Le vent se lève: émergences de nouvelles formes de liens et de luttes

Le collectif « le vent se lève » de La Roche-sur-Foron organisait un événement le 21 juin autour du Printemps de la psychiatrie. Lors de cette rencontre, comme dans beaucoup d’autres, de nouvelles formes de liens émergent, souvent en toute discrétion. Pourtant, ils instituent du nouveau pour le temps présent et à venir. Récit dans l’immédiat après coup avec quelques pistes pour la suite.

En mai 2019, s’est tenu sur le plateau des Glières le rassemblement annuel « Citoyens Résistants d’Hier et d’Aujourd’hui ». Zyplox d’Humapsy, citoyen résistant d’aujourd’hui a témoigné (vidéo ici). La veille, un débat autour du Printemps de la Psychiatrie avait eu lieu réunissant plus de deux cents personnes avec les Pinel en Lutte, la Psychiatrie Parisienne Unifiée, Humapsy et des participants au Printemps.

A l’issue de ce débat, une invitation a été lancée par des soignants locaux du collectif « le vent se lève » pour partager le 21 juin une soirée autour de la psychiatrie, de la catastrophe en cours et de l’émergence des formes nouvelles de mobilisations auxquelles nous assistons depuis plus d’un an partout dans l’Hexagone. Cette invitation faisait suite à un étonnement, le mien, devant la découverte de ce collectif qui s’était mobilisé dès janvier dernier avec un rassemblement local le jour du printemps de la psychiatrie le 21 mars à La Roche sur Foron réunissant plusieurs dizaines de personnes avec une chanson au titre de « sauvons la psy » et le désir de transformer la situation locale. Les soignants partent en masse des services à un rythme effréné, le manque de médecins est criant, les salaires attractifs de la suisse voisine n’arrangent rien. Et comme dans la majorité des hôpitaux publics actuellement, des resucées de « dialogues social » allié à un management marketing masquent l’autoritarisme du pouvoir en place (celui de l’hôpital, de l’ARS, du Ministère, du gouvernement…). Ce pouvoir sans contre-pouvoir dissémine la peur au quotidien, dans la société et dans nombre d’institutions. Ses représailles existent dans la réalité, financièrement, psychiquement, physiquement. A quand le collectif « des mutilés psychiques pour l’exemple » réunissant patients, soignants et familles pour mettre en visibilité ce qui est fait en termes de maltraitances institutionnelles dans tous ces lieux ?

 

Cette soirée a fait émerger une discussion avec des familles de l’UNAFAM, des « GEMois » du GEM local « le lien qui fait du bien » et des professionnels autour de ce qu’il faut de liens entre les gens, de paroles, de compréhension, d’écoute, d’amitié. Des témoignages sensibles nous ont été offerts par les Gémois sur la fonction nécessaire de lieux où l’on prend le temps, où l’on écoute, on l’on va au-devant des personnes, où l’on rend visite aux copains qui s’isolent, qui ne vont pas bien voire où l’on va en bande saluer la copine ou le copain hospitalisé pour lui remonter le moral. Ces lieux où être attentif à l’autre est aussi prendre soin de soi, que l’on soit usagers, professionnels ou proches. Expression d’un réseau dense d’amitiés et de partages contrastant avec l’abandon régnant à l’hôpital faute de temps, faute de lien humanisant, faute de continuité psychique minimale.

Cette soirée, comme il s’en déroule partout sur le territoire depuis des mois (aux rencontres de psychothérapies institutionnelles de Saint Alban sur « l’institution efficace », Jean Pierre Martin, auteur du livre récent paru aux éditions Syllepse « l’émancipation de la psychiatrie » a raconté les nombreuses invitations qu’il avait reçu de collectifs et les soirées passionnantes passés à leurs côtés).

Dans l’après coup immédiat de cette soirée, plusieurs réflexions peuvent servir pour les temps à venir.

Premièrement, les mobilisations, aussi minimales soient-elles, ont une importance du fait de leur existence même. « Nous sommes responsables de ce qui dépend de nous » disait Castoriadis. Alors commencer par là où l’on se trouve, en tant que concerné par la psychiatrie, en tant que citoyen est un bon début.

Evénements de France et de Navarre, faites-vous connaître !

Partagez vos initiatives, aussi minimales soient-elles. Dépassons les barrières de pudeur et de retenue qui nous font dire que ce que l’on fait localement n’est « rien » ou n’est « pas grand-chose ». Pour les professionnels, rappelons-nous que l’efficace du soin gît dans les détails…Rappelons-nous aussi certaines expériences vécues dans le quotidien des pratiques : créer une réunion, instituer un espace de rencontre, d’échanges et de parole a parfois autant d’importance (voir plus) pour celles et ceux qui ne viennent pas. Cela fait consister un lieu potentiel où l’on pourrait y être, où l’on pourrait s’investir. Où l’on peut se projeter, en y étant ou pas. Il nous faut sortir de la mystification des chiffres, de la fascination pour le nombre de participants. L’enjeu n’est pas quantitatif, il est qualitatif. C’est-à-dire qu’il réside dans l’institution de l’espace de partage lui-même. Peu importe le nombre de personne.

 A partir de ce premier support, des émergences peuvent éclore : un collectif peut se construire, des initiatives peuvent se prendre. A mon sens, ces formes de rassemblement sont radicalement nouvelles. Quelques années plus tôt, elles n’existaient pas. La nouveauté est leur institution depuis la base, depuis le terrain concret des pratiques. Les rassemblements réunissant soignants, patients et familles n’étaient que l’apanage de la pseudo « démocratie sanitaire » et de ses représentants officiels habitués de la langue de bois, des autocongratulations et autre autopromotion. Ici, c’est une autre forme qui se travaille et qui a des effets concrets pour toutes et tous, à commencer par l’importance de se trouver, de se retrouver, de partager. On ne s’adresse plus la parole de la même façon quand, sur une scène citoyenne donc distincte de la scène des soins, nous avons pu parler de notre vécu quotidien, de nos impasses à soigner, à se soigner, à accompagner, de nos trouvailles pour tenir, pour inventer pour « rexister[1] ».

 

Deuxièmement, à partir de l’institution en acte de tels lieux, il semble nécessaire de se brancher sur d’autres expériences plus ou moins proches pour partager au-delà de la stricte situation locale. Faire du lien avec d’autres lieux permet de se décaler mais aussi d’en apprendre sur nos propres lieux. Ce dont témoigne concrètement l’expérience du TRUC (terrain de rassemblement pour l’utilité des clubs thérapeutiques). Le récit de cette expérience est écoutable grâce à la formidable émission « la psychiatrie en couleurs » de Radiozef). 

Ces expériences de circulations, plus ou moins lointaines, où l’on rencontre le plus proche sont légions. Ces déplacements ouvrent à la rencontre de personnes « du cru » dont nous n’avions pas fait la connaissance dans le lieu lui-même[2] ! Ces circulations instituent elles aussi d’autres liens, d’autres possibilités de se fédérer à partir du partage et de la rencontre et pas seulement à partir des idéologies, de la contestation ou des formations réactionnelles.

Ainsi, le bilan très partiel et très provisoire de soirées comme celle-là est la nécessité de tenter une mise en dialogue permanente des gens et des lieux pour que de nouveaux liens se créent.

 

Enfin, depuis plusieurs semaines, le sud de la Loire connaît son lot de soulèvements.

A Toulouse, une « mili-tente » s’est construite devant l’hôpital Gérard Marchant car « De la tente naît le désir » disent-ils ! Il est possible de les encourager, de participer à leur caisse de grève.

A Lavaur, une tente des asphyxiés avec blocage de l’hôpital a permis de mettre en visibilité les conditions d’accueil déplorables dans certaines unités avec des avancées pour les droits des patients.

A Lyon, c’est un mouvement contre la vision carcérale et sécuritaire du plan de sécurisation de l’hôpital du Vinatier, allié aux réductions d’effectifs, qui mobilise.

A Chalon sur Saône, c’est aussi suite à une note de la direction des soins infirmiers imposant « le port de la tenue professionnelle obligatoire » sous peine de signalement à la direction des ressources humaines, qu’une mobilisation se crée. A chacun son uniforme : les soignants en blouses, les patients en pyjama et les directeurs en tailleurs et costards. Le pouvoir psychiatrique du moment voudrait-il transformer l’hôpital en monde digne de « la servante écarlate » ? Est-ce que l’on pense vraiment que le port de la blouse aide à mieux soigner les patients, à les « déstigmatiser » comme on dit dans les rapports officiels ?

Le clivage actuel qui traverse la psychiatrie n’est pas tant celui des techniques et des méthodes employés que celui du partage ou non du vécu de la personne souffrante. Est-ce que l’on institue les soins à partir de la relation, d’une identification de ce qu’il arrive à la personne ou est-ce que l’on considère qu’il faut être le plus objectif possible et que partager le vécu est au minimum à risque de contamination psychique délétère pour les soins au pire une faute professionnelle ? Comme disait le président d’un Groupe d’Entraide Mutuelle (GEM) au TRUC : « les soignants parlent souvent de la bonne distance qu’il convient d’avoir mais il faudrait aussi parler de la bonne proximité… ».

Alors combien de personnes et de lieux n’osent pas partager ce qu’elles « tentent » ? Que ces tentatives soit un succès ou un échec, là n’est pas la question. Ce qui compte, c’est de créer un autre possible, un autre imaginaire fondé sur ces liens, ces circulations, ce partage et cette fonction politique de l’amitié. Ce qui, en somme, est l’efficace réel des lieux accueillants la souffrance humaine.

En conclusion, le rassemblement des Glières a eu un autre effet. Dans toute l’effervescence joyeuse et obstinée de ce rassemblement, nous avons également rencontrer des soignants d’autres champ de la médecine et notamment du collectif « Nos vies d’abord » en lien avec la mobilisation en cours du collectif inter-urgence. Une pétition vient d’être rédigée avec l’objectif d’intensifier la mobilisation pour les urgences, pour l’hôpital public et plus largement pour la santé de nous toutes et tous loin des propositions incongrues de « Ma Santé 2022 ».

« Masse hantée 2022 » ?

Signez et diffusez la pétition : ici

 

Mathieu Bellahsen, 22 juin 2019

 

[1] Néologisme par un des participants du journal « Et Tout et Tout », association issue d’un collectif de soin dont l’objet inscrit dans les statuts est « l’humanisation de la psychiatrie et de la société » !

[2] Collectif Encore Heureux

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