Mon entretien pour la revue ContreTemps - Janvier 2019

Je vous invite à lire mon interview dans le dernier numéro de ContreTemps de janvier 2019. L'occasion de revenir sur mes deux mandats de députée européenne, les prochaines élections du Parlement européen et le devenir de l'UE, sur les mouvements migratoires et l'instrumentalisation politique de ces questions. Retrouvez la revue ContreTemps sur leur site internet : https://www.contretemps.eu/

Entretien avec Marie-Christine Vergiat
Députée européenne du Front de gauche

ContreTemps : En fonction de votre expérience parlementaire de deux mandats quelle réponse apporter à l’idée que le Parlement européen est une institution en partie décorative, privée de pouvoir réel et de capacité d’influence sur le devenir de l’UE ?

Marie-Christine Vergiat : Il est vrai qu’après bientôt 10 ans passés au Parlement européen, ce type de réflexion me hérisse.
La réalité est que les institutions européennes et leur fonctionnement réel, hors d’un petit cercle d’initiés plutôt europhiles, sont toujours très mal connues. Et l’immense majorité des citoyens, journalistes et politiques inclus, ne s’y intéresse qu’au moment des élections européennes en mettant en avant des stéréotypes tels ceux évoqués dans cette question.
Peu de gens savent par exemple qu’aucune loi européenne (directive ou règlement) ne peut être adoptée sans l’aval du Parlement européen. La Commission européenne est certes la seule à avoir l’initiative législative pour proposer des textes, mais elle ne le fait pas sans concertation préalable avec les co-législateurs. Et ce sont ces derniers – Conseil (les États membres) et Parlement européen –, qui les adoptent et ce dans les mêmes termes, sans que ni l’un ni l’autre n’ait plus de poids juridiquement.
Les traités internationaux sont également soumis au Parlement européen pour approbation, mais ces dernières années le Conseil a sans cesse cherché à contourner les prérogatives du Parlement, comme pour l’« accord » 1  UE/Turquie sur les mouvements migratoires.

Le Budget européen ne peut être adopté qu’avec l’aval du Parlement. Et ce dernier peut également censurer la Commission.

Enfin, le Parlement européen valide le choix du Conseil pour la Présidence de la Commission, puis pour la composition de la Commission en son entier (un commissaire désigné par chacun des États membres).

Si, sur ces points, on s’amuse à une comparaison avec le Parlement français, le résultat ne serait pas forcément au détriment du Parlement européen, même si notre pays est loin d’être un modèle pour les droits du Parlement. On peut d’ailleurs s’étonner que ceux qui véhiculent cette image du Parlement européen sont des adversaires virulents du fédéralisme. Or, donner plus de pouvoirs au Parlement européen ne peut se faire qu’au détriment des États.

En fait, on confond compétences et majorité(s), alors même que ces dernières sont plus composites qu’on ne le croit. Même si on peut regretter que, trop souvent, les grands groupes politiques, notamment PPE 2  et S&D 3 , fassent alliance et que la majorité du Parlement européen se plie à la volonté du Conseil. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de bataille à mener et que cela ne sert à rien de porter d’autres voix dans son enceinte, ou alors il ne faut pas présenter de candidats…
Si le rôle du Parlement européen était mieux connu, il pourrait avoir un soutien plus important des citoyens et nous pourrions peut-être y construire d’autres rapports de forces 4 y compris en mettant en avant la responsabilité du gouvernement français dans les instances européennes.

CT : Alors que se dessinent de nouvelles élections européennes, quelle appréciation des rapports de force futurs ? A-t-on une idée de ce que sera la composition du futur Parlement, et des conséquences en résultant ?

M.-C. V. : Près de 6 mois avant les élections de mai prochain, certaines choses peuvent encore changer, mais des tendances lourdes se dessinent et j’avoue être assez inquiète.
Les forces nationalistes, populistes et d’extrême droite progressent presque partout en Europe et cela se reflètera dans la composition du prochain Parlement.

Élection après élection, ce sont les grands partis traditionnels « de gouvernement » qui font les frais de cette évolution, et le plus probable sera donc que l’alliance historique entre le PPE et les socio-démocrates perdra sa majorité absolue. Mais au profit de quelle alternative ?

Les digues qui ont existé vis-à-vis des extrêmes droites, et qui les ont longtemps empêchées de disposer d’un groupe politique à part entière, ont largement cédé. Sur le plan des idées, les frontières sont de plus en plus poreuses entre différents groupes politiques. Quelles différences entre les amis de Viktor Orban qui siègent au PPE, ceux du PiS polonais ou de la NVA belge qui siègent avec les Conservateurs 5, ou encore ceux du FPÖ autrichien, proche du RN, désormais au gouvernement en Autriche, sans parler des amis de Matteo Salvini qui a siégé aux côtés de Marine Le Pen au sein du groupe ENL 6 après avoir été membre du groupe EFDD 7 avec le Britannique de l’UKIP Nigel Farage ?

La recomposition va être accélérée par le départ des 73 Britanniques qui sont la composante majoritaire de deux groupes politiques de droite : l’ECR et l’EFDD, entre lesquels les différences politiques vont devenir subtiles.
Une chose est sûre, les groupes de droite dure seront consolidés et pourraient être à eux seuls majoritaires au sein du Parlement. Cela en fonction des choix du PPE qui n’a pas réagi à l’alliance de son partenaire autrichien avec l’extrême droite du FPÖ et qui maintient envers et contre tout le FIDESZ en son sein.

Les groupes de Gauche seront-ils moins impactés ? C’est possible. Les batailles internes à tel ou tel pays n’ont pas forcément d’influence sur les groupes européens. C’est le groupe socialiste qui va payer le plus cher en perdant sans doute des membres sur ses deux ailes. Les espoirs de recomposition d’Emmanuel Macron ne semblent pas rencontrer beaucoup d’échos, sauf peut-être en Italie avec le Parti démocrate de Matteo Renzi qui poursuit sa triste évolution droitière. Au mieux, cela confortera sans doute le groupe libéral, groupe charnière du Parlement européen (fédéraliste, ultralibéral sur le plan économique mais aussi très attaché aux droits et libertés). Et aussi surprenant que cela puisse paraître, il est possible de temps à autre de construire des majorités alternatives avec les gauches européennes, comme nous l’avons fait sur l’État de droit en Hongrie ou régulièrement sur les questions migratoires.

Assistera-t-on aussi à de nouvelles recompositions à gauche ? Que feront les tenants du « Printemps européen » ou ceux de « Maintenant le Peuple » ? Le groupe de la Gauche unitaire européenne/gauche verte nordique est-il menacé de disparition, du fait de la formation d’un groupe différent à l’initiative de ces autres forces ? Cela alors qu’Emmanuel Maurel vient, après avoir quitté le Parti socialiste, de rejoindre la GUE/NGL ? Je n’en suis pas sûre. Il faut 25 députés de 7 pays différents pour constituer un groupe. Ce n’est pas aussi facile que certains semblent le croire. Et quelle en serait l’utilité au moment où les droites n’auront jamais été aussi fortes ? Le risque existe pourtant…

Reste enfin l’hypothèse d’un rapprochement des populistes. Luigi Di Maio, chef de file du « Mouvement 5 étoiles » et vice-président du Conseil en Italie, a souhaité la création d’un groupe alternatif qui ne serait ni à droite ni à gauche. Cela semble vain pour le moment, mais qu’en sera-t-il dans 6 mois ?

CT : En tant que députée européenne vous vous êtes beaucoup investie sur les questions liées aux mouvements de population. Où en est-on aujourd’hui au niveau européen sur cette question ? Face à la montée en puissance du rejet brutal des « migrants », prôné par les droites radicalisées et les diverses extrêmes droites, et aux politiques dites de « contrôle » de l’émigration de la part des forces de droite et centristes, quelles réponses à gauche des forces qui affirment la nécessité d’une politique d’accueil ?

M.-C.V. : Le fait d’être députée européenne et de travailler depuis longtemps sur ces questions me permet sans aucun doute d’avoir un regard plus global.
Oui, ces questions sont instrumentalisées par la droite et l’extrême droite depuis de nombreuses années, pour ne pas dire depuis toujours. Ce qui est nouveau, c’est que leur discours imprègne plus ou moins consciemment une partie de la gauche, la tétanisant et l’empêchant d’avoir une analyse rationnelle de la réalité de ces mouvements de population. Tout le monde (ou presque) parle de la « crise » ou du « problème » des migrants.

C’est l’extrême droite qui donne le ton et les politiques européennes basculent de plus en plus vers le tout sécuritaire et la négation des droits fondamentaux : c’est l’Europe forteresse, le contrôle renforcé aux frontières et l’externalisation des politiques migratoires en passant des accords avec les pays les plus « improbables », tels la Libye, l’Érythrée ou le Soudan. Il faut soi-disant faire le tri entre les « bons réfugiés » et les « mauvais migrants économiques »…

Résultat : ce sont ceux qui ont le plus besoin de protection qui sont privés de voies régulières et sûres pour venir en Europe. Ainsi 90 % de ceux qui se sont vus accorder la protection internationale dans l’UE ces trois dernières années sont arrivés de façon irrégulière, c’est-à-dire pour l’essentiel en traversant la Méditerranée au risque de leur vie.

Et nul ne parle de ceux qui quittent le territoire européen, ni de ceux qui y arrivent régulièrement : environ 2,5 millions de personnes en moyenne chaque année depuis 10 ans, dont un quart de migrations économiques 8.

Le Parlement européen a longtemps résisté sur ces questions. Je me félicite d’avoir fait adopter le 25 octobre 2016 un rapport intitulé : « Les droits de l’Homme et la migration dans les pays tiers » 9. Ce rapport a été l’occasion de replacer la question des migrations dans leur contexte international, de mettre en avant la crise de l’accueil des réfugiés partout dans le monde, de rappeler le droit international alors que les droits des migrants et des réfugiés sont bafoués partout dans le monde. Il n’a été adopté que par 6 petites voix de majorité, et depuis le rapport de forces ne cesse de se détériorer : nous n’avons pu faire adopter un rapport sur les visas humanitaires qu’en le vidant de portée juridique.

Les rapports de forces politiques sur ces questions dépassent les clivages politiques traditionnels. Il faut nous emparer du débat et porter un discours politique alternatif fort basé sur l’égalité des droits ici et dans le monde.

Partout en Europe, des citoyens solidaires résistent à ces politiques inhumaines et mortifères. C’est en nous adressant à eux que nous pourrons faire évoluer les choses. Le rapport à l’autre est un enjeu essentiel pour les politiques de demain.

Propos recueillis par
Francis Sitel

 

1- On a parlé de « Déclaration » et non d’« accord » pour éviter l’approbation du Parlement européen, ce qui est possible car, en matière de politique étrangère, c’est le Conseil qui a la haute main sur les décisions.

2- Le Parti populaire européen dans lequel siègent Les Républicains, la CSU ou le FIDESZ de Viktor Orban.

3- Alliance progressiste des socialistes et démocrates.

4- Pour en savoir plus d’un point de vue juridique http://www.europarl.europa.eu/ftu/pdf/fr/FTU_1.3.2.pdf

5- Le Groupe ECR ou CRE conservateurs et réformistes européens créé en 2009 par les Conservateurs britanniques qui ont quitté le PPE jugé trop fédéraliste.

6- Europe des nations et des libertés.

7- EFDD ou ELDD : Europe de la liberté et de la démocratie directe.

8- Et c’est même désormais la Pologne qui en accueille le plus, un comble… 683 000 permis délivrés, devant l’Allemagne , et 87 % de ces permis le sont pour des raisons liées à l’emploi, donc économiques… https://ec.europa.eu/eurostat/documents/2995521/9333456/3-25102018-AP-FR...

9- https://blogs.mediapart.fr/marie-christine-vergiat/blog/301016/rapport-d....

 

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