« La culture est tout ce qui nous permet de résister à la domination »

L’éducation populaire est un travail culturel à finalité politique. Elle utilise l’excès de culture des personnes dominées – c’est-à-dire leur capacité évidente d’analyser et de comprendre leur place dans les rapports sociaux - pour emprunter les chemins de l’émancipation. Elle est l’outil qui permet la mise en place de pratiques collectives et subversives à des fins de transformation sociale.

Temps de lecture : 15 minutes

1. Pour une redéfinition de la culture

2. Sur la culture

  1. L'industrialisation, expropriation et confinement culturel
  2. La tertiarisation, une réincorporation culturelle
  3. Le conflit, une pratique culturelle fondamentale

3. L’éducation populaire, une voie d'émancipation des classes dominées

4. Quels exemples aujourd'hui ?

  1. Les Universités Populaires de Parents
  2. L'association "Si on s’alliait ?" 
  3. Le Front des Mères
  4. Le Comité Adama et les collectifs contre les violences policières
  5. Les conférences gesticulées
  6. Sur les SCOP
  7. Et le monde associatif ?

Conclusion

 

1. Pour une re-définition de la culture

Dans le langage politique et institutionnel, le mot culture se définit sous trois grandes formes. Sans hiérarchie de valeurs ou de jugement, la première se caractérise par la culture scolaire légitimée par le système éducatif avec ses notes et ses titres. La deuxième fait référence aux valeurs et aux traditions d’une population nationale, d’une communauté, d’une ethnie. La troisième est la réduction de la culture à l’art. Elle serait le patrimoine des gens « cultivés » et « éduqués ». C’est l’art de ceux qui font de la peinture, de la danse, de la musique, du théâtre etc. Souvent définies par le talent, voire le don, les pratiques culturelles – souvent individuelles – se résument à la production esthétique d’une œuvre dépolitisée qui conforte les valeurs de la bourgeoisie. A travers ces trois définitions de la culture, on constate qu’elle est une chose qui nous sépare bien plus qu’elle nous rassemble, par la distinction et le « mérite » scolaire, ou par son aspect simplement ethnologique.  

Dans cet écrit, le terme de culture est défini sans aucun réductionnisme pour englober la totalité de l’être humain. En reprenant la définition du groupe de Fribourg (2007) et sa déclaration des droits culturels, « Le terme « culture » recouvre les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu’il donne à son existence et à son développement ». Cette définition opère une rupture avec les trois autres. Ici, la culture englobe une diversité de références, de ressources et de représentations, autant individuelles que collectives, qui sont autant d’expressions de notre humanité. Ainsi, elle n’est plus une marque de distinction qui permet de justifier les inégalités sociales et économiques, mais un outil de dignité des personnes et des groupes.

Franck Lepage appuie le trait en écrivant que la « culture est l’ensemble des stratégies qu’un individu mobilise pour résister à la domination ». Elle permet aux dominés de mobiliser des références et des représentations culturelles pour comprendre le monde qui les entoure. Tout est culturel puisque chaque situation, chaque concept, chaque politique mobilise des représentations, c’est-à-dire des significations idéologiques d’un problème. Par exemple, la question du travail, de la production ou de l’école, sont des problèmes culturels puisque chacun d‘eux mobilise des énoncés culturels relatifs à leur justification, à leur organisation, à leur signification, donc au sens de leur existence.

Cette définition de la culture nous permet de mettre fin au pseudo manque de culture des classes populaires qu’il faudrait remplir par la démocratisation culturelle. Ainsi, si la culture est l’ensemble des références et des représentations que peuvent mobiliser les individus et les groupes pour faire vivre leur humanité et leur dignité, alors le syndicalisme, le féminisme, l’antiracisme, l’anticapitalisme, l’écologie, relèvent de pratiques culturelles. Celles-ci représentent la dimension culturelle des mouvements sociaux et de l’action collective.

L’hypothèse de cet article – reprise au philosophe Luc Carton - est qu’aujourd’hui la culture est au centre des problèmes sociaux et politiques. L’actuelle crise de la démocratie représentative est corolaire d’un excès de culture qui s’opère par un changement de régime (l’industrialisation à la tertiarisation), dans une société désormais pacifiée qui n’accorde plus de crédit au conflit, pourtant l’essence même du politique. Pour répondre à cet excès, à cette crise, et à cette essence, l’idée d’éducation populaire est la seule voie crédible à suivre.

 

2. Sur la culture

  • L'industrialisation, expropriation et confinement culturel

Je vais reprendre ici l’hypothèse du philosophe Luc Carton relative à l’excès de culture. Pour comprendre cette idée, il faut revenir sur le processus d’industrialisation.

Le mode de développement industriel opère un mouvement d’autonomisation extrême de trois champs qui n’auront plus rien à se dire : l’économie (la production) la culture (la signification et les représentations), le social (la répartition). Dans un premier temps, le développement industriel dissocie le champ économique (c’est-à-dire le système de production et d’échange marchand) au champ culturel (sa signification). Cette autonomisation provoque une expropriation culturelle des dominés et une mise à distance de la culture.

Trois raisons expliquent ces conséquences : l’industrialisation absorbe les gens de cultures avec leurs métiers, leurs traditions et leurs langues très diverses. C’est très frappant en France avec l’exode rural. Toutes les traditions, les savoirs, les connaissances, les mœurs et les valeurs des campagnes sont écrasés dans le processus d'industrialisation. Ensuite, ce mode de production intègre à la machine une série de savoir-faire autrefois détenus par les ouvriers. Les organisations scientifiques du travail développent cette dépossession du savoir en divisant les tâches, en les hiérarchisant et en atomisant les métiers par des actions répétitives, simplistes et aliénantes. La dernière raison est relative à la lutte sociale. Pour combattre la capacité révolutionnaire du mouvement ouvrier, il faut le déqualifier en intégrant à l’organisation (la chaine de montage), aux machines et aux bureaux d’études (patrons et ingénieurs) les compétences et les savoir-faire des ouvriers les plus qualifiés.

Ainsi la connaissance est éjectée du rapport de production pour être redistribuée ailleurs (machines et les bureaux d’études) mais aussi principalement à l’école. L’institution scolaire, produit de la faible et lente démocratisation de la société, œuvre également à autonomiser la culture. En effet, l’Ecole Républicaine promeut l’instruction d’un homme universel, c’est-à-dire non localisé socialement. Ainsi, le champ culturel se dissocie également du social dans la mesure où l’avenir du futur citoyen dépend de son instruction – la culture scolaire - et non des rapports sociaux de production. La culture (le sens subjectif et représentations de la vie sociale) est mise à l’abri des conflits politiques et sociaux, dans des espaces neutralisés et universalisés comme l’institution scolaire.

En conclusion de cette première partie, les processus d’industrialisation et de démocratisation autonomisent les champs – l’économique, le social, la culture -, et exproprient, extirpent, confisquent et confinent la culture pour la mettre à l’abri dans des zones réservées : l’école, les bureaux d’études (ingénieurs et patrons), les machines, ce qui empêche la circulation culturelle dans la société.

 

  • La tertiarisation, une réincorporation culturelle

Contrairement à l’industrialisation, le mode de développement tertiaire va au contraire maximiser les interdépendances entre ces trois champs. La tertiarisation est la propension du système de production à incorporer la culture dans l’économie. Par exemple, le champ de production peut fabriquer des façons de voir et des façons de croire, c’est-à-dire des systèmes de représentations dont le cinéma est un bon exemple. Si on prend la question du travail, on demande désormais aux salariés de nombreuses compétences autant techniques, qu’émotionnelles et relationnelles : la créativité, l’autonomie, l’inventivité, l’innovation, le sens de la communication, la capacité à travailler en équipe et à s’exprimer etc.

Dans le domaine éducatif, la démocratisation scolaire permet de faire monter la culture générale dans l’ensemble de la société. Si aujourd’hui la population n’a jamais été aussi diplômée, c’est l’ensemble des capitaux culturels qui ont augmenté depuis une cinquantaine d’années de manière constante, telles que les connaissances musicales, cinématographiques, artistiques, sportives, théâtrales, relative à l’actualité etc. Par ailleurs, la mondialisation abolit les frontières entre les pays engendrant une diversité culturelle au sein des sociétés nationales – même si celle-ci s’opère sous l’enseigne de la marchandisation. En conséquence, aujourd’hui le niveau culturel d'un bachelier est égal à celui d'un ingénieur de 1953.[1]

Dans les années 70, la thèse que déploie Michel de Certeau dans « La culture au pluriel » est la suivante : la culture est maintenant multi-située, multi-produite, c'est-à-dire qu’elle se définit et se crée sur une multitude de lieux. C'est une rupture fondamentale par rapport au compromis démocratique et au mode de développement industriel. Il y a aujourd’hui une abondance de culture « en pagaille » partout autour de nous qui est remise en circulation après avoir été autonomisée dans des lieux sacrés par l'industrialisation (école - bureaux d'études - machines). Nous avons trop de culture par rapport à ce que la socio-économique et la socio-politique nous permet d’utiliser. C’est ce que représente la thèse de l’excès de culture : « D’une société où il n’y avait pas assez de culture, nous sommes passés à une société où il y en avait « trop » par rapport à ce que le marché du travail nous permettait d’utiliser. »

Pour le philosophe Luc Carton, la culture est donc bien au centre des conflits socio-économiques contemporains.  Le fait que l’excès de culture soit l’une des causes de la crise de la démocratie représentative est un exemple frappant. L’excès de culture fait que les individus « disposent de beaucoup plus de culture et de connaissances que ce que l’on est capable de mobiliser, à la fois dans l’appareil socio-économique et dans l’appareil politique ». Pourquoi donc déléguer à autrui le pouvoir de décider et d’arbitrer les décisions politiques ?

Par ailleurs, les clivages de la société ne sont plus aussi fluides et structurés que sous l’industrialisation.  Le développement des classes moyennes rend plus complexe l’interprétation des antagonismes sociaux et fait nouveau, il y a désormais des divisions au sein même des classes sociales. Si on prend l’exemple de la classe ouvrière, elle se fracture sur la question des droits sociaux, professionnels, d’immigration etc. Ainsi, il y a au sein des groupes sociaux des divisions profondes sur le sens à attribuer à la vie sociale. Il y a une relation indissociable entre la représentation culturelle (comment je vois et j’analyse le monde) et la représentation politique.

Ainsi, si les divisions sociales sont plus complexes à déchiffrer, si des divisions internes fracturent les groupes sociaux, si nous sommes dans une société d’excès de culture et dans une crise générale de la représentation culturelle – et donc politique -, alors « l’action civile culturelle [l’éducation populaire] parait être le seul levier de changement » pour résister ici et maintenant en « pensant global mais en agissant local », à travers l’institutionnalisation du conflit.

 

  • Le conflit, une pratique culturelle fondamentale

Si autrefois notre société était structurée autour du conflit – majoritairement autour du travail -, désormais notre société est en panne de conflictualité. Comme l’écrit Marc Jacquemain, « dans le discours politique et institutionnel, l’idée du « conflit social » semble aujourd’hui comme progressivement frappée « d’obscénité »[2]. C’est pourquoi « la seule finalité des démocraties contemporaines est la recherche de la paix. »

Le conflit n’est pas synonyme de violence, c'est permettre aux individus de se réapproprier leur capacité à interpréter le monde. Comme l’écrit Luc Carton, « La capacité de faire conflit, c'est de travailler les divisions de la société, de se situer dans ces divisions et de faire avancer la société par l'expression, l'analyse et la délibération à propos des contradictions sociales[3] ». Chaque société est stratifiée, traversée par de multiples rapports de domination, d’exploitation et de discrimination, provoquant des inégalités sociales et économiques aux conséquences humaines désastreuses. Le conflit est donc une procédure de révélation des tensions et des contradictions, et l’expression d’un état du social.

Il est nécessaire d’institutionnaliser le conflit pour en faire une procédure récurrente de l’action collective, permettant « d’exprimer l’agressivité sans déchirer le lien social »[4]. Comme l’écrivait François Dubet : « nous avons des émeutes dans les banlieues parce qu’il n’y a plus de place pour le conflit ». Les émeutes ont notamment pour cause l'indiscutabilité des conflits qui produisent ce désordre. Ainsi, la loi fondamentale des émeutes est donc l'indiscutabilité de la violence intrinsèque du social. Si la violence des rapports de domination et des conflits socio-économiques ne peut être sublimée avec une institutionnalisation des conflits s’exerçant au travers les activités collectives, alors l’affrontement physique reste la seule issue.

Par ailleurs, il est important de rappeler aux ayatollahs de la paix sociale que le conflit est intrinsèque au lien social et qu’il constitue une forme élémentaire de socialisation. Comme le rappelle Georg Simmel, l’effet de socialisation induit par le conflit est si fort « qu’il oblige les protagonistes à aller au-devant l’un de l’autre, à se rapprocher de l’autre, à se lier à lui ».[5] Aussi paradoxal que cela peut paraître, « c’est en faisant conflit que l’on construit la coopération, la démocratie, du politique ».[6]

Dénier le conflit, c’est laisser les émeutes s’accroître. Refouler la violence du social, c’est la laisser revenir sous une forme tératologique : l’extrême-droite. Les émeutes et l’extrême-droite ne sont que le produit du refus de reconnaître la conflictualité intrinsèque du social, et de la sublimer à travers un mode institutionnalisé et collectif. En conclusion, si la pratique du conflit est si importante, elle doit être une procédure centrale de l’éducation populaire.

 

 3. L’éducation populaire, une voie d'émancipation des classes dominées

Comme le rappelle Luc Carton, l’éducation populaire est « l’action culturelle à finalité politique ». Elle n’est pas l’activité d’un après-midi mais une démarche émancipatrice pensée sur le long terme dont l'ambition première est de produire de l’activité collective. Elle doit permettre aux dominés de s’organiser autour de conflits producteurs pour développer une compréhension critique du monde social, c’est-à-dire une connaissance sur les origines des inégalités socio-économiques et des systèmes d’oppression structurels (économique, de genre, de race, du validisme etc).

En d’autres termes, l’éducation populaire est un outil d’émancipation collective et son histoire le prouve. N’en déplaise aux bourgeois-bohème de la démocratisation culturelle, l’éducation populaire n’a pas été créée par André Malraux mais par le mouvement ouvrier. En effet, l’éducation populaire est l’outil qui a permis de créer le syndicalisme. A partir du moment où des travailleurs se sont retrouvés entre eux pour produire des connaissances et des savoirs collectifs, pour échanger sur des représentations du monde, sur la signification de leur existence, pour mettre en place des stratégies de résistance et de lutte contre la violence capitaliste, ils ont œuvré à créer les bases de l’éducation populaire. Elle était donc la dimension culturelle du mouvement ouvrier, une « dimension culturelle de la production de l’action collective ».

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Le philosophe Luc Carton utilise le concept « d’intégration sociale » pour définir la procédure essentielle de l’éducation populaire. Elle consiste à promouvoir collectivement des conflits producteurs dans la société, c'est-à-dire « de travailler les divisions de la société, de se situer dans ces divisions et de faire avancer la société par l'expression, l'analyse et la délibération à propos des contradictions sociales ». En d’autres termes, l’intégration sociale consiste à promouvoir l’intégration des individus dans des collectifs pour discuter des choses qui les concernent directement. On s’éloigne de l’intégration au sens zemmourien. Les dominés ne sont pas en manque d’intégration républicaine, mais en manque d’intégration politique.

Plus concrètement, l’éducation populaire s’attache aux vécus des personnes dominées. Par le témoignage, on met des mots sur les choses, sur des situations factuelles, des ressentis et des sentiments. On nomme des problèmes, des réalités vécues, et des adversaires. On crée du conflit sur des choses simples, concrètes et existentielles, et qui amènera ensuite à formuler une critique des rapports sociaux et une compréhension plus fine de la place que chacun occupe au sein de ceux-ci. Ce travail collectif permet de diminuer ou même de faire disparaître le sentiment d’impuissance, de fatalisme, voire de culpabilité que ressentent de nombreuses personnes dominées par la violence symbolique qui s’exerce sur eux. 

Ensemble, les participants créent de nouveaux savoirs issus du croisement entre l'analyse de leurs expériences de vie (savoir chaud) et des connaissances universitaires (savoir froid). C’est ensuite dans un deuxième temps que le collectif peut œuvrer au développement de stratégies, de pratiques et d’actions concrètes pour travailler au changement social, même pour des améliorations minimes, mais qui feront évoluer positivement la vie de chacun.[7] Ces « petites » victoires sont déjà grandes puisqu’elles renforceront les collectifs dans leur capacité à exercer du pouvoir sur les institutions, et sur un minimum de maitrise de leur destin. C’est une réappropriation d’un pouvoir politique que la politique politicienne nous exproprie.

 

4. Quels exemples aujourd'hui ?

  • Les Universités Populaires de Parents

Certaines pratiques d’éducation populaire peuvent être utilisées sans que celles-ci n’aient pour finalité le renversement total des rapports de pouvoir. Les universités populaires de parents en sont un exemple.

Les Universités Populaires de Parents sont des groupes de parents – majoritairement des quartiers populaires – qui font du savoir parental un outil de reconnaissance sur le territoire pour peser dans le dialogue avec les institutions scolaires et les élus. La première étape est la constitution des groupes de parents. C’est une étape fondamentale sur laquelle repose tout l’édifice puisque les participants ont besoin de se sentir en confiance pour échanger librement sur leurs pratiques, sur leurs doutes et sur leurs questionnements relatifs à la parentalité. Ensuite, lorsque les parents trouvent des situations ou des thèmes qui sont partagés par tous, ils les explorent, les problématisent et proposent des hypothèses et des réponses collectives avec l’aide d’un universitaire.

Par ce processus, les questionnements individuels passent à l’échelle du collectif. Ils se rendent compte qu’ils ne sont pas les seuls à être dans le doute, dans l’interrogation ou en difficulté. Plus encore, ils réinscrivent leur parentalité dans les différents contextes dans lesquels leurs vies sont embarquées, c’est-à-dire les dimensions sociales, économiques, matérielles et territoriales. Ainsi, l’UPP est un véritable travail culturel de la parentalité par les premiers concernés, les parents, en mobilisant leur intelligence collective permettant de donner sens et reconnaissance à leurs fonctions. C’est un outil de dignité pour les adultes qui s’inscrit dans les pratiques de l’éducation populaire.

 

  • L'association "Si on s’alliait ?"

L’association Si on s’alliait ? rassemble une diversité d’habitants de Rennes provenant de communautés diverses et variées (genre, nationalités, âge, religions, quartiers etc). Elle est autogérée de manière horizontale par les premiers concernés des problèmes qu’elle traite. Elle organise des actions collectives contre les injustices sociales et pour améliorer concrètement les conditions de vie de chacun. Plus concrètement, elle intervient dans les quartiers de Rennes pour aider les habitants à défendre leurs droits en matière de logement, de santé, d’éducation, d’accès aux droits fondamentaux etc.

Certaines campagnes ont également été menés en non-mixité comme des actions collectives composées exclusivement de femmes des quartiers populaires, afin de questionner les violences physiques et morales, la répartition des tâches domestiques, les problèmes d’accès à la formation, les emplois précaires, le rôle des femmes au sein de notre société. L’association ambitionne également de développer le pouvoir d’organisation des habitants et de créer des solidarités entre les quartiers. Forte de son expérience, elle propose des formations sur le développement des actions collectives dans une visée d’éducation populaire.

 

  • Le Front des Mères

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Fondé en 2016 par Fatima Ouassak, le Front de Mères est un syndicat de parents dont la dynamique de projet s’inscrit dans l’histoire des luttes des quartiers populaires et de l’immigration. Totalement indépendant des pouvoirs publics et politiques, le syndicat « lutte contre les discriminations et les violences que subissent les enfants, à travers l’action collective des parents au sein des écoles, et un projet d’auto-organisation dans les quartiers populaires. » Il intervient essentiellement autour de 5 axes : l’écologie, la transmission des langues, des mémoires et des héritages culturels, la lutte contre les inégalités scolaires, la lutte contre les violences interquartiers, et la lutte contre les violences policières.

Cette expérience permet aux mères de familles de sortir de l’isolement, parfois de la culpabilité, pour réussir à prendre confiance en elles et en leur capacité d’exercer collectivement un pouvoir politique concret dans leur espace de vie, contre les dominations sociales et les violences étatiques. Comme l’exprime Fatima Ouassak, le Front de Mères permet de « repenser notre responsabilité vis-à-vis de nos enfants non pas comme facteur de culpabilisation par rapport au fait de « mal faire », mais comme facteur de réappropriation du pouvoir que l'on a sur leur devenir. Nous n'étions plus les mères « démissionnaires du 93 » que l'on pointait du doigt, mais les mères « sujets politiques » critiques vis-à-vis d'institutions défaillantes. ».

Les pratiques du Front des Mères s’inscrivent pleinement dans le courant de l’éducation politique. Elles constituent une action culturelle à finalité politique en vue d’une transformation des rapports de forces en présence. La culture est mobilisée comme un outil de dignité et de résistance aux dominations sociales et raciales afin d'agir concrètement sur le réel.

 

  • Le Comité Adama et les collectifs contre les violences policières

Depuis quelques années, de nombreux collectifs se sont constitués dans les quartiers populaires pour lutter contre les pratiques policières : le collectif Vérité et Justice pour Gaye, le collectif Justice et Vérité pour Babacar Gueye ou encore le Comité La Vérité pour Adama. Certaines de ces organisations utilisent des méthodes enracinées dans les logiques de l’éducation populaire. Prenons le Collectif Adama Traoré fondé par Assa Traoré.

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Comme le Front des Mères, le collectif s’inscrit dans la continuité des luttes de l’immigration et des quartiers populaires. Il organise des tournées au sein des quartiers en utilisant une démarche d’ « aller-vers ». Il organise des réunions, des rassemblements, des manifestations liées aux problématiques des banlieues notamment celle de la violence policière.

En fin de compte, le Comité met en place des stratégies de résistance, de défense, et d’organisation avec les habitants. La mise en collectif des savoirs expérientiels des habitants – par exemple ceux liés à la violence policière –, permet de développer des solidarités, mais surtout d’engager un rapport de forces contre l’institution étatique en vue d’une transformation du droit et des pratiques policières, et d’une justice pour les morts et les blessés.

Mais surtout, ces collectifs - le Front des Mères également - investissent les quartiers dans le quotidien. Comme l’écrit Geoffroy De Lasgasnerie, la frontière entre moment politique et moment quotidien est brouillée. Cette dynamique permet à l’ensemble des habitants de s’identifier autour d’une identité collective, d’une cause et d’une appartenance commune autour des barbecues, des matchs de football, des jeux en bas des immeubles, des collectes et distributions de jouet, des réunions dans la rue jusqu’aux mobilisations collectives etc. C’est-à-dire que ces collectifs n’investissement pas seulement la politique par des rassemblements basiques telle que la manifestation, mais l’inscrive dans la vie quotidienne comme le parti communiste le faisait dans les années 60. On transforme les mœurs, les habitudes, on crée des solidarités et des représentations du monde en modifiant les structures du quotidien, en agissant sur le long terme et au niveau local.[8]

Ce que réalise le Comité Adama est un réel travail culturel à finalité politique en utilisant la culture de tous comme un outil de dignité et de résistance des classes populaires – majoritairement racisées du fait de la ségrégation spatiale et sociale des territoires.

 

  • Les conférences gesticulées

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La conférence gesticulée « est une prise de parole publique sous la forme d’un spectacle politique militant. » C’est une procédure d’éducation populaire dans laquelle une personne ou un groupe va construire à partir de leur expérience un savoir critique et politique de la société. Elle conteste la légitimité « naturelle » de la parole publique de l’expert, de l’éditorialiste et du politique, par l’expression populaire qui elle est toujours désavouée. Elle permet de créer un rapport de force anticapitaliste en construisant sa légitimité d’intervenir dans le débat public, et invite chacun à se construire en sujet politique. Lancé par Franck Lepage en 2004, elle a pris une importance certaine aujourd’hui avec minimum 600 « gesticulants » pour plusieurs milliers de spectateurs, et des dizaines de milliers de visionnages sur le net. Aujourd’hui, de nombreuses Scop proposent des formations aux conférences gesticulées.

 

  • Sur les SCOP

Les Scop sont des organisations autogérées composées d’éducateurs d’éducation populaire. Pour prendre quelques exemples, l’association d’éducation populaire L’ardeur basée à Paris organise des formations d’éducation populaire comme la formation aux conférences gesticulées, des ateliers sur la langue de bois, sur l’école ou la cotisation sociale. Le collectif féministe La Trouvaille en Bretagne produit des cahiers de résistance et des stages d’enquêtes conscientisantes. Le collectif d’éducation populaire les Orageuses de Grenoble et la boite sans projet d’Amiens proposent des formations et des accompagnements pour les associations et les collectivités en expérimentant des pratiques d’éducation populaire, tout comme la coopérative L’Engrenage de Tours, La Braise à Strasbourg et L’Etabli basée à Bordeaux qui proposent des formations sur les pratiques pédagogiques et autogestionnaires. La structure d’éducation populaire L’Etincelle à Lille propose en partenariat avec l’Université de la ville le premier certificat universitaire « Éducation Populaire et Transformation Sociale », afin de former les acteurs de l’intervention sociale et éducative aux procédures de l’éducation populaire. Ces SCOP font partie du renouveau de l’éducation populaire avec les nouvelles dynamiques dans les quartiers populaires.

 

  • Et le monde associatif ?

L’éducation populaire est inscrite dans l’ADN des MJC et des Maisons de Quartier - relativement moins dans les Centre Sociaux et Culturels et les associations -, et nombreux sont les acteurs qui se battent toujours pour faire durer cet héritage. Or, il est de plus en plus difficile pour ces institutions d’utiliser des logiques d’éducation populaire. Les associations du travail social et de l’animation sociale sont de plus en plus confrontées à des logiques de contrôle social, par la gouvernance étatique néolibérale, les élus locaux et les logiques managériales des gestionnaires. Elles se sont donc progressivement transformées en travail social de réparation, en « garage à réinsertion », et en animation socio-culturelle de consommation.

Pour inverser la tendance, il faudrait un renouveau de l’action associative, une sorte de « manifeste » des MJC, des Maisons de Quartier, des C.S.C et pourquoi pas de l’ensemble de associations du travail social et de l’animation, pour entamer un rapport de force contre la gouvernance de l’Etat. Toutes les institutions associatives et culturelles sont de réelles sources de dynamisme dans les quartiers. Elles sont créatrices de liens sociaux et de solidarité, elles sont des lieux d’apprentissage et de socialisation. Or, elles pourraient devenir bien plus encore en favorisant l’intégration sociale des habitants. Elles pourraient devenir des lieux du peuple, des lieux de rencontres intégratives, des espaces de luttes et de résistance contre les dominations sociales, économiques et discriminatoires.

 

Conclusion

La culture est un outil de dignité des personnes et des collectifs pour donner sens à leur vie sociale. Les réponses à la crise de la représentation culturelle – et donc politique – est d’utiliser l’excès de culture, c’est-à-dire la capacité évidente des dominés de travailler le sens de leur situation sociale en se constituant en sujet politique. Il ne faut pas leur balancer de la « culture » - les politiques de démocratisation culturelle - mais plutôt favoriser l’expression de la leur - l'éducation populaire. Pour ce faire, l’éducation populaire est la voie à suivre pour permettre de construire des processus d’émancipation. Aujourd'hui, son renouveau se produit au travers des SCOP mais également au sein des quartiers populaires. De merveilleuses actions collectives et interculturelles se réalisent pour se défendre et conquérir des droits sociaux et culturels. Réussir à nous retrouver sous des identités communes pour construire des stratégies de résistance et des actions collectives aux dominations subies est une tâche que l’éducation populaire doit poursuivre. Elle est la dimension culturelle de nos luttes sociales, elle est un véritable travail de la culture à finalité d’émancipation sociale.

[1] http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-cedu/14-15/c1415051.asp

[2] Jacquemain Marc, « Penser le conflit et l’ordre social », https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/75349/1/Conflit%20et%20ordre%20social.pdf

[3] CULTURE ET INTÉGRATION SOCIALE PAR LUC CARTON, INTERVENTION LORS DU CONSEIL D’ADMINISTRATION, DES 19 et 20 MAI 2001 DE L’EEUdF, Eclaireuses & Eclaireurs Unionistes de France

[4] Thuderoz Christian, « Négociations-essai de sociologie sur le lien social », Presses universitaires de France, 2000.   

[5] A.-F.Volponi, « la démarche de recherche comme médiation : point de vue de sociologue », in Esprit critique, 2004, Volume 6, n°3. Consulté sur internet : www.espritcritique.org 

[6] Maurel Christian, Maurel Christian, « Education populaire et puissance d’agir- les processus culturels de l’émancipation », Collection Le travail du social, L’Harmattan, 2010, p159.   

[7] Sous la direction de Claire Jouffray, Développement du pouvoir d'agir des personnes et des collectifs, Presses de l'EHESP, 2018, p71

[8] Geoffroy de Lagasnerie, Sortir de notre impuissance politique, Fayard, 2020, p77

 

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Grève d'ouvriers dans le Pas-de-Calais, Le Petit Journal Illustré, 1906 - source : RetroNews-BnF

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