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Billet de blog 29 août 2022

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L'école de la NUPES et l'éducation populaire

Le 23 août, une tribune intitulée « Créons l'école de la Nupes » propose d’utiliser l’éducation populaire pour « inverser les rapports de forces ». Ce présent article est une critique constructive du projet qui a pour finalité de pointer des angles morts. S’il n'offre pas de solutions toutes prêtes, ce qui serait contraire à l’EP, il propose une orientation d’éducation populaire matérialiste.

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Introduction

Lorsqu’une organisation parle d’éducation populaire (EP), je suis toujours en alerte tellement cette notion est dévoyée ou incomprise. Le 23 août, une tribune intitulée « Créons l'école de la Nupes »  propose, comme son nom l’indique, de construire une institution afin de d’« inverser les rapports de forces à l'œuvre aujourd’hui ». Si la tribune ne nous donne pas beaucoup d’informations, je voudrais tout de même questionner ce rapport à l’éducation populaire, un lien revendiqué par les signataires de cet appel. Ma critique ne porte pas sur la NUPES - mon vote électoral s'est porté vers cette formation politique -, mais sur la conception de l’éducation populaire contenue dans la proposition explicitée dans cette tribune. Par ailleurs, elle ne tend pas à discréditer cette proposition, mais à amener une réflexion collective sur les pratiques d’éducation populaire.

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1. Le projet de la NUPES

Je vais présenter de manière synthétique le projet. L’école de la NUPES veut « renouer avec une tradition ancienne de nos organisations politiques, associatives ou syndicales : l’éducation populaire, adossée à l’action militante (...) [en] proposant des réflexions, des outils, des campagnes et des actions », dont « l'objectif est à la fois de renforcer celles et ceux qui sont déjà activistes et d'aller chercher de nouvelles personnes (...) pour faire bouger (...) le niveau de conscience et inverser la tendance à l’extrême-droitisation à la fois du débat public et des esprits. » (...) Cette école ambitionne de permettre à des « dizaines de milliers de personnes à devenir des émettrices et émetteurs des propositions de la Nupes et à résister aux dérives liberticides, racistes ou réactionnaires » et de « former un personnel politique à même d'animer le mouvement social et d'exercer le pouvoir ». 

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Abandon de l'éducation populaire

Je voudrais commencer par relever deux choses, un constat et une erreur. Dans un premier temps, il est tout de même triste de s’apercevoir que la gauche réformisme, par son aveu, reconnaît qu’elle a oublié l’éducation populaire, preuve d’une gauche qui s’est bureaucratisée et éloignée du mouvement ouvrier. Car s'est bien le mouvement ouvrier qui fut l’une des premières filiations de l’éducation populaire, dont le syndicalisme sera l’enfant. En effet, le syndicalisme s’est formé à partir de la libre association des travailleurs avec deux principes d’EP : la construction de savoirs collectifs pour analyser le monde social et l’auto-organisation des dominés contre la domination sociale. Autrement dit, la complémentarité entre action culturelle et action politique est constitutive de l’ED. 

Ainsi, ce qui est intéressant dans le propos des auteur.trice.s de cette tribune, c’est la superposition entre éducation populaire et pratique militante : « nous proposons de renouer avec (...)  l’éducation populaire, adossée à l’action militante. » Or, c’est un pléonasme puisque l’éducation populaire est forcément militante. Elle représente la dimension culturelle du mouvement social. Cette erreur, certes minime pour beaucoup, ne serait-elle pas un aveu du manque de connaissance sur l'éducation populaire ? Il faut donc revenir sur ce qu’est l’éducation populaire. 

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L’éducation populaire matérialiste

Si au cours de son histoire, on peut relever des contradictions et des courants différents d’éducation populaire, je vais mobiliser ici la perspective matérialiste, c’est-à-dire la plus radicale et la plus cohérente. L’ED, c’est la pratique de la politique dans le quotidien. Comme je l'écrivais auparavant, « Elle doit permettre aux dominés de s’organiser autour de conflits producteurs pour développer une compréhension critique du monde social, c’est-à-dire une connaissance sur les origines des inégalités socio-économiques et des systèmes d’oppression structurels. (...) Plus concrètement, l’éducation populaire s’attache aux vécus des personnes dominées. Par le témoignage, on met des mots sur les choses, sur des situations factuelles, des ressentis et des sentiments. On nomme des problèmes, des réalités vécues, et des adversaires. On crée du conflit sur des choses simples, concrètes et existentielles, et qui amènera ensuite à formuler une critique des rapports sociaux et une compréhension plus fine de la place que chacun occupe au sein de ceux-ci. » 

Autrement dit, l’éducation populaire est un travail culturel qui permet collectivement de s’échanger des significations sur le monde, d’acquérir des savoirs et d’en produire collectivement de nouveau pour œuvrer au développement de stratégies de résistance et de lutte, de pratiques et d’actions concrètes pour travailler au changement social, du local au national, des petites aux grandes victoires, pour transformer la vie des corps sociaux. 

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L’école de la NUPES : une position éducationiste ?

A la lecture de cette tribune, on constate un champ lexical qui ne valorise pas ou peu l’ED : « « cranter » dans l'imaginaire collectif des sujets structurellement de gauche », « partage de réflexion », « campagnes », « réunion publiques d’information », et jamais de partage de vécu, de politisation des expériences, de collectifs d’éducation populaire auto-gérés, de développement d’initiatives et des mobilisations locales. Tout porte à croire - ça reste une hypothèse - que c’est l’idéologie éducationiste qui domine dans ce projet de la NUPES. Celle-ci provient du courant humaniste qui repose sur la croyance de l’instruction. Le savoir est considéré comme le vecteur d’émancipation pour libérer les individus de leurs oppressions. 

Or, la pensée matérialiste enseigne que ce ne sont pas des campagnes et des réunions d’information publiques qui peuvent redéployer une conscience de classe. Si 70 % de la population française était contre la loi EL Khomri, ce refus massif n’a pas permis de construire une forte opposition populaire au PS, ce parti bourgeois et bourreau de la classe ouvrière pendant 5 années, aujourd’hui transformé par opportunisme en défenseur des opprimés. Autrement dit, ce ne sont pas les idées qui nous émancipent de l’ordre social. Les Gilets-Jaunes n’ont pas investi les ronds-points pour défendre des idées, mais parce qu’ils étaient poussés par une force désirante d’opposition déterminée par leurs conditions matérielles. Il suffit de discuter avec eux pour comprendre comment beaucoup d’entre eux se sont transformés par et dans la lutte sociale. Ce n’est pas sans raison que Marx écrivait que la conscience ouvrière se métamorphose à travers la mobilisation du corps dans les luttes collectives.

Autrement dit, la conscientisation/politisation des classes dominées ne repose pas sur des outils éducationistes provenant de l’extérieur - campagne de sensibilisation, réunion d’information collective, université populaire -, elle doit s’accompagner d’un mouvement du corps et d’une politisation du vécu dans un environnement local, qui témoignent des conditions sociales, économiques et matérielles des individus. C’est pourquoi, certains outils sont davantage destinés à telle ou telle classe sociale ou catégories socio-professionnelles. Ainsi, les outils éducationistes touchent des cibles particulières : jeunesse étudiante, classes moyennes, petites bourgeoisies culturelles et intellectuelles. Si la NUPES est l’électorat N°1 des diplômés (32%) pour l’élection présidentielle de 2022, elle doit faire attention à ne pas mobiliser des outils adaptés seulement pour des déjà-convaincus.  

Pour finir, je ne prétends pas que la vulgarisation des savoirs et des idées est obsolète, mais que ce n’est pas l’objet premier de l’éducation populaire, c’est davantage un moyen. L’objet de l’ED est de favoriser le développement de mouvements sociaux de transformation sociale, du local au national. Ces mouvements doivent être autonomes et portés par les premiers concernés et non par une structure politique officielle, et encore moins une école. Ce sera le deuxième point de ma critique. 

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L’école de la NUPES, contrôle du local et perspective jacobine ?

Les procédures d’ED doivent être portées par les groupes sociaux concernés, et non contrôlées par une structure politique. Or, il semble que le projet de la NUPES entrave l’autonomie indispensable à toute pratique d’émancipation collective. 

Tout d’abord, si cette école veut participer à la « conscientisation » des citoyens et des citoyennes en mobilisant la question sociale et culturelle à travers « le droit du travail, la santé, les services publics, les forêts et les océans, la sobriété énergétique, les libertés publiques, la lutte contre le racisme et l'islamophobie », est-ce que c’est à la NUPES de définir l’agenda politique ? Oeuvrer à la transformation sociale par des pratiques d’éducation populaire doit commencer par une définition des enjeux sociaux et politiques par les premiers concernés. Par ailleurs, la diversité des partis politiques au sein de la NUPES peut avoir des impacts importants à l’échelle locale sur le contrôle des conflits. Est-ce que les habitants des quartiers populaires pourraient-ils mettre à l’ordre du jour la violence et le racisme policier dans une localité dirigée par le PC et le PS qui dénient ce racisme d’Etat ? Idem pour les taxes sur les carburants tant appréciées par EELV mais qui affaiblissent les conditions économiques des travailleurs et travailleuses des campagnes ? 

Cette question de la maîtrise des conflits est d’autant plus importante puisque l’un des objectifs de l’école est de permettre à des « dizaines de milliers de personnes à devenir des émettrices et émetteurs des propositions de la Nupes ». Si cette proposition est intéressante puisqu’elle mobilise l’intelligence de la société civile - c’est donc une procédure d’éducation populaire -, ce qui me dérange est une possible instrumentalisation de l’ED pour défendre un programme politique muni d’un panel de propositions en adéquation avec la NUPES, et qui aura en dernier recours le droit d’arbitrage. Autrement dit, comment seront choisies les multiples propositions construites à l’échelle locale ? Le choix et l’arbitrage des propositions citoyennes pourraient être décidés dans un but opportuniste, celui de maintenir à flot une alliance de partis politiques dans laquelle les cadres idéologiques respectifs sont très contradictoires. En réalité, la pratique de d’EP garantit en premier lieu la définition et la maîtrise des conflits par les premiers concernés, et retirer cette autonomie revient à dénaturer cette pratique collective d'émancipation. 

Pour finir, la tribune affirme que « Cette école sera un des outils parmi tant d’autres pour faire vivre la Nupes », pour « former un personnel politique à même d'animer le mouvement social et d'exercer le pouvoir » et créer « une force majoritaire dans les têtes et dans les urnes. ». C’est pourquoi, je persiste à penser que ce projet n’a pas pour finalité de favoriser l’organisation autonome et progressive des personnes dominées, mais de prendre le contrôle du mouvement social en faisant émerger des meneurs qui seront affiliés à la NUPES, et toujours ancrés dans une perspective réformisme et électorale qui affaiblit les réelles possibilités de radicalités politiques pour transformer l'ordre social. Ainsi, l'imaginaire qui en ressort, en parfaite contradiction avec l'ED, est que les groupes dominés ne seraient pas en mesure de s’organiser face à la diversité des oppressions subies. La politique du vote électoral domine celle de l’éducation populaire. 

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2. Pour une politique d’éducation populaire

Vécu, collectif, conflit, autonomie, localité, cinq mots fondateurs pour une procédure d’éducation populaire. Cependant, je n’ai pas l’impression que l’école de la NUPES tend à favoriser des formes autonomes de résistance locales pour permettre aux dominés de reprendre du pouvoir sur leur environnement. La dimension jacobine de LFI tend à laisser la transformation sociale au soin d’une alliance politique, qui, par combativité et un peu de magie, va transformer les situations sociales. Il suffit de voir le mépris social qu’à subi Fatima Ouassak, jusqu’à être insultée de bourgeoise, en raison de la conception des quartiers populaires de Mélenchon qu’elle qualifie de « coloniale » et de « paternalisme ». De mon expérience, j’ai vu comment les militants de la FI de Reims ont littéralement « torpillé » une discussion publique organisée par les Gilets-Jaunes de cette ville, en leur objectant que s’ils voulaient que les choses s'améliorent, il fallait voter pour la France Insoumise, auquel cas ils n’auraient rien compris aux enjeux sociaux et politiques.

Ainsi, si la NUPES veut renouer avec l’éducation populaire, elle devrait le réaliser à partir d’une perspective matérialiste. L’EP n’est pas une éducation du peuple, et encore moins une « conscientisation » de l’extérieur par une coalition politique, malgré toutes les bonnes volontés. L’ED est le développement de dynamiques collectives portées par les personnes dominées, permettant d’une part de produire collectivement des savoirs critiques afin de comprendre les processus inégalitaires qui structurent notre société, d’autre part de favoriser l'émergence de mouvements sociaux d'émancipation. Autrement dit, l’éducation populaire est un apprentissage de la politique du quotidien, passant de l’échelle local au national, afin que les personnes dominées puissent sortir de leur isolement pour tenter de reprendre un contrôle sur leur environnement.

Avec son nombre considérable de militants et de militantes mais également par le nombre important de signataires de cette tribune (+ 1300), la NUPES pourrait favoriser le développement de ce type de dynamiques collectives locales, ce qui n’est pas contradictoire avec le combat à plus grande échelle. Au contraire, pour qu’une lutte nationale soit possible, il faut retravailler au local, permettre à des groupes de se reformer à partir d'appartenances communes qui traversent leur quotidien, et je ne suis pas convaincu que ce sont des campagnes, des réunions d’information ou d’autres outils éducationistes qui permettent cela. L’EP est un projet ambitieux, extrêmement difficile à mettre en place à l’heure où la conscience de classe est sans nul doute la plus affaiblie dans l’histoire du mouvement ouvrier. Cependant, il existe toujours des expériences et des expérimentations, certes marginales, mais qui nous montrent que cela est possible. Cependant, la - possible - position éducationiste, la volonté de garder la maîtrise des procédures et les contradictions politiques au sein de la NUPES, semblent faire disparaître l’espoir d’une authentique éducation populaire.

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