Michel Onfray et l'éducation populaire

L'Université Populaire de Michel Onfray ne relève pas de l'éducation populaire. Elle est structurée par des pratiques individualisantes qui séduisent les habitus petits-bourgeois et la pensée idéaliste. Loin d’Onfray, l'éducation populaire doit œuvrer au développement de collectifs auto-gérés par les dominés pour construire des activités culturelles à des fins de transformation sociale.

Avant-propos

A la suite de mon article « La culture est tout ce qui nous permet de résister à la domination », qui traite de l’hypothèse de l’excès de culture et de son usage par l’éducation populaire, un lecteur m’a posé la question suivante : « Selon vous, est-ce que l’Université Populaire de Caen créée par Michel Onfray est une activité d’éducation populaire ? ». J’ai décidé de répondre sous la forme d’un nouvel article d’une part pour prendre le temps d’expliquer ma position, d’autre part afin de partager mon point de vue.

Avant de commencer, le propos qui est tenu dans ces lignes n'est pas un pamphlet contre le philosophe et son université, mais un désaccord théorico-pratique profond sur l'idée que son institution relève de l’éducation populaire. Je sais donc que certains ne vont pas apprécier ce papier car il est difficile dans certains espaces de critiquer Michel Onfray – même sur le Club de Médiapart –, tellement il est devenu omniprésent et apprécié. Si les philosophes ont des personnes qui les lisent, Michel Onfray, lui, a des fans qui l’adulent.

 

1. Un bref retour historique

L’idée d’une université populaire est venue à l’esprit du philosophe à la suite des résultats du premier tour de la présidentielle de 2002, avec la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour. Le monde politico-médiatique dénonçait une « lepénisation des esprits » même si la réalité est tout autre puisque le fondateur du Front National avait fait le même score qu’en 1995. Les causes de sa victoire au premier tour sont extérieures : un faible résultat du Parti Socialiste liée à une fragmentation électorale avec 8 candidats de gauche. Mais peu importe, il fallait agir contre cette soi-disant extension des idées d’extrême-droite dans les esprits français.

Nous savons depuis la Seconde Guerre Mondiale que les individus les plus instruits peuvent être également les plus réactionnaires, les plus violents, voire les plus criminels. Un individu peut être bien instruit mais ne pas préférer la démocratie au fascisme. Le problème est donc ailleurs. Il n’est pas de l’ordre de l’instruction mais de l’éducation politique. Michel Onfray crée son université populaire de Caen (UPC) en 2002 pour répondre à cette « nécessité d'éducation collective » avec comme exigence la gratuité et l’absence de critères – âge, titres scolaires, absences d’inscription et de notation -, afin que cette initiative puisse profiter à tous. Le cours est dispensé une fois par semaine pour une durée de deux heures : une heure d’exposé suivie d’une heure de discussion. L'institution sera un grand succès et ce, dès la première année avec 10 000 personnes accueillie. 

Mais est-elle une pratique relevant de l'éducation populaire ?

 

2. Une institution en dehors de l’éducation populaire

a. Des pratiques individualisantes

L'université Populaires de Caen n’est pas une activité d’éducation populaire, ou du moins, elle peut représenter un courant qui s’en réclame malgré sa grande insuffisance : c’est le courant humaniste qui s’inscrit dans sillage des Lumières. C’est une vision du monde, certes progressiste, mais dont le salut des personnes dominées provient de la seule instruction. Ici, c’est le savoir universitaire qui est considéré comme l’outil central d’émancipation. Il faut donc que les savants les diffusent au grand public pour que chacun puisse se les approprier individuellement. Et c’est là que le bât blesse : c’est l’individualisation des personnes dans leur rapport au savoir (principe de méritocratie et de responsabilité individuelle), la réduction du savoir à sa seule dimension universitaire (où sont donc les savoirs chauds issus de l’expérience des dominés et leur culture déjà présente ?), et l’absence de dynamique de groupe d'où se constitue les processus collectifs de conscientisation (où est la construction de savoirs collectifs pour développer des stratégies d’émancipation ?).

Si je reprends les propos de Michel Onfray, l’université propose « une construction de soi » mais seulement à partir de soi, c’est-à-dire qui ne s'articule pas ou peu avec une dimension collective. Les gens ne se rassemblent pas autour d'une identité ou d'une appartenance commune pour se défendre contre les structures de domination similaires qui les oppressent. Par la démocratisation de la culture universitaire, chacun doit s’approprier individuellement des connaissances pour se transformer isolément et séparément des collectifs. Ainsi, cette appropriation individuelle des savoirs "légitimes" est une posture qui conforte l’esprit bourgeois – au sens du schéma de pensée et de la posture et non de la richesse. C’est pourquoi, le public de Michel Onfray a rapidement évolué. S’il y avait une forme de diversité sociale au début, il semble que la structure de l’auditoire s’est profondément modifiée en quelques années avec le succès du philosophe.

 

b. Un positionnement pour les habitus bourgeois

Le public qui apprécie la proposition de l’Université de Caen s’éloigne des habitus des classes populaires. Selon la seule enquête sociologique menée sur un échantillon de 200 participants réguliers, le public était composé très majoritairement de retraités qui ne sont pas issus des classes prolétaires. Ceci n’est pas surprenant puisque la logique même de l’université conforte les habitus petits-bourgeois, c’est-à-dire une attitude passive et disciplinée devant l’instruction. Comme à l’école, Michel Onfray est dans une posture de dominant et sachant qui parle, pense, et éduque des objets inanimés. Eux sont en manque de culture, inertes, écoutent et laissent penser l’intervenant à leur place.

Ce type de procédure est une cérémonie sociale de distinction pour des « candidats à la bourgeoisie », qui excluent les classes populaires par la constitution de leur habitus. En effet, la diffusion de savoirs universitaires au travers des cours magistraux destinés à des objets inertes est un positionnement éducatif que les classes populaires intègrent difficilement : rester assis, être passifs et dociles, écouter quelqu’un parler d’un savoir universitaire pendant 2 heures, bref une position du corps qui définit l’éducation nationale. Loin de moi l’idée de tomber dans le misérabilisme en pensant qu’un prolo ne peut pas tenir sa place lors d’une conférence, mais nos habitus influencent nos comportements et nos goûts. Est-ce qu’il y a beaucoup de prolo au Collège de France malgré la gratuité des cours ? Est-ce que des jeunes de quartiers qui subissent la violence policière serait plus intéressés de voir Onfray discuté de Freud ou Epicure pendant 2 heures en restant passifs, ou de discuter des pratiques policières qu'ils subissent au quotidien ?

Michel Onfray parle sur un marché linguistique – au sens de Bourdieu - avec ses lois et ses règles qui confortent sa légitimité de sachant. Pour le sociologue de la domination, « Il y a marché linguistique toutes les fois que quelqu’un produit un discours à l’intention de récepteurs capables de l’évaluer, de l’apprécier et de lui donner un prix. »[1]. Ici, le public qui affectionne ce discours est un public éloigné du monde populaire car il est ajusté à l’habitus linguistique de Onfray, un entre-soi fait de classes moyennes et supérieurs, ici majoritairement retraités.

Pour finir sur cette partie, loin de moi l’idée de penser que démocratiser des savoirs universitaires est absurde et contre-productif ! Leur diffusion est importante mais il faut réfléchir à comment l’organiser, pour qui, quels en sont les effets et surtout quelle finalité poursuit-elle ? Or, par le positionnement de son institution et par la posture de Michel Onfray, son université ne relève pas d'une pratique d'éducation populaire qui ambitionne l'émergence de processus collectifs d'émancipation, mais un processus individualiste et petit-bourgeois qui maintien inchangé les rapports de pouvoir.

Elle est un « élitisme pour tous » qui s’inscrit dans une philosophie idéaliste : ce sont seulement les idées qui changent le monde.

 

c. L’idéalisme contre le matérialisme

Contre Marx qui martelait que ce sont les êtres humains « en chair et en os » qui transforment le monde social, dans l’idéalisme ce sont seulement les idées. Si le monde n’est que le reflet des idées, alors le changement ne viendra que de celles-ci en les projetant dans le réel. C’est ce que s’attache de faire l’Université d'Onfray. Or, Marx a parfaitement montré comment cette philosophie idéaliste qui « descend du ciel sur la terre »[2] relève de la pensée magique et petite-bourgeoise. Et même si le savoir peut ouvrir les yeux des dominés sur le malheur, il ne peut les libérer de leurs oppressions.

Ce sont bien les hommes et les femmes « en chair et en os » qui transforment le monde par leurs actions concrètes. Ce sont leurs conditions matérielles et sociales définies par les contradictions du capitalisme qui est le moteur central du processus historique et de la mise en mouvement des travailleurs et des travailleuses. Le dernier grand mouvement social en date en France est celui des Gilets-Jaunes. Je vais enfoncer une porte ouverte, mais ce ne sont pas les idées qui ont fait sortir la population dans la rue, mais une force désirante de contestation poussée par leurs conditions sociales et économiques.

L’université populaire de Caen ne permet pas cette mobilisation des classes populaires pour deux raisons : les prolétaires ne font pas parties des cibles de Michel Onfray, et son institution n’a pas pour finalité de produire des effets de mobilisations collectives. Par ailleurs, son public ne se mobilise pas car ils n’ont socialement pas grand-chose à gagner. En ce qui concerne la politisation des classes populaires, elle doit s’accompagner d’un mouvement du corps et d’un vécu qui témoignent de leurs conditions sociales, économiques et matérielles. Ce ne sont pas les idées à l’état de nature qui activent les corps, mais bien une force désirante qui émane des conditions matérielles dans lesquelles ils (sur)vivent.

Cette mobilisation, c’est ce qu'ambitionne l’éducation populaire, la vraie.

 

3. L’éducation populaire est un outil d'émancipation des classes dominées

L’éducation populaire permet aux personnes dominées dans les rapports sociaux de s’organiser autour de conflits producteurs pour développer une compréhension critique du monde social, c’est-à-dire une connaissance sur les origines des inégalités socio-économiques et des systèmes d’oppression structurels (économique, de genre, de race, du validisme etc). Elle cherche à rassembler les individus sur une identité ou une appartenance commune pour développer des chaines de solidarité à l’échelon du local afin d’agir concrètement.

Dans la pratique, elle s’attache aux vécus des personnes dominées. Par le témoignage, on met des mots sur les choses, sur des situations factuelles, sur des ressentis et des sentiments, on nomme des problèmes, des réalités vécues, et des adversaires. On crée du conflit sur des choses simples, concrètes et existentielles, et qui amènera ensuite à formuler une critique des rapports sociaux et une compréhension plus fine de la place que chacun occupe au sein de ceux-ci. Ensemble, les participants créent de nouveaux savoirs issus du croisement entre l'analyse de leurs expériences de vie (savoir chaud) et des connaissances universitaires (savoir froid). L’éducation populaire ne balance pas de la culture sur la tête des pauvres mais favorise l’expression de la leur, en utilisation l'excès de culture en chacun de nous, c’est-à-dire cette capacité évidente d’analyser notre situation sociale, de donner sens à des conceptions de la vie sociale et à des représentations du monde. C’est dans un deuxième temps que le collectif peut élaborer des stratégies, des pratiques et des actions concrètes pour œuvrer à la transformation sociale. C’est une véritable mobilisation du corps tout entier qui est demandée dans l’éducation populaire pour emmener les personnes dominées vers les chemins de l’émancipation.

Mobilisation du corps, attachement au vécu des personnes, travail collectif et local, expression culturelle, développement de stratégies de résistance et mobilisations collectives à des fins de transformation sociale, voilà ce qu’est l’éducation populaire.

 

En conclusion

L’Université populaire d’Onfray est un projet de démocratisation de la culture et non d’éducation populaire. Je ne dis pas qu’elle est inutile ou que le philosophe n’a pas réalisé un bon travail, mais que son activité de relève en rien de l’éducation populaire.

Si les concepts universitaires sont importants, c’est l’action concrète et la mobilisation du corps qui nous libèrent de nos chaines, autant mentales que matérielles. Chez Onfray, il n’y a qu’une passivité face au savoir et non une réflexion individuelle et collective sur son expérience de vie. Il ne s’intéresse pas à l'expression culturelle des personnes, ni à la création de nouveaux savoirs collectifs pour œuvrer à la transformation des rapports sociaux.

L'Université populaire de Caen est un projet de démocratisation culturelle qui s'inscrit dans une philosophie idéaliste, faisant usage de pratiques individualisantes et universitaires qui confortent les habitus petits-bourgeois.

 

[1] Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Les Editions de Minuit, 2002, p121

[2] Marx, L’Idéologie Allemande, Editions sociales, 2012, p51

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