Avec Montaigne, pousser une porte avant de dire qu'elle est close !

Voilà que plusieurs éléments, en apparence fort éloignés, m'ont donné envie de retourner vers des pages de Montaigne ! Une sorte d'association toute personnelle !

Ce fut le billet de Patrice Beray Le chant des sirènes où se devinent la trace de certaines "expériences", au sens fort de traverse de l'être même par la poésie, de mise en "branle". Ce sont mes échanges (en cours) avec Vincent Verschoore à la suite de son billet Edwy Plenel ce matin sur France Inter à propos de l'agressivité et de la violence, qui me font me demander en quoi l'agressivité est l'expérience d'un "mouvement vers" (dans ce cas, celui du refus, du désaccord assumé, par exemple). Et puis cet après midi, l'écoute d'une excellente émission sur France Culture autour du fameux Montaigne, et la lecture formidable qu'en a faite M. Piccoli.

Je suis donc allée relire le chapitre De l'expérience, dernier chapitre du livre III des Essais

J'y ai retrouvé un fil, comme un sentier dans la colline. Le fil du mouvement inlassable, celui que sous-entend ce terme même des Essais.

Si mon âme pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me resoudrois
(Livre III, 2)

Soumis au « branle » universel, Montaigne a su en fixer le vertige jusqu’à lui imprimer la forme de notre humaine condition. C'est un hommage incessant au mouvement, c'est là que je mesure une de ses forces.

Alors je glane quelques lignes et les pose ici.

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Montaigne est en train d'évoquer le fait qu'une mutiplicité de textes de toute sorte tendent à produire "clôtures et barrières", et montre l'homme s'y perdant de "la maladie naturelle de son esprit. Il ne fait que fureter et quêter, et va sans cesse, tournoyant, bâtissant et s'empêtrant en sa besogne : comme nos vers à soie, et s'y étouffe...Il pense remarquer de loin, je ne sais quelle apparence de clarté et vérité imaginaire : mais pendant qu'il y court, tant de difficultés lui traversent la voie, d'empêchements et de nouvelles quêtes, qu'elles l'égarent et l'enivrent. Non guère autrement qu'il advint aux chiens d'Esope, lesquels découvrant quelque apparence de corps mort flotter en mer, et ne le pouvant approcher, entreprirent de boire cette eau, d'aéssécher le passage, et s'y étouffèrent. A quoi se rencontre, ce qu'un Crates disait des écrits de Heraclitus, qu'ils avaient besoin d'un lecteur bon nageur afin que la profondeur et poids de sa doctrine ne l'engloutît et suffoquât.

(...)

"Il n'y a point de fin à nos inquisitions (= enquêtes), notre fin est en l'autre monde. C'est signe de raccourciment d'esprit, quand il se contente : ou signe de lasseté. Nul esprit généreux ne s'arrête en soi. Il prétend toujours, et va outre ses forces. Il a des élans au-delà de ses effets (= au delà de ce qu'il peut réaliser). S'il ne s'avance, et ne se presse, et ne s'accule,et ne se choque et tournevire, il n'est vifqu'à demi. Ses poursuite sont sans terme, et sans forme. Son aliment c'est admiration (= étonnement), chasse, ambiguïté : ce que disait assez Apollo, parlant toujours à nous doublement, obscurément et obliquement : ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesognant. C'est un mouvement irrégulier, perpétuel, sans patron et sans but."

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Outre le goût de cette langue, c'est aussi cette leçon de mouvement que j'y ai trouvée, cette façon de "pousser une porte pour savoir qu'elle nous est close".

L'expérience par le mouvement, l'inlassable énergie du déséquilibre par la rencontre d'une réalité inédite qui vous fait revenir et mettre du branle là où tout commençait à "prendre", à se glacer et arrêter le flot.

 

 

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