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Billet de blog 29 août 2019

Le vocabulaire qui euphémise le féminicide

« Drame familial », « crime passionnel », « décès sous les coups du conjoint », des phrases souvent utilisées qui banalisent la violence conjugale et machiste. Quand les médias traiteront ce fait social sous la couleur de la domination masculine, de l'emprise psychique, et non pas comme un simple fait divers ?

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Mis à jour le 30/08/19      

     1.  Les termes de ''drame familial'' et de ''crime passionnel'' non appropriés

On ne compte plus les articles qui banalisent le meurtre conjugal sous les termes de « crime passionnel », ou plus encore de « drame familial ». Juridiquement, ils n'ont aucune légitimité et aucune pertinence. Pour ce qui est du premier, il a été retiré du code pénal en 1975. Au sujet du deuxième, c'est purement une invention journalistique. Plus précisément le crime passionnel est une oblitération de sens, qui, en langue de bois, a pour objectif de brouiller la pensée par l'association d'un terme suivi d'un autre qui va l'euphémiser. Ainsi, le crime passionnel n'est plus un crime au sens littéral du terme, mais un crime qui détient a minima ses justifications émotionnelles. Puisque la passion est ''une maladie de l'âme'' disait Kant, qui met en confusion la pensée selon Platon, mais également une affection vive, un amour intense pour le Larousse, la boucle des justifications passionnelles est bouclée. La passion fait partie de l'ordre des choses qui dépasse notre raison. Pour ce qui est du drame familial, il euphémise plus profondément le crime par l'absence de mots en référence à la violence tout en théâtralisant la scène, le drame faisant écho au genre théâtral basé sur le tragique. L'expression ''drame familial'' fait donc tomber la dualité agresseur-agressé en évoquant l'accident, le tragique et non la violence.

Par conséquent, les termes de « crime conjugal », de « meurtre conjugal » et de « féminicide » seraient plus appropriés.

          2. La violence conjugale n'est pas une dispute incontrôlée

Si la violence conjugale n'est pas un drame familial, un conflit passionnel incontrôlé, qu'est ce donc ? C'est un processus d'emprise cyclique dans lequel l’agresseur va mettre en place et alterner plusieurs climats : la tension, la violence, la justification, la ''lune de miel''. L'impunité constante de l'agresseur va rendre ce cycle addictif, régulier et plus violent. 

Pour comprendre la violence conjugale, outre par la dimension d'emprise psychique et des troubles psycho-traumatiques, il faut revenir sur le rapport de force inégalitaire entre les sexes qui s'est imposé historiquement sous formes de structures de domination patriarcales. C'est l’État, la religion et le capitalisme à moults égards, qui ont permis à ces structures de se déployer en conférant aux hommes un pouvoir quasi illimité sur leur conjointe, en déniant ou en légitimant la domination masculine dans les différents champs de la société (famille, école, travail, justice...)1. Mais encore, ces structures patriarcales se sont incorporées au sein des agents sociaux comme normalité : « La domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question. »2. La violence conjugale permettrait donc à l'homme de conserver son pouvoir et ses capitaux économiques, sociaux et culturels contre le sexe opposé. D'ailleurs l'enquête Enveff a démontré que les sévices sont deux fois plus forts lorsque la domination de l'homme sur sa conjointe est abolie3. Ainsi lorsqu'il est au chômage ou lorsqu'il a un capital scolaire plus faible, les brutalités sont plus grandes. De ce fait, la violence conjugale viendrait rétablir l'équilibre dans « l'ordre sexué des choses ».

En conclusion la violence conjugale n'émane pas d'un conflit entre deux individus, mais d'un processus d'emprise dans lequel l'homme cherche non seulement à dominer mais également à posséder sa conjointe ou ex-conjointe. D'autre part, elle provient aussi de structures de domination patriarcales plus globales agissant dans la société. Elle n'engage donc pas seulement deux individus mais deux groupes sociaux dont les rôles attribués socialement, économiquement et symboliquement sont inégaux. Ainsi, la domination masculine incorporée dans les inconscients chercherait à maintenir sa supériorité et son pouvoir sur le corps et l'esprit des femmes, jusqu’à l’utilisation de la brutalité, touchant les femmes parce qu'elles sont avant tout des femmes, d’où la pertinence du terme « féminicide ».

             3. Les femmes ne meurent pas « sous les coups » de leur conjoint ou ex-conjoint

Finissons sur cette dernière représentation qui, tout comme le crime passionnel et le drame familial, donne l'impression d'une dispute banale qui aurait mal tournée, avec plusieurs gifles et coups de poings trop appuyés. Ainsi le meurtre conjugal n'est plus un meurtre, mais des « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner (...) dans laquelle l'auteur a eu intention de blesser la victime sans toutefois vouloir la tuer, le résultat des violences ayant dépassé son souhait ». Pourtant la réalité est tout autre car dans de nombreux cas, le meurtre conjugal est commis dans l'intention de tuer et avec préméditation. Grâce à l’historique de la page Facebook Féminicides par compagnons ou ex, et à la lecture des articles de journaux, ci-dessous est répertorié comment les 99 femmes cette année ont perdu la vie.

Comptage du 28 août 2019 

En conclusion, on voit plus clairement que les femmes ne meurent pas « sous les coups » de leur conjoint ou ex-conjoint, dans une dispute passionnelle qui aurait mal finie. Elles sont assassinées au sens littéral du terme par leur conjoint ou ex-conjoint, qui ont décidé que leur corps était leur possession. Ainsi, même après des mains-courantes, des condamnations, la protection des pairs, le choix de quitter le logement, ou encore la séparation, les bourreaux ne reculent devant rien pour garder ce qui est selon eux leur propriété, d'où le caractère souvent extrêmement violent du meurtre : « plusieurs dizaines de coups de couteau" » ; « 40 coups de couteau » ; « 5 balles, deux en pleine tête, 2 à l'abdomen et une au bras » ; « retrouvée morte dans une valise flottant dans l'Oise, »...

          4. STOP à la banalisation dans les médias

Il faut que cesse cette banalisation dans les médias. En 2001, l'Espagne a élaboré un « guide d'engagements » pour les rédactions concernant le traitement des violences conjugales. En France, le collectif ''Prenons la Une'' lançait un projet de onze recommandations pour les rédactions. Seulement l’Humanité, France Télévisions, France Medias Monde, France info, France inter, Mediapart, Elle, Causette, Libération, Les Nouvelles News, Alternatives économiques, ont affiché ces recommandations dans leurs bureaux. Dans ces nouvelles dispositions, on trouve par exemple le bannissement du « crime passionnel » ou du « drame familial », le traitement du « meurtre conjugal et les violences sexuelles comme un problème de société et non seulement comme des faits divers », et l'intégration du « numéro de téléphone national de référence pour l’écoute et l’orientation des femmes victimes de toutes violences [3919] »... Pour finir, n'oublions pas aussi que les enfants sont également victimes de ces violences, de cet autoritarisme criminel qui sévit chaque jour.

1 Rinfret-Raynor, Cantin, 1994, p. 458

2 Bourdieu, 1998, La lutte féministe…, p. 24

3 Service des droits des femmes, Les violences envers les femmes en France : une enquête nationale, Paris, La Documentation française, 2003, p. 69-70.

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