Quelques jours en mai 68, suite, 16, 17, 18, 19 mai

En 2006, j'ai publié un roman, «32 jours de mai». En plusieurs épisodes, je reprends ici des extraits qui disent, du 14 mai au 16 juin 1968, le quotidien d'une soixanthuitarde, alors étudiante en philosophie à la Sorbonne, et très engagée dans ces journées de lutte, de suspension de la vie ordinaire, d'emballement des corps, des cœurs et des âmes. Deuxième épisode les 16,17,18,19 mai

Après le premier épisode des 14 et 15 mai, voici le deuxième : 16,17,18,19 mai

Jeudi 16 mai,

la brèche paraît s’élargir, car après Sud-Aviation en grève depuis l’avant-veille, d’autres débrayages se sont produits, aux chantiers navals de Bordeaux, à l’usine Renault de Cléon, à l’usine Loockeed de Beauvais, à l’entreprise UNELEC d’Orléans, les ouvriers, à l’évidence, sont en train de prendre la relève des étudiants qui sont incapables, seuls, de faire la révolution.

Au matin de ce jour, des usines en grève un peu partout dans le pays, et dans l’après-midi, l’information merveilleuse, la forteresse de Renault-Billancourt entrée à son tour dans la grève, cette annonce alors que se termine l’assemblée générale de philosophie.

 Deuxième AG de philo, mais AG fondatrice, celle de l’énoncé des principes, celle qui servira de modèle à toutes les autres, infime épisode de Mai, emblématique cependant de ce qu’il fut dans les facs, l’AG comme lieu de pouvoir, en tout cas de pouvoir apparent d’un peuple souverain, en l’occurrence les étudiants de philosophie, des étudiants résolument rousseauistes, tenant d’une démocratie directe, où rien ne se délègue à personne, où l’on débat sans cesse, où il n’y a que des individus.

Tu es à Censier, tu pestes une fois de plus contre la laideur de l’annexe de la Sorbonne, un bâtiment récent et affreux qu’on appelle Censier parce qu’il longe la rue du même nom et même quand il est, comme ce 16 mai, occupé, couvert de banderoles, d’affiches, de graffitis, noyé dans les stands et les réunions, tu le trouves moche.

Sauf qu’aujourd’hui, tu t’en moques, tu es excitée, impatiente que l’AG commence, d’y prendre la parole pour inciter les étudiants à refuser la voie réformiste que déjà certains leur proposent, ceux qui veulent saisir l’occasion pour en finir avec la vieille université afin d’en bâtir une nouvelle, plus moderne, plus efficace. Mais toi, de la modernisation de l’université française, tu te soucies comme d’une guigne et tu la considères comme une manière de mieux adapter l’enseignement supérieur aux besoins du capitalisme. Tu veux aussi mettre en garde tes camarades contre une autre menace, le délire verbal, la fête sans lendemain, déjà tu te méfies de Mai, ou plutôt des dérives que tu entrevois et qui te font peur.

 Des étudiants à cette AG, aussi une douzaine d’assistants qui entourent Vladimir Jankélévitch, le seul professeur titulaire de chaire présent, tandis que les autres, par hostilité au mouvement, ou parce qu’ils estiment ne pas devoir se mêler aux assemblées étudiantes, ne sont pas là. Janké, tu l’aimes bien, tu apprécies davantage l’homme que la pensée, mais tu ne sais pas grand-chose de la philosophie de Jankélévitch. Tu n’as pas lu ses livres, tu n’as assisté que deux ou trois fois à ses cours, mais le regret, le remords, la durée, Bergson, le je ne sais quoi et le presque rien, tu estimes que cela ne te concerne pas, que c’est trop loin de toi, du moins le crois-tu, trop loin de la classe ouvrière, de la révolution, et tu te trompes évidemment, ces textes sont bien plus proches de toi que tu ne le penses, bien plus  proches de l’existence, de ce qu’est exister, être au monde,

donc ce 16 mai, tu n’as pas beaucoup lu Janké, mais tu le trouves sympathique, drôle, attachant, encore plus depuis qu’il manifeste sa solidarité avec les étudiants, présent dans les manifs, présent aux AG, tu as envie d’aller le saluer mais tu n’en as pas le temps, François t’a rejointe à grandes enjambées : « les types de la FER se sont installés à la tribune, il faut les déloger, viens avec nous au premier rang », tu le suis, tu descends l’amphi, les militants de la Fédération des étudiants révolutionnaires ont commencé à parler et il n’est pas question de les laisser présider l’assemblée générale, sous prétexte qu’ils dirigent le groupe UNEF de philosophie, pas question de laisser ni eux ni qui que ce soit s’emparer de l’AG, pas question qu’elle soit soumise aux groupuscules, aux organisations à ligne juste, à analyse globale, à détentrices de la vérité, à je sais tout à la place des autres, à répéter ce que je dis, à ceux qui ne pensent pas comme moi sont des ennemis, ces organisations qui passeront à côté de Mai, la FER est la pire de toutes, mais elles ont toutes les mêmes caractéristiques.

 Toi tu attribues un rôle prépondérant à la classe ouvrière, mais tu n’es pas dans la mythologie du parti, tu n’es pas dans la théorie léniniste, tu ne pourrais pas alors expliquer pourquoi, plus une intuition qu’une analyse, d’ailleurs tu passeras Mai en n’étant d’accord avec personne, pas d’accord avec les tenants du parti avant garde des masses, pas d’accord avec l’adulation de la classe ouvrière, pas d’accord avec les jouisseurs sans entraves, d’accord avec personne donc et pourtant dans Mai comme un poisson dans l’eau, à l’aise dans cette orgie de mots, de paroles, de discussions à l’infini, à deux, à dix, à cent, à mille, du matin au soir, du soir au matin, tu es complètement dans ce flot de paroles et en même temps tu éprouves de la méfiance.

Tu seras l’un des piliers de ces AG, l’une des rares filles à y prendre la parole. Tu as de l’énergie, de la vivacité, de l’aplomb, dans ces AG qui se tiendront trois fois par semaine comme va le décider celle qui vient de vider de la tribune les représentants de la Fédération des étudiants révolutionnaires, ce qui prit un certain temps. Il y a d’abord les apostrophes hostiles : « On ne veut pas de vous à cette tribune ! », « Ni de représentants d’aucun autre groupe ! », « Tirez-vous ! », apostrophes qui ne t’étonnent pas, tellement la FER, branche étudiante des trotskystes « lambertistes », regroupés au sein de l’Organisation communiste internationaliste et éternels rivaux des trotskystes « frankistes » qui animent la Jeunesse communiste révolutionnaire, est sectaire, dogmatique et détestée par tout le monde ou presque. Pas plus que ne t’étonnent les réponses des types de la FER, qui, comme d’habitude n’ont aucune finesse tactique et s’arc-boutent à leur légitimité syndicale, comme si elle avait encore un quelconque sens dans un moment où chacun s’empare de la parole.

« Dehors, dehors! » hurle l’AG, rigolarde et résolue à la fois, et toi aussi tu rigoles, et bien que l’exercice te donne beaucoup de plaisir car tu as du goût pour ces joutes oratoires, ces manœuvres et contre-manœuvres, tu proposes, pour interrompre ce petit jeu qui pourrait durer des heures, que l’AG affirme ses principes politiques constitutifs et en tire, pour son fonctionnement, les conséquences. Les mots s’enchaînent, « assemblée générale souveraine »... « aucun individu, aucun groupe, ne peut prétendre parler en son nom, la représenter ou la présider »... « élisons un comité de grève, ne sera qu’un organisme technique, devra démissionner à chaque nouvelle AG » » ... ne pourra prendre aucune décision sans notre aval »... « candidatures strictement individuelles, pas de candidatures d’organisation ou de groupes politiques »...

L’AG applaudit, les militants de la FER qui, dans un tel système, n’ont aucune chance d’être élus, hurlent que « c’est antidémocratique » non, répondent les autres, « c’est la véritable démocratie, la démocratie directe, on garde le pouvoir, on contrôle nos représentants, on empêche la bureaucratie ». Tu jubiles, tu penses qu’on va passer à l’élection des membres du comité de grève, mais une autre question surgit, soulevée cette fois par les enseignants. Vont-ils participer à l’élection des membres du comité de grève ? Peuvent-ils eux-mêmes être élus à ce comité ? Mais alors par qui ? Par toute l’AG ? Par les seuls enseignants ?

« Les étudiants et les enseignants ne peuvent être confondus, affirme une assistante, vous ne reconnaissez que des individus et vous les voulez sans détermination sociale, vous oubliez qu’à la différence des étudiants, les enseignants sont des fonctionnaires, c’est-à-dire des salariés de l’Etat, nous ne pouvons pas élire des étudiants et nous ne pouvons pas être élus par eux. Il faut faire deux collèges électoraux, l’un pour les étudiants, l’autre pour les enseignants ». Cette intervention, approuvée par presque tous les assistants, suscite un véritable tollé de la part des étudiants et des répliques virulentes : « Vous n’êtes pas là en tant qu’enseignants, mais en tant que personnes ! », « ce qui compte, ce sont les positions politiques des uns et des autres, pas leur statut social ou professionnel », « si vous ne vous sentez pas membres de cette AG comme n’importe quel étudiant, quittez-la, et rejoignez les rangs des mandarins ! »

Tu dénonces cette idée de deux collèges électoraux distincts et la solidarité corporatiste qu’elle induit, comme si les enseignants, parce qu’enseignants, ne pouvaient qu’avoir une position politique unique, ne pouvaient être, à l’instar des étudiants, en proie à des désaccords. Et comme tu es applaudie, tu te crois démocrate et généreuse, alors que tu n’es que démagogue, en soumettant au vote la suggestion du double collège qui est, à mains levées, massivement refusée.

 Va-t-on enfin passer à l’élection du comité de grève ? Pas encore ! Car il faut décider des modalités de vote. Applaudissement ? Main levée ? Bulletin secret ? Malgré la difficulté matérielle de l’opération, c’est le vote à bulletin secret qui l’emporte.

Tu fais acte de candidature, tu sais que tu seras élue, la plupart des étudiants de philo te connaissent, tu es à l’aise dans l’AG et de surcroît, tu fais partie des « inorganisés » ce qui, par ces temps de méfiance à l’égard des groupuscules, n’est pas un mince avantage. Et lorsqu’un peu plus tard tu t’assoies à la tribune avec les cinq autres élus, il ne reste plus qu’à décider de modalités organisationnelles : réunion quotidienne du comité de grève, tenue d’un AG au moins trois fois par semaine, création de cinq commissions, « examens », « contenus et méthodes », « concours », « IPES », « liaison étudiants/ouvriers ».

Après ces quatre heures de débats procéduriers, signes de la crainte obsessionnelle des étudiants de philo d’être dépossédés de leur pouvoir ou d’être récupérés, l’énergie commence à fléchir quand l’annonce du débrayage de l’usine Renault de Billancourt fait le tour de l’amphi. Les applaudissements crépitent. Avec la Régie occupée, pas de doute, c’est la grève générale qui commence.

 Vendredi 17 mai,

trois cent mille grévistes à onze heures, six cent mille à dix-sept heures, grève dans toutes les usines Renault, à Billancourt, à Sandouville, à Flins, au Mans, grève à Berliet, grève à la Rhodiaceta, grève aux chantiers navals du Trait, grève aux Forges et Aciéries du Creusot, grève à la manufacture d’armes de Bayonne, grève dans les usines métallurgiques d’Elbeuf, grève qui commence à la SNCF, à la RATP, à Air France.

Emballement de la grève, grève qui s’étend comme une trainée de poudre, et sans mot d’ordre syndical, souligner ce fait, les syndicats ne sont pas très favorables à cette grève qui se développe sur la seule initiative des ouvriers.

« Grèves spontanées avec occupation des lieux de travail », disent les journaux, « pas de mot d’ordre de grève générale illimitée », précise Georges Séguy. Mais on s’en fout, camarade Georges, des mots d’ordre de la CGT ! Les ouvriers t’ont-ils attendu pour se mettre en grève ?

 Samedi 18 mai,

au moins deux millions de grévistes, on ne compte plus les usines occupées, grosses entreprises. Petits ateliers. Partout. Dans les grandes et les petites villes. Au Nord, au Sud, à l’Est, à l’Ouest. Trains, métro, autobus, avions, courrier, tout est en train de s’arrêter, tout s’arrête.

S’y mettent même ceux des petites usines, même ceux qui n’avaient jamais fait grève de leur vie, même ceux de la Préméca, où ton père est raboteur.

 Dimanche 19 mai,

tu déjeunes chez tes parents, malgré la grève des transports, arriver chez eux, à Colombes, ne t’a pas été difficile, tant les automobilistes, comme gagnés par une grâce nouvelle, font volontiers office de taxi collectif et gratuit. Dans Le Monde, tu as parcouru la liste des usines de la banlieue parisienne occupées : Alsthom à Saint-Ouen, Chausson à Gennevilliers, Ericsson à Boulogne, Kléber à Colombes, autant de noms qui te sont familiers, tellement tu les as entendus dans ton enfance, parce qu’un voisin y travaillait, parce qu’un accident s’y était produit, plus rarement parce qu’une grève y était menée. Le quotidien aurait pu citer aussi la Préméca qui a débrayé la veille.

Tu es curieuse de savoir comment les choses se sont passées, tu écoutes ton père avec avidité : « c’est pas compliqué, hier, avant de mettre en marche les machines, on a discuté. Un ouvrier a lancé : « dans cette usine, il n’y a jamais eu de grève, il serait temps de commencer ». On n’a pas même pas pensé à voter, on a tous dit : « oui, oui, t’as raison, il est temps de s’y mettre! ». Tu ne peux pas imaginer dans quel état de rage étaient le monsieur Claude et son fils le monsieur Serge. On a mis une banderole grève avec occupation  au-dessus de la porte d’entrée. Voilà c’est tout ».

Ce c’est tout te comble, car s’il est un signe de l’ampleur du mouvement en cours, c’est bien cette occupation de la Préméca, une entreprise qui, en trente ans d’existence, n’a jamais connu un seul jour de grève, et dont le patron licenciait sans vergogne les ouvriers syndiqués.

Jamais tu n’as vu ton père aussi enflammé, enthousiaste. Cet homme que tu as toujours trouvé soumis, trop soumis, qui n’a jamais osé dire à son patron un mot plus haut que l’autre, voilà qu’il laisse libre cours, enfin, à une révolte longtemps dominée, contre la dureté du travail, mais aussi, mais surtout, contre l’exploitation et le mépris. Tu t’étonnes encore plus de l’attitude de ta mère qui, pour la première fois, fait fi de ses sempiternelles craintes du licenciement, de la maladie, pour lancer avec détermination : « la grève, il faut la mener jusqu’au bout ». « C’est quoi le bout ? » « Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de patrons ! ».

 Voilà ce qu’était Mai, des femmes et des hommes qui n’avaient jamais levé le petit doigt, jamais osé, et bien même ceux-là étaient en grève. Occupation, prise de parole, fin du silence, de l’obéissance, de la soumission…

Est-ce de cette rupture que l’on ne veut pas se souvenir, que l’on enfouit, recouvre, enterre sous l’imagerie ? Est-ce cette tentative de prise en main de sa propre vie que de Gaulle, rentré plus tôt que prévu de son voyage en Roumanie, appelle « la chienlit » ? « Au cours du conseil des ministres, le président de la République a déclaré « la réforme oui, la chienlit non », tu entends ces paroles historiques à la radio, et tu en rigoles, tu es encore à Colombes, dans cet appartement où tu as passé ton enfance, tu es dans la grève de la Préméca, dans l’inattendue et salutaire fermeté de tes parents, tu es dans cet appartement et en même temps tu es ailleurs, au Quartier latin, alors, tu quittes tes parents, tu retournes à Paris.

 Quand tu arrives à la Sorbonne, tu es stupéfaite du monde qui s’y presse, une foule hétéroclite où se côtoient des familles endimanchées paraissant faire là leur promenade dominicale, des loubards de banlieue à la fois arrogants et perdus, des types puant le fric, des bonnes femmes émoustillées à l’idée de côtoyer les « enragés » dont une semaine avant elles ne soupçonnaient même pas l’existence. Tu n’aperçois aucun visage connu, ni dans la cour de ta Sorbonne, ni dans les rues et les cafés alentour, tu t’en vas, tu t’enfuis, tu refuses et le spectacle et le public, comme si tu y trouvais la confirmation de ce que tu as déjà deviné, la capacité du système à tout digérer et l’impasse de la seule révolte. A partir de ce jour, tu as éprouvé pour la Sorbonne que tu aimes tant une sorte de dégoût, tu as commencé à lui préférer Censier que tu n’appréciais guère avant, mais qui échappe à la mondanité qui s’est emparée de la vieille faculté.

 A suivre...

 

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