvelle qui restructure les activités du quotidien ; une situation nouvelle qui favorise la transformation de son identité sociale et personnelle.[7] Par ailleurs, les chercheurs Shadd Maruna et Thomas Le Bel complètent ces idées avec leur « théorie du miroir » pour favoriser les processus de désaffiliation délinquante. La thèse est la suivante : « l’individu stigmatisé ne peut changer d’identité que si son entourage change également de regard sur lui, en l’occurrence le considère comme capable de sortir de la délinquance. » Ici, le terme « entourage » ne caractérise pas seulement la cellule familiale et amicale, mais l’ensemble des institutions comme l’école, l’emploi, les institutions sociales, la justice, les médias etc. C’est-à-dire que « non seulement l’individu doit accepter la société conventionnelle afin de revenir sur le droit chemin, mais la société conventionnelle, symétriquement, doit accepter que l’individu ait changé[8] ».

 

d. Quels impacts de la justice ?

Quels effets la justice peut-elle produire dans le traitement de la délinquance ? La politique pénale menée depuis le paradigme sécuritaire dans les années 80, avec un emprisonnement de masse et un durcissement des peines n’a pas endigué les phénomènes de violence. Par ailleurs, la guerre politique contre la délinquance démarrée en 2002 sous la présidence de Chirac a eu des résultats décevants. Ainsi entre 2002 et 2010, le niveau de répression a augmenté de 75 % pour l’usage de stupéfiants, et de 72 % des gardes à vue (2001-2009), sans résultats positifs.[9] Par ailleurs, la gouvernance de l’Etat qui rationalise les budgets sous couvert d’efficience est abscons. Sur les dépenses allouées à ce ministère, la France n’est pas bien placée en Europe. Sur la budget de la justice, elle pointe à la 14e place (sur 28), avec 72 euros par habitant et par an. Par ailleurs, le pays est 24ème sur 28 concernant le nombre de juges, et la 20ème place en ce qui concerne les avocats.

 

Pour autant, Marwan Mohammed prend note de l’impact des mesures judiciaires dans la sortie dans la délinquance. Il y a 3 choses à spécifier :

  1.  La préparation à la sortie de prison : Annie Kensey, démographe, chercheure associée au CESDIP/CNRS et spécialiste des questions pénitentiaires, explique « l’importance des aménagements de peine et du suivi de la libération, autrement dit de la préparation et l’accompagnement de la sortie de prison.[10] » Nous savons que la récidive diminue de 25 % avec la liberté conditionnelle et 18 % avec les aménagements de peine. Par ailleurs, le médiateur en prévention urbaine Yazid Kherfi rappelle qu’en Norvège, d'anciens détenus accompagnent sous la forme d'un tutorat des personnes à leur sortie de prison. Ils viennent les chercher devant la porte de l'établissement pénitentiaire le jour de leur sortie, et travaillent avec elles dans l’élaboration d’un projet de réinsertion.[11] Pour finir, sur ce point, Lila Kazemian et Thomas LeBel démontrent qu’il faut favoriser les conditions positives de réinsertion qui sont la « reprise des liens familiaux, l’orientation vers un emploi ou une formation professionnelle, l’obtention d’un logement provisoire, la connaissance de contacts pour trouver au besoin des groupes d’entraide ».[12]

 

  2.  Les mesures éducatives contraignantes : il faut miser sur la durée et la stabilité du cadre. Les chercheurs Florence de Bryun, Luc-Henri Choquet et Lydia Thierus ont observés des jeunes placés en Centres Educatifs Fermés (CEF). Ils démontrent que plus le séjour sera long et plus il aura l’opportunité de produire des effets positifs sur la diminution de la récidive. Pour ce faire, un travail en réseau entre les différents acteurs qui tournent autour de la situation des jeunes est indispensable : éducateurs, juges, magistrats, policiers, afin que les incidents qui surviennent rapidement au début du séjour (fugues, violences, rébellions…), ne soient pas un motif pour le retirer du CEF et envoyer le jeune en détention.[13]

 

  3.  Les mesures judiciaires non-contraignantes : celles-ci sont la conséquence d’une infraction de faible gravité. Le sociologue Sébastien Delarre explique que « les mesures alternatives aux poursuites qui s’adressent pour la plupart à des primo-délinquants et/ou à des infractions de faible gravité, jouent un rôle essentiel puisque la très grande majorité de ceux qui les subissent ne récidivent pas, autrement dit sortent de la délinquance aussi vite qu’ils y sont entrés.[14]»

 

2. La question de la prévention

Emploi, mise en couple, réintégration familiale, changement de situation, religion, justice, de nombreux facteurs peuvent favoriser la sortie de la délinquance. Or, c’est le paradigme sécuritaire et répressif qui domine aujourd'hui malgré le constat de sa faible efficacité. La classe politique doit se rendre à l’évidence, la diminution massive de la délinquance ne viendra pas unilatéralement et majoritairement de l’action de la justice (sans dénier son importance et sa relative efficacité), et encore moins des services de police. La délinquance est un problème social. S’il y a délinquance et si elle augmente, ceci est le produit direct d’un « certain nombre de dysfonctionnements ou de fragilisations sur le plan de l’insertion économique et sur celui des mécanismes de socialisation et de contrôle sociale précoce. » Il nous faut donc les détecter, les comprendre, les analyser, pour anticiper une politique de prévention décentralisée, à long terme, afin d’infléchir les parcours de vie déviants et agir sur eux en amont. Cependant, comme l’explique avec justesse le sociologue Laurent Muchielli, il faut revaloriser la prévention tellement elle est décriée, jugée inefficace et abscons par la classe politique. Lui redonner sa pertinence et sa légitimité est donc indispensable.

 

a. La famille, une ressource importante

Comme je l’ai montré dans ce billet, la délinquance juvénile se développe à partir d’une histoire particulière, dont un ensemble de phénomènes s’imbriquent dans la vie familiale quotidienne : la précarité, la taille des fratries, le chômage, des conflits parentaux, le sentiment de ne pas avoir ou de ne pas trouver sa place dans la famille, des actes de maltraitances (victime ou témoin). Puis, il peut y avoir des difficultés diverses et variées qui peuvent « bloquer certains apprentissages fondamentaux et perturber la vie sociale et le rapport aux institutions », comme des horaires de travail décalées ou des capitaux culturels parentaux faibles (plus de 2 millions d’adultes ont des difficultés à parler, lire et à écrire en français), ce qui ne favorisent pas le suivi et la scolarité des enfants.

D’où l’intérêt fondamental d’aider les parents dans le travail d'éducation des enfants. Être parent est un apprentissage concret qui se construit au quotidien. La famille moderne est devenue incertaine et vulnérable au fur et à mesure qu’elle s’est démocratisée dans la deuxième moitié du 20ème siècle. L’ordre familial est maintenant plus basé sur la négociation, où s’est moins « la transmission générationnelle qui est valorisée que le souci de l’épanouissement des potentialités de l’enfant.[15] » Par ailleurs, à cause de circonstances structurelles (disqualification sociale, précarité, chômage), des recomposition familiales (augmentation des divorces, fragilisation des unions, multiplication des situations de monoparentalité et des familles recomposées, émergence des familles homoparentales), ou de difficultés personnelles (dépression, maladie, addition etc), certains parents peuvent éprouver des problèmes dans l’éducation de leurs enfants. L'assistance sociale s'est très tôt intéressée à la parentalité. Or, certains modes de l'assistance sociale ont par le passé stigmatisé les parents dans les difficultés qu'ils éprouvaient dans l'éducation de leurs enfants. C'est pourquoi, confrontés à la disqualification sociale, des parents peuvent mettre en place des stratégies d’évitement et de repli lorsque leurs enfants sont catégorisés comme « enfant à problème ». 

Aujourd'hui, des dispositifs d'aide à la parentalité sont mises en place mais de manière inégalitaire selon les territoires, et souvent avec des moyens qui sont en contradiction avec les besoins du terrain. Par exemple, les Réseaux d’Ecoute, d’Appui et d’Accompagnement des Parents (REAAP) sont indispensables. Ce dispositif s’appuie sur un « réseau de parents, de bénévoles et de professionnels qui permettent la mise en place d’actions visant à conforter, à travers le dialogue et l’échange, les compétences des parents et la mise en valeur de leurs capacités. » Eloignés de toutes approches culpabilisantes et stigmatisantes, le REAAP propose un cadre bienveillant pour « aider les parents à définir et poser un cadre structurant à leur enfant dans les limites duquel il peut s’épanouir et grandir. » Ce type de réseau d’Aide à la parentalité est donc à généraliser sur l'ensemble des territoires. Les dispositifs collectifs sont également à développer. Comme l’explique un travail collectif de réflexion organisé par l’Association Nationale des Assistants de Service Social (ANAS), des groupes de paroles et des maisons des parents sont des expériences enrichissantes pour renforcer la parentalité. Or, ces dispositions restent limitées en France notamment dans les moyens accordés.

 

b. L’école, un espace décisif

Comme je l'avais noté dans ce billet, l’école est le deuxième espace qui peut favoriser les comportements déviants. En effet, le poids de l’échec scolaire a un impact important sur l'adolescent et c’est l’une des caractéristiques communes des jeunes délinquants. A contre-courant des idées politiques qui stigmatisent les parents en proposant de leur retirer des allocations familiales et à les sanctionner devant les désordres causés par leurs enfants, il faut reconsidérer et reconstruire le lien entre l’école et les parents en renforçant et soutenant ces derniers dans leur rôle éducatif, pour se rapprocher d’un travail en commun. Soutenir les parents dans le travail d'éducation des enfants est nécessaire. De nombreuses études scientifiques démontrent que la réussite scolaire est liée à la façon dont l’attention des parents est mobilisée dans les apprentissages scolaires. Cependant, elles montrent aussi que l'aide scolaire parentale ne fonctionne pas avec une « aide directe » (vérification du travail) sauf en primaire, mais par des attitudes éducatives globales visant à responsabiliser l'enfant au-delà de la sphère scolaire : écoute, encouragement à exprimer ses émotions et ses opinions. En fin de compte, l'éducation globale tend à améliorer l'estime de l’enfant dans sa construction de soi, en étant le meilleur producteur de réussite scolaire.[16]

L’école pourrait également se rapprocher des élèves. L’expérience des aides-éducateurs en emploi jeunes entre 1997 et 2002 au sein de l’éducation nationale est éclairante. La sociologue Isabelle Astier a réalisé des travaux sur ce dispositif et en a tiré des conclusions intéressantes pour l’avenir. Les aides-éducateurs étaient les seuls adultes qui étaient convaincus de la perte de sens quasi-totale des études pour bon nombre d’adolescents dans les collèges : « L’école n’a de sens que pour ceux qui y travaillent ». On ne répond que trop peu aux jeunes sur leurs questionnements et leurs doutes concernant leur avenir, alors qu’ils ont besoin de parler, de s’exprimer, d’expérimenter des façons d’être ensemble, de s’écouter et se respecter.[17] L’éducation pourrait favoriser la responsabilité plutôt que la discipline, la coopération plutôt de la compétition, la solidarité plutôt que la rivalité[18]. D'ailleurs selon les études sur les valeurs accordées par les enfants envers l'institution scolaire, par ordre décroissant, le sens du partage, le respect des autres et le sens de la justice sont les plus importantes.[19]

 

c. La prévention spécialisée, la voix de l’éducatif

Face au paradigme sécuritaire, les éducateurs(trices) de rue perdent leur crédibilité. La gouvernance étatiques et les logiques managériales marchandisent progressivement le social. Les associations de prévention spécialisée sont mises en concurrence, les départements réduisent leurs subventions, les logiques de gestion rationalisent leurs pratiques sous le joug de l'efficacité et de la rentabilité. Par exemple en 2013, le Conseil Général de Seine Maritime a baissé de 50 % l'équipe de prévention et la moitié du personnel éducatif a été licencié. En 2014, le Loiret a cessé tout financement. En 2015, le Finistère a amputé d'un quart les effectifs des éducateurs de rue.[20] Les exemples ne manquent pas ! Selon la classe politique, ce manque de subventions serait causé par la réduction de dépenses d’un état endetté. Mais ceci est un leurre puisque dans le même temps, d'autres budgets augmentent notamment dans les politiques sécuritaires, comme le budget de la police et de la vidéo-surveillance.

Pourtant, l’intervention des éducateurs(trices) est indispensable au sein des quartiers populaires. Ils vont où il y a des jeunes, dans leur milieu de vie, partant à leur rencontre dans une démarche d’ « aller vers ». Ces pratiques singulières (libre-adhésion, anonymat, non-institutionnalisation des pratiques, etc) fait de la prévention spécialisée un acteur original et indispensable au sein des territoires en difficulté. Or, cette relative autonomie ne plait pas à de nombreux élus. Depuis une vingtaine d'années, les élus locaux réalisent un forcing pour rapprocher les politiques de délinquance à ceux de la prévention spécialisée. Ainsi de nouvelles questions se posent : jusqu’où la prévention peut s'engager dans cette voie tout en restant dans le champ de la protection de l'enfance ? Doit-elle fournir des informations à la police alors que la relation se base sur la confiance et l’anonymat ? La politique sécuritaire veut des résultats rapides et visible alors que les éducateurs(trices) travaillent sur du long terme en tentant d’infléchir « des trajectoires de vie par nature incertaine. »[21] 

Les travailleurs sociaux rejettent cette nouvelle demande de proximité avec les politiques de délinquance. Ceci est dommage car ils pourraient avoir leur mot à dire dans le développement des politiques de délinquance afin d'y incarner une voie particulière, que l’on pourrait nommer : la voix de l'éducatif. Il s'agit de prendre une place inédite et singulière dans les commandes publiques en matière de sécurité afin d'y défendre l'approche éducative et en tentant d’orienter les dispositifs. La prévention spécialisée pourrait devenir une instance d’expertise sur ce thème, tout en assurant sa capacité d’accompagnement au quotidien des jeunes en difficultés, sans y accepter la caricature du paradigme sécuritaire.[22]

Par ailleurs, l'Etat a depuis de nombreuses années délaissait les services de la protection de l’enfance. Le manque de moyens financiers et humains, corrélé à une dégradation des conditions de travail, ne permettent plus aux travailleurs sociaux de répondre aux besoins et aux demandes des familles. Il est donc nécessaire de réhabiliter un imaginaire éducatif afin que la protection de l’enfance, entre autres, puisse exercer son rôle de prévention et d’accompagnement des jeunes en souffrance, et de répondre aux sollicitations des familles qui ressentent des difficultés diverses et variées dans leur quotidien.

En ce qui concerne les expérimentations nouvelles dans les quartiers populaires, le travail du médiateur en prévention urbaine Yazid Kherfi sont intéressantes. L'outil qu'il propose, les médiations nomades nocturnes, se révèlent être un outil enrichissant à généraliser au sein des cités. Le médiateur est parti du constat suivant : comment peut-on tenter de réparer ce qu’il ne va pas chez un jeune déviant si on délaisse la nuit ? Nombreux de ces jeunes sont « inconnus » des institutions sociales parce qu’ils investissent la soirée. C’est pourquoi, il faut saisir l’opportunité de les rencontrer. Yazid Kherfi est un défenseur des dispositifs nocturnes puisque selon lui, c’est à ce moment précis que les jeunes ont le plus besoin d'adultes bienveillants car les angoisses sont les plus fortes. Dans les années 90 lorsqu’il était directeur de la Maison des Jeunes et de la Culture (MJC) du quartier de la Noé à Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), il a ouvert l’institution jusqu'à deux heures du matin afin d’accueillir les jeunes du quartier. Puis dans les années 2000, Yazid a mis en place des médiations nocturnes au sein des quartiers populaires, pour aller à la rencontre des jeunes, pour créer du lien et écouter les jeunes . Il se déplace majoritairement en Ile de France, mais le médiateur a réalisé de nombreuses médiations dans tout le pays, répondant aux appels des professionnels du travail social et lui permettant également de promouvoir ce dispositif nouveau. Cette action 100 % terrain s’est également propagée dans les quartiers de Lyon avec une équipe de bénévoles et de professionnels.

Les innovations nocturnes sont des expérimentations à développer, mais qui doivent rester indépendantes, c’est-à-dire qu’il faut avoir un œil attentif à ce que cette innovation ne soit pas manipulée par l’ordre politique, le détournant à des seules fins de contrôle social.

 

Conclusion

Lutter contre la délinquance avec la seule puissance pénale et l’imaginaire sécuritaire est absurde. En témoigne l’inefficacité des politiques sécuritaires engagées depuis 30 ans. La solution n’est pas d’aller encore plus loin dans cette direction, mais de changer radicalement d’orientation, mais dans laquelle le facteur pénal trouvera toujours sa place.

Il faut mettre l’accent sur la socialisation qui est assurée tout au long de la vie. Sur les modes de socialisation, de surveillance et de régulation des enfants et des adolescents. En premier lieu, ceux-ci concernent la famille, l’école, ainsi que l’ensemble des autres institutions qui peuvent jouer un rôle important : travail social, bailleur social, association de quartier, l’animation socio-culturelle etc. Pour les jeunes adultes, nous avons vu que les politiques d’emploi sont surement les plus importantes pour la régulation des comportements délinquants. Il faut donc porter une approche socio-éducativo-pénal, loin de toutes les injonctions moralisantes et culpabilisatrices surtout à l’égard des familles, pour apporter des solutions efficaces sur le long terme contre les phénomènes de violence. L’accompagnement personnalisé au plus proche des familles doit se compléter d’un travail collectif au niveau du quartier.

Par ailleurs, il faut mettre en place un véritable service public d’accompagnement des politiques locales de sécurité et de prévention de la délinquance. Le sociologue Laurent Muchielli a déjà proposé le développement d’observatoire locaux régionaux comme celui qu'il a mis en place dans la région Provence-Alpes-Côtes d'Azur. Il faut laisser un maximum de marge de manœuvre et de capacité d’initiative à l’échelon du local, tout en assurant son autonomie par des moyens budgétaires et humains satisfaisants.

 

 

[1] M. Mohammed (dir), Les sorties de la délinquance. Théories, méthodes, enquêtes, Paris, La Découverte, 2012

[2] Ibid, p187

[3] Ibid, p191

[4] Ibid, p191

[5] L. Mucchielli, « L’évolution de la délinquance juvénile en France (1980-2000) », Sociétés contemporaines, 2004, n°53, p. 101-134.

[6] M. Mohammed (dir), Les sorties de la délinquance. Théories, méthodes, enquêtes, Paris, La Découverte, 2012, p. 208

[7] Ibid, p27-28

[8] Ibid, p51

[9] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p288

[10] M. Mohammed (dir), Les sorties de la délinquance. Théories, méthodes, enquêtes, Paris, La Découverte, 2012

 p225-228

[11] Yazid Kherfi, Guerrier non violent, La découverte, 2017, 160 pages, p51

[12] M. Mohammed (dir), Les sorties de la délinquance. Théories, méthodes, enquêtes, Paris, La Découverte, 2012, p229

[13] Ibid, p298

[14] Ibid, p299-321

[15] Isabelle Astier : Les nouvelles règles du social, PUF, 2ème édition 2014, Paris, 200 pages, p170

[16] Christophe André et François Lelord, L’estime de soi, Odile Jacob, 2008, 320 pages, p104

[17] Isabelle Astier : Les nouvelles règles du social, PUF, 2ème édition 2014, Paris, 200 pages, p117-119

[18] Yazid Kherfi, Rencontre du troisième type, La découverte, 2017, 160 pages

[19] Christophe André et François Lelord, L’estime de soi, Odile Jacob, 2008, 320 pages p106

[20] Véronique Le Goaziou, Éduquer dans la rue, Presses ESP, 2015, 126 Pages, Page 111

[21] Véronique Le Goaziou, Éduquer dans la rue, Presses ESP, 2015, 126 Pages

[22] Ibid, Page 89

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