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Billet de blog 29 janv. 2021

Camélia Jordana, la puissance d'un art engagé

Le travail de Camélia Jordana s'inscrit dans une forme d'art engagé. Ce billet veut démontrer cette hypothèse en montrant comment cette artiste parvient à réconcilier le beau et l’engagement, c’est-à-dire l’esthétique au politique au travers de son œuvre artistique.

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Temps de lecture : 15 minutes 

  • Introduction

En toute honnêteté, je ne savais pas de quelle manière commencer ce billet. L’hésitation introductive d’un texte m’est rare malgré les questions sociales complexes que je discute sur ce blog politique. Cependant, ce papier, qui tentera d’exposer la dimension engagée du travail de Camélia Jordana, me donne du fil à retordre.

En effet, cette artiste de 28 ans a l’habitude d’être là où personne ne l’attend. Traversant des univers artistiques différents - ce qui ne veut pas sous-entendre qu’ils n’ont pas de liens -, elle donne aux yeux du spectateur un panorama esthétique riche, tout en réussissant - malgré le feu de certaines critiques -, à réconcilier dans une certaine forme le beau et l’engagement, c’est-à-dire l’esthétique au politique. Néanmoins, il ne faudra pas se tromper. L’œuvre riche et diverse proposée par Camélia de relève pas de l’art militant qui postule une rupture radicale de l’ordre social et du monde. Mais dans celle-ci, l’art engagé y est présent, par intermittence, et c’est ce sur quoi l’article va reposer sans prétendre révéler son exhaustivité. Mon but n’est pas de réduire sa carrière à cela, ni de l’enfermer dans cette proposition, et le lecteur ne devra pas s’y tromper. Les engagements de Camélia, certes, sont présents à différentes reprises dans son œuvre et l’animent au quotidien, mais ils ne sont pas le « cœur » ni le « nerf de guerre » de son travail pour reprendre les propos de l'artiste.

Depuis 2009, Camélia a acquis une prestance reconnue dans le milieu artistique. Son parcours, ses nominations et ses récompenses en attestent. En 12 ans, elle joue dans 15 films dont le Brio dans lequel elle reçoit l’Oscar du meilleur espoir féminin, 4 pièces de théâtre, un documentaire en préparation sur les hommes et le féminisme, 4 nominations au NRJ music Awards, 4 nominations aux Victoires de la musique dont une victoire dans la catégorie « musique du monde », 2 nominations à la chanson de l’année et 1 nomination aux Globes de Cristal. Plus précisément en 2020, elle devient l’artiste féminine la plus diffusée à la radio notamment grâce aux singles « Facile », puis « Silence », qui figurent dans son album sorti aujourd’hui « Facile x Fragile ». Elle obtient également la deuxième meilleure performance francophone de l’année en radio et en télévision avec le titre « Facile » certifié de platine.

Je m’excuse déjà pour la longueur de l’article, mais il fallait prendre ce temps pour répondre à la proposition du billet. Il veut faire ressortir, par les propos et les actions de l’artiste, son engagement qui traverse l’ensemble de son œuvre, par intermittence, en zoomant particulièrement sur sa carrière musicale.

1. Sur sa carrière musicale

a. Ses deux premiers albums

Camélia Jordana, petite-fille d’immigrés algériens, est socialisée dans un milieu bourgeois dans le sud de la France. Elle est révélée au grand public grâce au programme de M6 la Nouvelle Star. Partant favorite de la compétition, elle finira troisième à la suite de son élimination en demi-finale. A la fin de l’émission, en juin 2009, le label Sony Music lui propose un contrat qui lui permet d’enregistrer son premier album « Camélia Jordana », qui sort le 29 mars 2010. Environ 400 propositions musicales lui sont faites pour cet album. Forte de son jeune caractère, elle fait le tri en sachant qu’elle « ne savait pas vraiment ce qu’elle voulait, mais qu’elle savait ce qu’elle ne voulait pas ». Son album est un succès commercial. Il finit à la 9ème place du classement des albums en France en se vendant à plus de 160 000 exemplaires en 1 an, ce qui lui vaut 4 nominations. La « fibre sociale » anime très jeune l’artiste. Le 20 novembre 2010, les Fonds des Nations Unies Pour l'Enfance (UNICEF) s’associe avec la jeune femme afin de célébrer l’anniversaire de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (CIDE). Pour l’occasion, Camélia adapte la chanson phare de son album « Non, non, non ».

Réalisé par le producteur Babx, son deuxième album sort en 2014. Moins commercial que le premier, c’est un album de la « maturité » : « Je veux qu’on m’aime pour ma musique, pas pour une notoriété gagnée facilement » explique la jeune femme. Elle veut montrer que l’on peut sortir d’une émission dite « populaire » et se réaliser dans le domaine artistique, sans être condamné à faire du divertissement. Dans celui-ci, Camélia commence à écrire les colères qui l’animent. Le titre « Ma gueule » en est l’exemple parfait. Ecrite à la suite d’une double expérience - une scène raciste extrêmement violente dans le métro et un documentaire sur l’écrivain Kateb Yacine et les travailleurs algériens -, ce texte symbolise ce sentiment partagé par de nombreuses personnes racisées françaises, « d’être un étranger dans son propre pays », ce que le sociologue Robert Castel nomme « les étrangers de l’intérieur ».

b. LOST, la représentation d’un art engagé ?

Je vais prendre un peu plus de temps sur cet album pour deux raisons. La première est personnelle. Je trouve que c’est l’œuvre, pour l’instant, la plus aboutie de Camélia Jordana malgré sa difficulté d’accès. Ensuite, il est un condensé de ce qui anime Camélia - ses engagements, ses valeurs, son éthique. L’identité professionnelle d’un artiste ne peut se résumer à une seule œuvre, néanmoins, cet album nous fait rentrer dans une partie de son intimité.

Il sort en novembre 2018 sur le label Arista. Réalisé avec Laurent Bardainne, il est le premier album où Camélia prend totalement les commandes. Elle impose à son équipe de chanter en anglais mais surtout en arabe. Mais pourquoi chanter dans cette langue qu’elle connait si peu et qui ne lui permettra pas de passer à la radio ? La réponse est simple. Chanter dans la langue de ses ainés, de ce qui la relie intemporellement à eux et à sa terre d’Algérie, c'est pour « s'accepter et d'en être fier. Parce que c'est une richesse, plus qu'autre chose. »

L’un des grands regrets de Camélia est de ne pas maîtriser la langue de ses aînés. Cette amertume, elle en témoigne dans le livre de Nabil Wakim, « L’arabe pour tous. Pourquoi ma langue est taboue en France » : C’est hyper-frustrant pour moi de ne pas parler l’arabe. C’est une langue sublime, très philosophe, brillante, il y a une manière de dire les choses, pleine de punch lines, une forme de sagesse proverbiale. » Mais, « en même temps, quand j'étais ado, j'avais honte que ma tante et ma mère parlent arabe ; Dans le Var des années 1990, le FN devait faire 90 % des voix, et moi j'avais le droit à beaucoup de « sale arabe » dans la cour de l'école. Je disais « parlez plus doucement » mais ma mère s'en fichait, elle continuait et moi ça m'énervait.[1] » La volonté de chanter en arabe est une forme de revanche contre cette frustration qui l’anime.

Cependant, ses partenaires musicaux tentent de la convaincre de réaliser davantage de musique en français et moins en arabe, sinon elle ne passera pas en radio et auprès d’un large public. Peu importe pour Camélia, c’est « l’album de ses rêves, un plaisir personnel.  Il n’y aura « aucune concession artistique, quitte à ce que ça soit écouté par quatre personnes » et paradoxalement, elle obtient la Victoire de la musique dans la catégorie « Musiques du Monde » en 2019, alors que c’est son album le moins écouté.

Cette détermination à réaliser un projet à haut risque montre d’une part la force de caractère de l’artiste, d’autre part, nous fait découvrir chez elle une certaine éthique qui la dissocie de l’industrie musicale en sens même d’Adorno. Elle va à l’encontre des codes et des valeurs socialement acceptées de l’institution culturelle qui oriente des projets musicaux afin qu’ils soient conformes à des réquisits. Cet album est un refus de la consommation de masse où les « différences de goût et d’identité perçues dans la musique populaire ne proviennent que de l’invention d’une fausse individualité », en devant se conformer aux exigences extérieures de l’industrie culturelle. C’est pourquoi je maintiens l’idée que cet album est un dévoilement de l’individualité la plus profonde de Camélia, non pour dire que ses anciens albums ne l’étaient pas, mais celui-ci offre au public une dimension intime de ce qui anime – en partie - le for intérieur de l’artiste.

L’album est un mélange de soul, de musiques traditionnelles africaines, de la transe, d’électro. La grande diversité musicale qui y est présentée fait qu’il est difficile de définir cette œuvre. Disons que c’est avant tout un cri du cœur que Camélia définit avec les mots suivants : « L'album c'est un témoignage de ce que je peux incarner à savoir une jeune femme française d'origine algérienne, avec une gueule d'arabe, à Paris (…) avec tous les événements que ça comporte. L'idée est quand même de dire que le futur c'est ma génération, la masse, et que c'est le peuple qui a le pouvoir. Malgré les incompréhensions, les inquiétudes et les dangers des événements de ces dernières années, ma génération est forte, se mélange, ne se juge pas et s'accepte. Il y a un message de lumière dans tout ça. » En d’autres termes, il  « défend l’idée que le vivre-ensemble nous sauve de nos peurs. » 

Camélia a mis plusieurs années pour finaliser cet album qui lui a couté beaucoup « en termes d’investissement personnel, d’énergie, d’amour de mon métier, de lâcher prise, de combat. » Ses textes font écho au féminisme, à l’écologie, au racisme, aux violences policières. Elle chante ses colères au regard des injustices qu’elle a vues au travers de sa vie personnelle ou de ses engagements. Elle se rend plusieurs fois dans ce que les médias ont appelé « La jungle de Calais », périphrase raciste qui animalise encore un peu plus l’immigré racisé, le séparant ainsi de l’universel représenté par l’homme Blanc.  Elle y chante régulièrement et « réserve aux associations de migrants une partie de ses gains ». Elle soutient régulièrement SOS Méditerranée – association civile et européenne de sauvetage en haute mer crée en 2015 à la suite des mouvements de réfugiés – dont elle donnera un concert en 2019 à Bordeaux pour récolter des fonds. Et sa douleur est immense lorsqu’elle pense que « des gens sont en train de mourir en mer et personne en Europe de prend la responsabilité de ne pas laisser ces gens mourir. »

L’artiste y évoque également le passé colonial de la France et les crimes commis contre les algériens dans son propre pays. Le journaliste Fausto Giudice nomme ces actes les « arabicides », c’est-à-dire une certaine permission de l’Etat bourgeois colonial et post-colonial de tuer impunément des arabes. Au travers de la chanson Dhaouw, elle évoque le massacre du 17 octobre 1961 des manifestants pacifiques algériens par la police de Papon : « Dans la Seine, le poids des os. Ils coulent, depuis le grand saut ».

Le racisme systémique, qu’il soit sociétal ou de l’institution policière, elle va le redécouvrir après les attentats de Charlie Hebdo. Elle a découvert les contrôles au faciès à cause de sa « gueule d’arabe », le regard des gens stigmatisant dans la rue, ses amis qui se font « masser par la police », de sa copine qui s’est faite tabasser dans un commissariat etc. Elle refait face à ce privilège qu’elle n’a pas, celle de ne pas détenir la couleur de l’universel, la blanchité. Ce renvoie systématique à sa couleur est une racialisation de la relation entre une institution faussement républicaine et une citoyenne, qui lui fait revivre de nouveau l’expérience douloureuse d’être l’étrangère de son propre pays.

Elle chante cette réalité du racisme systémique policier au travers de la musique « Freddie Grey », une composition qui rend hommage à cet homme de 25 ans tué par la police américaine. Elle réalise le clip vidéo sous forme d’animation qui ne laisse pas indifférent, en mettant en scène des personnages racisés nus se faisant assassiner d’une balle dans la tête par la police. Elle voulait montrer « la cruauté dans la normalité ». Le nom d’Adama Traoré figure également dans le clip.  Bouleversée par ce clip qui rend hommage à son frère, la militante antiraciste Assa Traoré rencontre Camélia Jordana quelques temps plus tard, et commence une profonde amitié entre les deux femmes.

En définitif, LOST a pour but de mettre la lumière sur des sujets sombres. Mais, c’est aussi ce qui lui a « permis de survivre » selon l’artiste. Chanter mes colères est « ma manière à moi de résister aux choses et de les supporter par la création ». C’est un cri du cœur d’une artiste qui croit en sa génération, en sa force, à son pouvoir sur l’avenir pour faire évoluer les choses dans le bon sens. C’est un cri du cœur pour valoriser sa double culture notamment au travers d’une profession de foi pour la République Française, que son titre Fi 3Lemi (Mon drapeau) caractérise, en chantant en arabe le refrain qui se traduit ainsi : « Il y a du bleu, il y a du blanc, il y a du rouge, sur mon drapeau / Je me sens neuve, telle une enfant, quand je pense à mon drapeau. »

c. « Facile x fragile »

Pour ce double album qui sort aujourd’hui, avec une partie électro qui laisse ensuite place à des sonorités bien plus acoustiques, elle réunit dans ce projet ce qu’elle a toujours fait en musique. Camélia y expose son féminisme et s’intéresse aux relations entre les femmes et les hommes. Elle « célèbre la beauté des femmes, leur tendresse, leur chaleur, leur spiritualité », leur puissance et leur force tout en acceptant et en s’autorisant à être fragile. Le titre « Silence », certifié de platine, que Camélia a écrit pour une personne précise peut être considéré comme une charge contre la « bêtise patriarcale ». Plus encore, elle tente d’avoir le point de vue des hommes notamment avec le titre « Les garçons », une véritable « déclaration d’amour aux hommes » pour reprendre ses termes.

Ce projet résolument féministe est un appel à la réflexion, à l’unité, contrairement à tous ce que les médias et éditorialistes prétendent en stigmatisant et caricaturant les propos de l’artiste : « Beaucoup de gens pensent foncièrement que le féminisme, c'est la guerre des sexes. Or, c'est l'opposé. Le principe même du féminisme, ce n'est rien d'autre qu'être pour l'égalité des droits entre les hommes et les femmes. » C’est pourquoi, si Camélia ne peut qu’être satisfaite lorsqu’elle voit que le « féminisme intersectionnel gagne ma génération et celle d’après », elle refuse que ce combat soit exclusivement féminin : « Ce qui m’intéresse c’est que les hommes rejoignent ce combat. » Elle appelle à aider les hommes dans leur déconstruction qui « passe par une prise de conscience masculine », dont la difficulté réside dans le fait que depuis qu’ils « sont nés ils doivent être les plus forts, les plus brillants, ceux qui ont le plus de pouvoir, le plus gros sexe, la plus grande maison, la plus grosse voiture, la plus belle femme. Et qu’ils doivent dominer les femmes, ces personnes moins dérangeantes… Alors quand les deux se rencontrent, il y a un dominant et une dominée. Aujourd’hui il faut déconstruire beaucoup de choses, il faut éduquer aussi. C’est pour ça que l’on sort des albums. » 

2. Une artiste régulièrement attaquée

a. Sur les hommes blancs

Pendant la promotion de son album, Camélia subit de nombreuses critiques de la part du champ éditorialiste mais également de toute la fachosphère, toujours plus encline et organisée afin de diffamer tous ceux qui ne sont pas aryens. Tout commence par son interview au NouvelObs dans laquelle elle présente ce nouvel album, notamment le titre « Les garçons » où elle essaye de se mettre à la place d’un homme. Dans cette réalité, elle « demanderais pardon, questionnerais les peurs, prendrais le temps de m’interroger. Car les hommes blancs, sont, dans l’inconscient collectif, responsables de tous les maux de la Terre. » 

Il n’en faudra pas plus pour provoquer un raz-de-marée d’indignation et d’accusation de racisme anti-blanc, de la LICRA jusqu’à la fachosphère. Mais il n’y a rien de raciste ou de misandre dans ses propos, sauf à les retirer de leur contexte et en refusant volontairement d’essayer de les comprendre. Camélia tente une expérience imaginaire en se mettant à la place des hommes-cis pour s’interroger sur leur propre condition, questionnerait leur genre et tous ce que cela engendre en termes de privilèges, contrairement à la condition féminine, tout comme les privilèges en termes de race. Elle s’inscrit dans la recherche intersectionnelle du féminisme en questionnant et en s’attaquant à des constructions sociales de genre et de race et non contre des individus eux-mêmes qui sont aliénés par leurs assignations sexuées. La journaliste Claire Pian va un peu plus loin en rajoutant que le questionnement des hommes a pour but de donner tort à ce que Camélia appelle « l’inconscient collectif », à savoir que « les hommes blancs » seraient « responsables de tous les maux de la terre. »

Par ailleurs, c’est pour cette volonté d'unité que Camélia prépare un documentaire féministe dans lequel elle donne la parole aux hommes : « La déconstruction n’aura lieu que si elle est aussi masculine » grâce à ceux qui luttent contre « les diktats masculins que la société leur impose. » A ce titre, Camélia voit parfaitement juste. Elle s’inscrit dans la démarche de la philosophie féministe Olivia Gazalé qui montre comment le devoir de virilité exerce une violence symbolique sur les hommes hétéros sommés de se soumettre aux réquisits sociaux, en termes de performances professionnelles, sexuelles, financières, devant sans cesse masquer leurs émotions, alors que beaucoup veulent se démarquer des assignations sexuées viriles qui les empêchent d’être pleinement eux-mêmes.[2] Ainsi la révolution du féminin sera pleinement accomplie quand il y aura une révolution du masculin. Pour que les hommes changent le regard qu’ils portent sur les femmes, il faut qu’ils changent le regard qu’ils ont sur eux-mêmes.[3] Camélia Jordana ne dit rien d’autre, si ce n’est qu’elle espère cette révolution du masculin.

b. Sur Deneuve et Bardot

Peu de temps après, une nouvelle polémique s’engage à la suite de ses propos sur Catherine Deneuve et Brigitte Bardot dans Paris Match : « Elles n'étaient pas le symbole du féminisme. Elles incarnaient LA femme parce qu'elles étaient des muses, l'antiféminisme par excellence. Elles ont aussi vécu avec l'idée que se prendre une main au cul était quelque chose de normal, voire de “sympathique”. Tout est là... Il y a encore des mecs qui pensent que, parce qu'ils sexualisent une femme, elle doit se sentir flattée. Le regard de l'homme est censé être la seule chose après laquelle elle court... » Encore une fois, les propos sont volontairement incompris, parfois partiels ou déformés. L’artiste répond simplement aux propos Bardot sur le harcèlement sexuel, qui regrette que les hommes ne peuvent plus « leur mettre la main sur les fesses » sans être tout de suite accusé d’être des harceleurs. Elle répond également aux critiques de Deneuve sur le mouvement #BalanceTonPorc qu’elle trouve « terrible », malgré le fait qu’il a permis avec #Metoo une libération de la parole des femmes victimes de violences sexuelles, obligeant ainsi l’Etat à mettre cette question du droit des femmes à l’ordre du jour. Deneuve avait également signé une tribune dans Le Monde pour défendre « une liberté d'importuner indispensable à la liberté sexuelle »,

A l’heure où le féminisme s’emploie à vouloir refonder les relations entre les genres sans que des rapports de domination n’interviennent, les critiques de Camélia envers ces deux anciennes icones des années 70 ne sont pas infondées, mais hautement pertinentes.

Bien souvent, on caricature ses propos, on les déforme en les faisant passer pour du racisme anti-blanc. Je prends pour exemple la polémique déclenchée en 2018, lorsque Camélia affirme que sa génération ne se reconnait pas dans une société française dirigée par des « vieux blancs riches ». Cet exemple est une bonne représentation du pouvoir de la blanchité qui défend sa position de classe en refusant le réel. Car comment ne pas voir que 99 % des postes de pouvoirs politiques, économiques, industriels et financiers sont détenus par des hommes blancs !

c. Une artiste "anti-républicaine" et "victimaire" 

Mais ce n’est pas la première fois que la personnalité engagée de Camélia fait transpirer de nombreuses personnes. Le journal Marianne doit en être à plusieurs kilos de sueur – qui considère que tout ce qui est intersectionnel est anti-républicain et victimaire -, tout comme l’avocat Gilles-William Goldnadel , Paul Godefort, Christophe Castaner, des syndicats de police, l’irrécupérable Pascal Praud et bien d’autres. Si la musique est le langage universel, toute cette clique partage également l’universalité d’un discours contre la chanteuse en la catégorisant globalement comme anti-républicaine.

Peu importe que cette artiste « croit en la République » malgré ses déceptions, qu’elle chante aux Invalides le 13 novembre 2015 en hommage aux victimes du Bataclan,  même si elle sait qu’on l’a choisit « pour ses origines ». Qu’importe qu’elle montre son amour pour la République en incarnant Marianne en couverture du journal Marianne, ou qu’elle récite en hommage à Samuel Paty le poème « Liberté » de Paul Eluard avec une vingtaine de personnalités. Faisons l’impasse sur sa participation à l’album « Jours de Gloire », un projet pour rendre hommage à la République Française dans lequel 19 artistes reprennent des textes de 1789 à nos jours, dans le but de créer une œuvre fédératrice pour tous les français et françaises.

Mais celui qui a été le plus loin dans le cynisme et la violence est Guillaume Bigot, dans son édito « Camélia Jordana, la meilleure amie de l'homme blanc » sur CNEWS. Entre méchanceté, point Godwin et racisme contre la chanteuse, il déclare « qu’il est difficile de rentrer dans sa tête », réalise une comparaison entre les propos de Camélia et les nazis ou le massacre des tutsi, et finit son édito par cette phrase raciste qui rappelle les propos subis par Rokhaya Diallo il y a peu : « Si l’homme blanc n’existait pas, Camélia Jordana aurait peut-être été mariée de force, battue ou excisée 

d. Sur les violences policières 

Tout le monde se souvient de ses propos courageux sur la violence policière – « des milliers de personnes ne se sentent pas en sécurité face à un flic » - qui ont provoqué un raz-de-marée d’insultes, de consternations, des propos discriminatoires autant raciaux que sexistes. J’avais déjà défendu Camélia face à cette hystérie collective qui avait gagné la France, car force est de constater que Camélia frappe juste, démontrant par-là l’authenticité de ses engagements au risque de déplaire à beaucoup, même ses fans. Et peu importe si encore une fois ses propos soient déformés. Qu’elle affirme ne pas être « contre la police, (…) mais contre la mauvaise police », qu’elle soit scandalisée par le fort taux de suicide dramatique dans les services de police ou qu’elle considère que leurs conditions de travail sont désastreuses. C'est trop tard, pour beaucoup le mal est fait et il restera. Mais la vérité est ailleurs, c'est qu'une femme, qui plus est racisée, qui critique les institutions républicaines n’a jamais autant de légitimité qu’une personne blanche, encore plus lorsque la cible est l’institution policière.

Outre ses textes et ses prises de position sur l'espace public médiatique, Camélia répond aux injustices qui la « torture » par des actions collectives militantes. En témoigne sa participation aux divers rassemblements contre les violences policières, comme ceux organisés par la militante antiraciste Assa Traoré le mardi 2 juin à Paris où elle reprend le chant des militants du « Black Panther Party », ou encore celui organisé sur la place de la République la semaine suivante en hommage à George Floyd, dans lequel elle entonne « We shall overcome ». En décembre 2020, elle manifeste également contre la proposition de loi relative à la sécurité globale et y interprète l’hymne de la résistance française « Le Chant des partisans. »

3. Un art engagé

Camélia refuse catégoriquement la désignation de porte-parole de sa génération. Ses engagements font parties de son quotidien : « c’est un peu ma manière de survivre à toutes ces choses-là, à toutes ces injustices-là et aux colères qui m’habitent. ». Néanmoins, elle se sent moins comme une artiste engagée qu’une « femme engagée », ce qui influence inévitablement sa musique : « Ce que tout le monde appelle mon engagement politique à travers de mon art et de mon travail, c'est plutôt une chose que moi j’appelle un engagement citoyen : quand je parle de racisme et de sexisme, c'est parce que je les subis » tout en mettant en garde qu’il ne faut pas résumer son œuvre à cela. »

Cette volonté d’exprimer dans son art la part engagée de sa personnalité provient de son histoire familiale : « Je suis descendante de résistants [deux grands pères du FLN emprisonnés par la France après avoir combattu pour elle] et je suis descendante d’algérien, donc de gens qui ont été colonisés par le pays dans lequel je vis, que je considère être mon pays. » Camélia s’inscrit dans la mouvance du féminisme décolonial ou intersectionnel en montrant que le vivre-ensemble ne pourra authentiquement se réaliser si les plaies de la colonisation de sont pas « guéries » et « soignées », car « il y a des générations qui pensent qu’une colonie, c’est la France qui vient vous instruire avec des policiers, des instituteurs, l’électricité. Tant que le pays n’aura pas fait son travail de décolonisation, il y aura clivage. »

Par ce billet, en essayant de faire ressortir la dimension engagée d’une partie du travail de Camélia Jordana, je veux montrer qu’elle réussit à réconcilier l’art et le politique (au sens de l’engagement). Par ses textes, ses prises de position et ses interventions militantes et humanitaires, elle jette une lumière sur les injustices qui la révoltent et la tourmentent. Certes, elle ne s’inscrit pas dans un art militant qui refuserait toute approche avec les institutions musicales lambda et utiliserait les textes comme un outil de rupture avec l’ordre social. Néanmoins, je pose l’hypothèse qu’elle s’inscrit dans un art engagé qui unit au travers de son activité musicale la négativité, l’esthétique et l’engagement citoyen. La violence des éditorialistes et de la fachosphère à son égard (notamment depuis une semaine, des centaines d’insultes racistes sont partagées sur les réseaux sociaux) montre qu’elle frappe juste. Et si je peux rajouter une note personnelle, tout ce petit monde qui lui refuse une légitimité à discuter des problèmes de notre société - une légitimité symbolique qu’elle ne peut avoir en tant qu’artiste, mais surtout en tant que femme racisée -, ne fait qu’augmenter l’affection que j’ai pour elle. Pour moi, il n'y a rien de plus jouissif qu'une femme racisée qui fait peur à l'extrême droite.

Pour finir, le journaliste Jean-Charles Harvey écrivait que « Les artistes sont très souvent des inconscients de génie », et le génie de Camélia le voici. Son art, ici prioritairement la musique, permet d’avoir une connaissance sur des réalités que certaines personnes ne pourraient faire l’expérience concrète (comme le racisme voire la violence policière). Elle permet à tous, non la faculté d’éprouver, mais de percevoir des émotions liées à une situation douloureuse qui nous est étrangère. Par exemple, la personne blanche jouissant au quotidien de sa blanchité, peut recevoir une véritable « claque » à l’écoute de « Ma Gueule » en ayant l’impression, juste un instant, de ressentir au travers de la voix de l'artiste l’expérience terrible de la discrimination éprouvée par nos camarades racisés.

Si l’art ne délivre pas en soi une connaissance théorique, il transmet une chose qui est l’ordre de l’expression émotionnelle. Il nous transporte à des moments de l’histoire, des lieux, des réalités qu’on ne peut vivre directement. Par l'art, nous n’avons pas besoin de vivre la situation précise pour ressentir un sentiment de révolte, d’indignation, de joie ou une quelconque émotion. C’est une relation de perception que l’on engage avec l’art que Camélia maîtrise parfaitement. Elle fait partie de ces artistes qui permettent cette relation, ce rapport particulier de connaissance qui relie la dimension esthétique et émotionnelle au politique.

C’est pourquoi, je pose l’hypothèse que dans l’œuvre de Camélia, traverse par intermittence, ce qu’on peut nommer un Art Engagé.

[1] Nabil Wakim, « L’arabe pour tous. Pourquoi ma langue est taboue en France, Seuil, 2020, 208 pages 

[2] Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité, Edition Robert Laffont, Paris, 2017, p516

[3] Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité, Edition Robert Laffont, Paris, 2017, p517

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Billet de blog
Ça suffit ! Pour un accueil inconditionnel des exilé.es
Allons-nous continuer à compter les morts innocents et à force de lâcheté, d’hypocrisie et de totale inhumanité, à nous faire contaminer par un imaginaire rance de repli sur soi qui finira par tout.es nous entraîner dans l’abîme ? Non, il faut commencer par rétablir les faits avant que de tout changer en matière de politique migratoire et de droit des étrangers.
par Benjamin Joyeux
Billet de blog
Tragédie de Calais : retrouvons d’urgence notre humanité
Au moins 27 personnes sont mortes noyées au large de Calais ce mercredi 25 novembre. Ce nouveau drame vient alourdir le bilan des morts à cette frontière où, depuis une trentaine d’années, plus de 300 personnes ont perdu la vie, soit en essayant de la franchir soit en raison de leurs conditions de (sur)vie sur le littoral Nord.
par La Cimade