Les gilets blancs et fleuris du printemps de la psychiatrie

Suite à l’acte 2 de la mobilisation du printemps de la psychiatrie: retour sur une semaine dense tissée de rencontres, de discussions, de conflits et de mobilisation pour penser collectivement l’après, se fédérer, se rassembler à partir de nos pluralités, de nos expériences de quelques bords des usages[1] que l’on soit…

Suite à l’acte 2 de la mobilisation du printemps de la psychiatrie, retour sur une semaine dense tissée de rencontres, de discussions, de conflits et de mobilisation pour penser collectivement l’après, se fédérer, se rassembler à partir de nos pluralités, de nos expériences de quelques bords des usages[1] que l’on soit…

 Le collectif pour le printemps de la psychiatrie et le renouveau des soins psychiques a constitué une liste de travail (demande d’inscription ici) pour fédérer tous les lieux en France qui souhaitent prendre une part active dans cette reconstruction globale de la psychiatrie à partir de nos réalités locales face à ce qui nous est promis en termes de politique nationale.

Dans l’état actuel, nous ne sommes pas dupes sur les réponses que souhaitent apporter le gouvernement, à savoir le renforcement des politiques démantelant les services publics.

Depuis un an, un fait incontestable de toutes ces mobilisations a été de mettre en liens des lieux qui jusque-là étaient cloisonnés, des personnes qui jusqu’alors ne se parlaient pas ou peu. Il nous faut poursuivre et étendre ces liens qui subvertissent la fragmentation et l’atomisation actuelles du corps social là où, à l’inverse, la société néolibérale avance « comme un seul homme ».

Nos actions pourraient partir de ce constat-là : tout ce qui se passe dans un lieu concerne les autres. Toute action, toute mobilisation, tout événement aussi microscopique soit-il. Ainsi, lors de la réunion du printemps de la psychiatrie à la Parole Errante de Montreuil ce samedi 23 mars, il a été proposé qu’une même identité visuelle puisse être partagée par toutes et tous pour faire le lien entre les lieux, les mobilisations, les événements. Nous pourrions imaginer que les graines semées jeudi 21 mars se déclinent de façon hétérogène ici et là.

Depuis plusieurs années, nous avons assisté à une disparition de ce qui faisait médiation, régulation dans la société. Ce qui fait tiers en somme. Le pouvoir se pense toujours plus puissant et se montre toujours plus autoritaire pour discipliner les mouvements sociaux. Nos actions doivent travailler à la recréation d'instances tierces dans la société là où, actuellement, tout tourne autour de logiques duelles, de l’érosion voire la disparition de contre-pouvoirs. 

Recréer du tiers cela pourrait passer par s’appuyer sur les autres, ceux qui ne sont pas là physiquement mais qui soutiennent psychiquement et matériellement par des photos, des vidéos, des témoignages, des écrits.

Pour répondre aux mobilisations du printemps de la psychiatrie de la semaine (Lyon, Paris), nous pourrions toutes et tous, là où nous sommes, partager des photos mettant en scène l’un des slogans de la manifestation « pas de contention, de l’imagination ». Pourquoi ne pas prendre en photo une fleur (une pensée ?) dans une chambre d’isolement, sur du matériel de contention, dans la rue? Ou toute autre action minimale pour rendre visible médiatiquement et publiquement ce qui demeure caché et voilé, honteux. Préservons l’anonymat des lieux car il s’agit d’un phénomène général. Préservons l’anonymat des personnes notamment pour qu’elles ne soient pas inquiétées là où elles sont hospitalisées, là où elles travaillent, là où elles rendent visite à leurs proches, là où elles vivent. Préservons tout cela car le constat est à l’inflation d’une répression « en marche » dans la société. Cette répression touche aussi les psychiatrisés, les syndicats, les personnels, celles et ceux qui contestent un tant soit peu l’ordre actuel.

Recréer du tiers dans le champ psychiatrique en passe aussi par la poursuite du combat tenace sur le terrain du droit que des associations de psychiatrisés et d’ex psychiatrisés militants ont pu arracher à l’ordre sécuritaire pour créer de nouvelles ouvertures démocratiques. La colère de ces derniers a pu s’exprimée lors du printemps de la psychiatrie. Cette révolte est d’autant plus légitime que beaucoup ont été infantilisés sous prétexte d’humanisme tandis que certains ont été maltraités par des professionnels défendus et sûrs de leur puissance, de leur savoir. Même constat pour ce qu’ont pu vivre des familles et des proches dans leur expérience de la psychiatrie.

Des courriers contre les nouvelles lettres de cachets

S’emparer plus largement de ce combat sur le terrain du droit pourrait prendre la forme de ce que proposait une participante de la réunion réunissant le Terrain de Rassemblement pour l’Utilité des Clubs (TRUC), la Fédération des exceptions (Fedexc) et le printemps de la psychiatrie le samedi 23 mars :  un usage du droit permanent et quotidien [2] en créant des lettres types à destination des patients, des professionnels, des familles pour ne plus laisser passer l’inacceptable qui gangrène la vie quotidienne des établissements… Des lettres à adresser aux directeurs d’établissements, aux ARS, au contrôle général des lieux de privation des libertés, au défenseur des droits, à la CNIL sur l’usage des données personnelles des usagers de la psychiatrie (fichier HOPSYWEB) et des professionnels. A partir de chaque cas singulier, ces interpellations aux instances officielles pourront avoir un effet collectif.

Des témoignages pour ce qui est caché.

Nous pourrions constituer un lieu de collecte anonyme de témoignages courts sur l’état de la psychiatrie actuelle, sur ce qui aliène encore plus, sur ce qui apaise, sur ce qu’il faut pour créer un autre paysage psychiatrique. Témoignages qui pourraient avoir pour objet et pour effet de décrire comment cela se passe à l’ombre des caméras et des discours politiques d’efficacité et de performance.

Des courriers, des témoignages et toute autre forme qui nous paraîtront utiles. L’imagination donc.

Le gouvernement par la crise

Pour conclure avec lucidité sur la séquence politique et pour faire honneur à la banderole de tête de cortège de jeudi dernier portée par les mobilisés de Niort « Paradis fiscal, enfer à l’hôpital », il est utile de partager un extrait « l’anatomie du nouveau néolibéralisme », texte de Pierre Dardot et Christian Laval présenté en décembre 2018 au groupe d’étude sur le néolibéralisme et les alternatives :

« Il s’agit plus fondamentalement d’une rationalité politique devenue mondiale, qui consiste pour les gouvernements à imposer dans l’économie, mais aussi dans la société et dans l’État lui-même, la logique du capital jusqu’à en faire la forme des subjectivités et la norme des existences.  (…) Ce qui caractérise ce mode de gouvernement, c’est qu’il s’alimente et se radicalise au moyen de ses propres crises. Le néolibéralisme ne se soutient et ne se renforce que parce qu’il gouverne par la crise. Depuis les années 70, le néolibéralisme se nourrit en effet des crises économiques et sociales qu’il engendre. Sa réponse est invariable : au lieu de mettre en question la logique qui les a provoquées, il faut pousser plus loin encore cette même logique et œuvrer à son renforcement indéfini. Si l’austérité crée des déficits budgétaires, il faut en rajouter une dose supplémentaire. Si la concurrence détruit le tissu industriel ou désertifie des régions, il faut en introduire encore plus entre les entreprises, entre les territoires, entre les villes. Si les services publics ne remplissent plus leur mission, il faut vider celle-ci de toute signification et priver ces services de leurs moyens. Si les baisses d’impôts pour les riches ou les entreprises ne donnent pas les résultats attendus, il faut les accentuer encore davantage, etc. Ce gouvernement par la crise n’est évidemment possible que parce que le néolibéralisme est devenu systémique. »

 

Alors, il nous faut poursuivre et amplifier avec énergie et détermination ce travail de lien et de décloisonnement que nous venons d’engager.

En réalité, le printemps de la psychiatrie ne doit pas concerner uniquement la psychiatrie et la pédo-psychiatrie, il doit rassembler le travail social, le secteur de la santé, les services publics…

Il doit être une des composantes des dizaines de printemps multicolores possibles avec des gilets blancs, jaunes, verts, rouges, bleus, arc en ciel pourquoi pas. La psychiatrie est à l’image de la société. C’est donc aussi à la transformation de l’ensemble de la société, à partir de là où l’on se situe dans le monde, que nous devons nous atteler collectivement.

 

[1] Usages du soin : les usagers des services publics en tant que patients, professionnels, citoyens…

[2] Cf. Cour Européenne des Droits de l’Homme (p24 à 27)

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