Les nouveaux emplois du 21e siècle - Préparateur de commandes 2.0 (2)

Alors que les français découvraient le "monde merveilleux" de la préparation de commandes chez Lidl, grâce à l'excellent épisode de Cash Investigations - "Travail, ton univers impitoyable" diffusé le 27 Septembre 2017 sur France 2, le "métier" de préparateur de commandes fait partie des "nouveaux" métiers aliénants depuis déjà quelques années. Deuxième volet sur les nouveaux emplois du 21e siècle.

Une semaine après mon précédent billet sur le travail de préparation de commandes en drive de supermarché, les français découvraient le "monde merveilleux" de la préparation de commandes chez Lidl, grâce à l'excellent épisode de Cash Investigations - "Travail, ton univers impitoyable" diffusé le 27 Septembre 2017 sur France 2. 

On y découvre que les employés travaillent avec un casque d'où une voix artificielle leur dicte quoi faire et ils doivent répondre par des mots précis et spécifiques (oui, ok, etc.). Tout autre langage n'étant pas reconnu par "l'intelligence artificielle" qui dirige le travail, le vocabulaire du préparateur de commandes devient de plus en plus limité. Il ne peut pas parler et interagir avec ses collègues. Les gens se sentent robotisés, traités comme des machines, aliénés, ils doivent répondre aux commandes d'un robot (même plus d'un contremaitre humain).

L'intelligence artificielle: le nouveau El Dorado des entreprises

De plus en plus d'entreprises se tournent vers l'intelligence artificielle et la robotisation ou l'automatisation de leurs activités. La raison invoquée est toujours "l'efficientisation des processus", l'optimisation, la réduction des coûts, mais aussi la compétitivité et la productivité.

Les critiques invoquent souvent la perte d'emplois suite à l'automatisation, mais les tenants de cette "4e révolution" rétorquent que, bien que des emplois seront perdus, d'autres seront crées et vont compenser pour ceux détruits. Certains recommandent des formations "up-skilling", c'est à dire des formations pour accroitre ses compétences (e.g. passer de simple ouvrier à la chaine à programmateur de robot) ce qui pourrait donner une sorte d'espoir pour les ouvriers: l'automatisation leur promet d'évoluer dans leur "carrière" pour viser des postes plus qualifiés et donc mieux payés.

Mais d'autres tenants de l'automatisation préconisent qu'il faudrait que les formations portent en fait sur les qualifications professionnelles type CAP/BEP [1]. Souvent l'Allemagne est citée comme exemple, avec ses formations professionnelles très bien "intégrées et adaptées" au marché du travail. Avec ces formations professionnelles, les jeunes intégreront des emplois où l'intelligence artificielle va "augmenter" leur travail, va "accompagner" leur travail - lisez en fait "va dicter/encadrer/diriger" leur travail.

Or c'est exactement cela le travail de préparateur de commandes chez Lidl. Les "experts" qui préconisent plus de formations professionnelles dans les métiers manuels/peu qualifiés nous réservent un avenir bien gris: nos enfants ne seront plus que des "bras" humain dirigés par les invectives d'une voix artificielle. Nos enfants devront obéir aux ordres de l'intelligence artificielle car il n'auront pas fait d'études poussées; ils auront donc des salaires bien plus bas que leurs parents. Et surtout ils seront à la merci de "managers" qui prendront des décisions basées sur les "données analytiques" produites par l'intelligence artificielle et qui scruteront la productivité de chaque travailleur. 

Pourquoi des métiers de plus en plus aliénants?

Dans un article de 1996 dans le Monde Diplomatique, Mona Choler évoque les travaux du psychologue australien George Elton Mayo qui, après une étude de 5 ans dans une usine électronique, découvre que "le salarié a un psychisme". Pour l'époque, c'est une découverte étonnante puisque "jusqu’alors, le taylorisme considérait l’ouvrier comme une paire de bras motivée par le seul intérêt économique".

Mona Choler explique que "le chercheur est persuadé que la prise en compte du « facteur humain », du besoin d’appartenance et de communication des salariés est le seul moyen d’écarter le spectre du socialisme, et d’éviter la « destruction complète de la civilisation »".

Comme aujourd'hui il n'y a plus le spectre du socialisme pour faire peur aux entreprises et aux politiques, peut-on se demander si cette prise en compte du "facteur humain" n'est plus considérée comme nécessaire par ceux qui dirigent nos sociétés? Est-ce que la raison pour laquelle le patronat n'a plus aucun regard pour les employés et les politiques s'en contrefichent, est-ce que c'est tout simplement parce que TINA a gagné? Parce qu'il n'y a plus de modèle pour faire concurrence au néolibéralisme, les patrons peuvent tout se permettre et surexploiter leurs employés tandis que les politiques détruisent l'État providence puisqu'il n'y a plus de menace socialiste pour les faire trembler? 

 

[1] Voir aussi: New Approach to "Automation and Robotics Vocational Education in Support of Europe Reindustrialization" de Michał Smateret Jacek Zieliński: https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-319-15796-2_26 

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