L'autisme, les associations de consommateurs et la démocratie

Récemment, un communiqué d’associations agissant dans le champ de l’autisme est paru pour soutenir la politique gouvernementale en cours. Depuis une dizaine d'années, l'autisme est l'un des laboratoires spécialisés des politiques néolibérales. Un marché régi par le droit privé se crée. Dans ce cadre, les associations d'usagers tendraient-elles à se muer en associations de consommateurs?

Les associations de consommateurs de l’autisme

Récemment, un communiqué d’associations agissant dans le champ de l’autisme est paru pour soutenir la politiques gouvernementale en cours et notamment celles de plateformisation des prises en charge. Ce communiqué est une réponse à la mobilisation de professionnels (les psychologues et leurs fédérations) qui sont sommés de transformer leur exercice et de créer un ordre des psychologues.

Cette prise de position frontale nécessite de clarifier les évolutions survenues dans le champ de l’autisme depuis une dizaine d’années. Si, suivant notre hypothèse, ce dernier constitue l’un des laboratoires des politiques néolibérales dans le champ de la santé, ce communiqué ne serait-il pas aussi la marque que certaines associations dites représentatives de familles et d’usagers se muent en associations de consommateurs ?

Le marché de l’autisme : du droit public au droit privé

Depuis 2012, l’autisme est devenu un marché. Loriane Bellahsen a décrit en détail ce processus dans le chapitre 3 de « La Révolte de la psychiatrie » : "de la privatisation à la privation des soins".

Formellement, le champ de l’autisme se restructure autour du droit privé. Le droit privé s’organise autour de la contractualisation. Les contrats se font ici entre producteurs et consommateurs de prise en charge. Les institutions de régulations gouvernementales et publiques sont désormais garantes de ces contrats et de l’organisation de ce nouveau marché. Ils sont aidés par des think tanks1. Des nouveaux acteurs émergent : cabinets privés, associations et lobbys d’intérêts.

En se substituant au droit public, le droit privé transforme la Sécurité Sociale. La sécurité sociale finance de moins en moins le service public. A la place, elle devient une plateforme de conversion de financement du service public en financement d’acteurs privés, creusant elle-même sa propre tombe. Ici, ces acteurs privés sont de deux ordres : le champ associatif, c’est à dire le privé non lucratif et l’ensemble des prestataires du privé lucratif.

La logique générale est d’individualiser les prises en charges à l’aide de prestations financières individuelles et de compensations par l’ouverture de droits individuels. La logique collective du service public est rendue obsolète tout comme la logique de droits sociaux. Les nouvelles institutions promues sont individuelles, privées et en plateformes. La sécurité sociale devient « une assurance maladie » avant de disparaître au profit des assurances privées. Entre temps, elle financera les instruments de son propre déclin.

De la sécurité sociale à la pseudo-sécurité individuelle

La solidarité nationale va donc financer d’un côté, ce qui deviendra un lobby de pression pour des intérêts privés (fussent-ils associatifs) ; et de l’autre des groupes privés lucratifs. Poussée par les pouvoirs publics, la sécurité sociale sert désormais ces deux intérêts. Les usages déterminés collectivement par la société (les services publics) s’effacent devant deux types de profits : un profit en terme de pouvoir, c’est ce que gagne certaines associations. Un profit en termes pécuniers, c’est ce que gagnent les prestataires du privé lucratif.

Dans la séquence précédente, nous avions affaire à des associations d’usagers. Le droit public et la sécurité sociale organisaient les usages. Dans cette nouvelle séquence, même si elles conservent leur nom d’associations d’usagers et de familles, des associations interlocutrices du pouvoir se transforment en association de consommateurs. Là où le client est roi, le citoyen fait allégeance.

En pratique, des associations réputées officielles de producteurs et de consommateurs vont s’entendre pour réorganiser le champ à leurs profits réciproques et suivant des « synergies » d’intérêts. Des ponts seront faits entre les deux acteurs.

D'une part, les prestataires privés ont besoin des associations de consommateurs pour consommer des prises en charge.

D'autre part, les associations de consommateurs ont besoin des prestataires privés pour se légitimer auprès des instances étatiques.

Enfin, la volonté de l’État étant de transformer les services publics en services privés, les associations de consommateurs sont utiles pour aller dans ce sens. Toutes les parties prenantes s’entendront sur les mots d’ordre à même de solliciter ces transformations : inclusion, progrès, innovations. L’outil sera celui des plateformes.

Le devenir plateforme des pratiques

La sémantique de la logistique a introduit ce terme de plateforme. Il correspond à un imaginaire social : celui des flux (de marchandises et de services) et celui de leur organisation. « Il n’y a pas de problème de moyens, juste des problèmes d’organisation », slogan clé de l’imaginaire logisticien des plateformes.

Construites sur le même modèle que les plateformes type « amazon » ou « uber », les plateformes dans le champ de l’autisme entendent mettre en relation les consommateurs avec certaines prestations réputées validées scientifiquement. Pour participer à ces plateformes financées par la solidarité nationale (la sécurité sociale), les psychologues doivent remplir des critères normatifs dans leur prises en charge. Dans le même temps, une volonté politique veut créer un ordre des psychologues.

Dans le communiqué des associations de consommateurs de l’autisme, il y est fait l’éloge de recommandations datant d’une dizaine d’années (HAS, 2012). La pluralité des pratiques y est vilipendée durement car suspecte de cacher des approches qui feraient « la risée de la France », à savoir les pratiques psychanalytiques2.

Les instances étatiques se servent opportunément de ces deux acteurs pour entériner les politiques néolibérales de désarticulation puis de disparition de services publics. Ces derniers étant une manne financière non négligeable pour les intérêts privés. Cette logique est la même que nous avons développé dans l’épisode 2 « Montaigne, la cérébrologie et le passeport bipolaire ». Les start up promotrices des plateformes et des applications numériques attenantes s’insèrent dans les dispositifs publics pour transformer le public en passerelle pour le privé lucratif.

Les associations de consommateurs du champ de l’autisme plaident pour l’intervention de prestataires privés de divers ordres : des professionnels libéraux, des techniques brevetées, des plateformes de partenariats publics-privés.

L’offre privée va également se restructurer pour fonctionner de façon innovante, c’est à dire en mode dégradé. Rappelons tout de même le contexte de déserts de santé partout en France : déserts médicaux, para-médicaux (infirmiers), déserts éducatifs (éducateurs spécialisés), déserts rééducatifs (orthophonistes, psychomotriciens, ergothérapeutes)... L’intérêt pour « les thérapies brèves » va de pair avec le manque de temps des professionnels.

Par ailleurs, ces prestataires privés doivent être en conformité avec les exigences normatives de ce nouveau champ de droit privé. Pour bénéficier d’une contractualisation, des objectifs chiffrés de production avec des méthodes ad-hoc sont attendues. Ici, les pratiques libérales sont sous contrôle par le biais d’un financement conditionné. L’indépendance professionnelle est sommée de s’effacer devant l’autel de l’autisme, « la pluralité » des pratiques étant suspecte d’intérêts cachés. La guerre supposée entre méthodes n’a qu’un seul objectif : passer sous silence la guerre aux institutions de service public financés par la solidarité nationale.

En pratique, le cadre même de la contractualisation est définie par des instances étatiques et gouvernementales sur un mode tantôt d’incitations et tantôt de contraintes (HAS, ARS, Cour des Comptes…). Si l’objectif est de limiter les dépenses publiques, il est aussi de « transformer » l’État et les services publics en des instruments garantissant les logiques de droit privé.

Association de consommateurs pour quelle consommation ?

En tant que tel, être ou devenir une association de consommateurs n’est pas un problème en soi. Dans d’autres domaines, ces associations permettent des progrès en termes législatifs, de qualité des produits, de respect de l’environnement. Il y a également des associations de consommateurs sponsorisées par des lobbys néolibéraux.

En psychiatrie, nous avons pu voir comment certaines associations d’usagers peuvent servir de vitrine aux fondations néolibérales, comment elles peuvent aussi servir la fiction de "la démocratie sanitaire" .

La question serait de savoir quels objectifs poursuivent ces associations et quels intérêts servent-elles, consciemment ou non. Existe-t-il des liens d’influence ? L’indépendance et la transparence sont-elles réelles ou non ? Il serait utile de s'y pencher en détail.

La démocratie consommée ?

En conclusion, le problème politique principale de cette mue de certaines associations représentatives d’usagers au sein de la démocratie sanitaire en associations de consommateurs est d’entériner un nouveau cadre de société : une société de droit privé. Cette société transforme le droit, la démocratie et les citoyens.

Quand la conflictualisation des pratiques et leur pluralité se consument, quand le droit public laisse la place au droit privé, quand les citoyens se transforment en clients consommateurs, qu'est-ce que tout cela dit de la démocratie ?

Mathieu Bellahsen, 15 mai 2021

img-0858

PS: il est intéressant de relire le billet Médiapart écrit par Loriane Bellahsen en 2012: "Quand penser fait peur, faut-il interdire la pensée?"

1La Fédération Hospitalière de France (FHF) invite la directrice déléguée santé de l’institut Montaigne en mai 2021 pour un webinaire portant sur « le financement du système de santé, perspectives après un an de crise sanitaire »

2Nous avons démontré l’aspect anachronique de ces arguments à l’heure où depuis des années les étudiants n’entendent même plus parler de la psychanalyse.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.