Emmanuel Macron, le fossoyeur de l'Etat de droit

Après les violences policières et la répression judiciaire contre les manifestants, après la loi anti-manifestants, c’est la liberté de la presse qui est dans le collimateur du président de la République.

Le préambule de la Constitution de la Ve République fait référence à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 dont l’article 11 dispose : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Le texte fondateur de la liberté de la presse en France est la loi du 29 juillet 1881 dont l’article 2 concerne notamment le secret des sources :

  • alinéa 1 : Le secret des sources des journalistes est protégé dans l'exercice de leur mission d'information du public.
  • alinéa 4 : Est considéré comme une atteinte indirecte au secret des sources au sens du troisième alinéa le fait de chercher à découvrir les sources d'un journaliste au moyen d'investigations portant sur toute personne qui, en raison de ses relations habituelles avec un journaliste, peut détenir des renseignements permettant d'identifier ces sources.

Ces dispositions de l’article 2 ont été introduites par la loi du 4 janvier 2010 relative à la protection des sources des journalistes promulguée par Nicolas Sarkozy.

Enfin, sans son arrêt du 27 mars 1996 (affaire Goodwin c. Royaume-Uni), la Cour Européenne des Droits de l’Homme a rappelé que  « la protection des sources journalistiques est l’une des pierres angulaires de la liberté de la presse (…) »

Ces rappels permettent de mesurer la gravité de ce qui se passe en France sous la présidence d’Emmanuel Macron. En effet, ce sont désormais huit journalistes qui ont été ou vont être convoqués par la DGSI pour des soupçons d’atteintes au secret de la défense nationale. Ces convocations visent à identifier les sources de deux enquêtes :

  • l’une du site d’information Disclose sur l’utilisation contre les populations civiles du Yémen d’armes livrées par la France à l’Arabie Saoudite et aux Emirats Arabes Unis. 7 journalistes sont ou ont été convoqués par la DGSI.
  • l’autre du journal Le Monde sur l’implication de Chokri Wakrim, un militaire proche d’Alexandre Benalla, dans le contrat de sécurité signé par Vincent Crase en juin 2018 avec un oligarque russe, Iskander Makhmudov, proche de Vladimir Poutine. Une journaliste et le président du directoire du Monde sont convoqués par la DGSI. On se souvient également que la perquisition des locaux de Mediapart ordonnée par le procureur de la République de Paris le 4 février dernier concernait également l’affaire Benalla.

37 sociétés de journalistes, dont celles d’organes de presse soutenant M. Macron et celles des chaînes publiques, ont publié hier un communiqué affirmant que "le secret-défense ne saurait être opposé au droit à l’information, ni servir d’épée de Damoclès pour dissuader les journalistes d’enquêter, et de publier."

La liberté de la presse, voilà ce que ne supporte plus M. Macron. On aurait pu penser qu’il se satisferait de l’état de la presse en France : un service public soumis au pouvoir exécutif et une presse écrite ou audiovisuelle privée appartenant à 90% aux oligarques qui ont soutenu sa campagne.

Mais il reste des journalistes qui persistent à penser, avec George Orwell, que « le journalisme consiste à publier ce que d’autres ne voudraient pas voir publié : tout le reste n’est que relations publiques. » Des journalistes indépendants ou travaillant pour des publications indépendantes mais aussi des journalistes à qui les amis de M. Macron laissent encore quelque liberté. A cet égard, la convocation par la DGSI d’une journaliste et du président du directoire du Monde (dont l’actionnaire principal est Xavier Niel, grand ami du président) est un signal clair envoyé par l’exécutif à ses amis patrons de presse : l’heure est venue de faire marcher au pas les journalistes et de mettre fin aux (rares) velléités de fouiller dans les affaires troubles de la Macronie.

A travers les journalistes, ces tentatives d’intimidation par les services de renseignement visent leurs sources à l’intérieur de l’appareil d’État. C’est ce qu’a affirmé très clairement la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye qui déclarait aujourd’hui qu’il est «normal que l’État s’interroge sur des fuites en son sein» et ajoutait : « Aujourd’hui, c’est envers des journalistes, mais demain, est-ce que ce n’est pas envers une puissance étrangère? » L’affirmation ne manque pas de piquant alors que l’une des enquêtes porte sur un contrat entre des collaborateurs du président de la République et un oligarque proche de Poutine !

Dans cette chasse aux sources des journalistes à l’intérieur de l’appareil d’État, M. Macron n’invente rien : il ne fait qu’emboiter le pas des présidents des États-Unis (Obama et Trump). Cette (vidéo) de Jeremy Scahill (co-fondateur du site The Intercept) montre l’ampleur de la répression qui vise les lanceurs d’alerte Chelsea Manning, Edward Snowden, Julian Assange et bien d’autres.

C’est la voie choisie par M. Macron. Après les violences policières et la répression judiciaire contre les manifestants, après la loi anti-manifestants, c’est la liberté de la presse qui est dans le collimateur du président de la République. Sa place dans l’histoire sera celle du fossoyeur de l’État de droit en France.

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