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Billet de blog 27 janv. 2022

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L'inclusion contre les institutions : la fausse alternative dénoncée par Autis'mob

En juillet 2021, l’association Autis’mob a co-organisé la journée « Parlons d’inclusion ». A la suite de polémiques autour du clivage construit entre « inclusion » et « institution », le communiqué d’Autis’mob apporte un éclairage percutant pour sortir de la fausse alternative entre « inclusion macroniste » et « exclusion zemmouriste », deux faces de la même pièce néolibérale, globaliste et autoritaire.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La gauche - celle qui n’est pas néolibérale - devrait sortir de sa fascination pour les mots devenus creux. Dans le champ psy, ils se nomment « désinstitutionnalisation », « déstigmatisation », « inclusion ». Prendre à bras le corps l’envers de ces étiquettes « positives » est un enjeu politique majeur pour penser l’émancipation aujourd’hui. Ces mots de la Langue du Capitalisme Néolibéral (LCN d’après Sandra Lucbert) et les pratiques attenantes n’existent que pour faire oublier celles et ceux qui sont dans leurs ombres, invisibilisés par la construction d’une fausse alternative.
La gauche devrait plutôt combattre sans concession l’incarcération de nos corps et de nos âmes dans les champs du productivisme où chacun doit être utile, économiquement s’entend. Ce qui s’appelle « inclusion » dans le débat public n’en est qu’une forme restreinte. La gauche devrait aussi combattre fermement l’exclusion qui se fait au nom de la ségrégation des improductifs et l’abandon qui se fait sous couvert d’inclusion néolibérale.

Autis'mob

En juillet 2021, l’association Autis’mob a co-organisé la journée « Parlons d’inclusion ». Construite autour de témoignages de personnes concernées, handies, familles, professionnel(les) des champs du soin et de l’éducation, cette journée a permis de mettre en lumière la pluralité des formes d’inclusions (inclusion exclusive, exclusion inclusive et dans certains cas inclusions inclusives…).

A la suite de polémiques récentes autour de cette notion, le communiqué d’Autis’mob et le courrier de la secrétaire de l’association adressée au médiateur de Radio France apportent un éclairage percutant pour sortir de la fausse alternative entre inclusion macroniste et exclusion zemmouriste, deux faces d’une même pièce néolibérale, globaliste et autoritaire. Pour prolonger ce communiqué, il paraît important de nous pencher sur ce qui est entendu par institution dans le débat public et sur une inclusion qui ne serait pas néolibérale.

Illustration 1
LUSION. inc. il. ex. © Mathieu Bellahsen


Reprenons les termes du débat pour sortir de la fausse alternative entre l’inclusion macroniste - à laquelle se rallie un large spectre du champ politique allant du Parti Communiste aux Républicains- et l’exclusion zemmouriste qui rajoute de la confusion à un champ déjà fragmenté. Sortons également de la fausse alternative entre « institutions » d’une part et «  inclusion » de l’autre. Tout comme « l’inclusion », il serait utile de circonscrire ce qu’« institution » veut dire.

L’institution : de quoi parle-t-on ?
L’institution au sens sociologique du terme est un cadre dans lequel les individus entrent et se confrontent à des normes imposées de l’extérieur (celles des institutions) pour être pétris par elles. Ces institutions inculquent une discipline aux corps et aux psychés, discipline individuelle et collective. Dans ce sens, les institutions sont liées à un état qu’il s’agit d’acquérir. Souvent, ces institutions sont articulées à l’État ou aux Etats : les écoles, les prisons, les casernes, les hôpitaux psychiatriques, la banque centrale européenne, le fond monétaire internationale, l’organisation mondiale du commerce…
Même dans ce sens restreint et largement partagé, les institutions ne peuvent pas se limiter à une définition topographique. Les institutions ne se cantonnent pas aux quatre murs dans lesquels les individus sont enfermés et soumis à une discipline. Les institutions se définissent également par le rôle qu’elles jouent. Car toutes ces institutions sont des prolongements de l’État ou se prolongent dans l’État quand il s’agit d’organisation supra-nationales.


Nos hérauts de l’inclusion sont donc pour la désinstitutionnalisation et contre les institutions. Soit, qu’ils en tirent les conséquences : détruisons aussi la BCE, le FMI, l’OMC etc. Sans parler de la Cour des comptes, de l’Inspection générale des affaires sociales, des Agences régionales de santé, de divers ministères etc.
Rompre avec ce seul sens disciplinaire de « l’institution » est nécessaire. Car le débat public se focalise sur « les institutions », prises comme étant des blocs de rigidités massifs. En d’autres termes n'est abordé ici que les institutions en tant qu’elles sont instituées. L’institué est le « déjà là » de l’institution. Ce qui ne se remet pas en cause, ou très peu. Une traduction concrète : l’importance pour l’institution d’éliminer tout ce qui la déstabilise, tout ce qui la questionne de l’intérieur et qu’elle n’arrive pas à normer (à imposer une norme externe à l’intérieur des individus). Or tout l’enjeu est de décoller l’institution de ce seul institué. Pour le décoller, il faut un mouvement, des actes : instituer, verbe actif. De ce mouvement émerge des dimensions instituantes qui luttent précisément contre l’institué de ces « institutions » prises au sens sociologique du terme.


Dans le vocable de la psychothérapie institutionnelle, ces « institutions » sont en réalité appelées des « établissements »ii. L’établissement, c’est l’institué de ces institutions. L’enjeu n’est pas simplement de le détruire, de le « destituer », de le désactiver mais aussi de le subvertir de l’intérieur pour qu’une autre logique émerge, différente de l’institution qui s'entretient elle-même pour son propre compte (son homéostasie). C’est-à-dire une logique et surtout des pratiques instituantes qui permettront à l’institution de laisser la place aux créativités collectives et individuelles pour se refonder à partir d’elles. Ouvrir un espace à l’auto-organisation des personnes qui en ont l'usage, à la délibération collective en acte. En faire des lieux de vies vivantes et désirantes, des lieux d’émergence de liens nouveaux et d’émancipations individuelles et collectives. Ces pratiques instituantes sont altératrices en tant qu’elles altèrent l’institué des établissements et créent un espace potentiel pour qu’émerge de l’imprévu voire du radicalement nouveau. Tout un programme donc qui provoquerait un arrêt cardiaque à Jean Michel (Blanquer).

Désinstitutionnalisation : de quoi parle-t-on ?
Les institutions disciplinaires ont été l’objet d’une contestation radicale dans les années 1970. La notion qui s’est imposée dans le champ des luttes émancipatrices était celui de « désinstitutionnalisation » pour décompléter, fragmenter les institutions totales… C’est ce mot d’ordre qui a très vite été repris par les néolibéraux pour, en façade, être dans l’air du temps mais en réalité introduire une privatisation des services publics : école, santé… Leur privatisation s’est faite progressivement. La désinstitutionnalisation néolibérale est une destruction, là où la désinstitutionnalisation de la gauche radicale était une tentative de déconstruction.


Désinstitutionnalisation destructrice en relais de la désinstitutionnalisation déconstructrice. Beaucoup n’ont pas vu la différence ou ont joué les dupes (nous retrouvons encore nos « sociaux démocrates » néolibéraux).
La gauche radicale a également son lot d’aveuglement en s’accrochant à tout prix à une lutte contre les institutions et pour « la destitution » sans voir que ce même travail est réalisé tout à fait tranquillement par les néolibéraux depuis longtemps. D’où l’absolue nécessité de distinguer de quoi parle-t-on quand on évoque le mot institution : Instituant ? Institué ? Institutionnel ? Institutionnalisé ? Effort diacritique aurait pu dire Jean Oury.

Destituer les institutions et les inclusions excluantes
Les institutions excluantes sont de deux types : les institutions ségrégatives, disciplinaires qui classent, trient et normalisent les individus ; et les institutions du néolibéralisme plateformisé portant l’inclusion en cache sexe. Dans le chapitre 3 de "La révolte de la psychiatrie" (Autisme: de la privatisation à la privation des soins) écrit par Loriane Bellahsen, elle articule cette inclusion comme "une exclusion de l'intérieur". A lire également le billet de blog de Valérie Gay-Courajoud: "quand l'inclusion devient une obligation". Dans ce sens, les plateformes "inclusives" mettent en concurrence les citoyens devenus « clients » vers une offre non privatisée devenu inexistante. Ces institutions sont celles que Michel Foucault définit comme des dispositifs de sécurité. Plus besoin d’un œil externe, les individus sont à eux-mêmes leur propre maton.


Car si les macronistes et la majorité de la classe politique pourfendent les institutions c’est pour mieux leur en substituer d’autres, moins visibles, plus start-up nation mais tout autant institutionnalisés… Ce sont des institutions sans murs qui se soutiennent de toutes les personnes abandonnées et devenues invisibles à force d’être invisibilisées. L’institution « innovante » sans mur, c’est la plateforme. Mais son vide sidéral se soutient des murs qui se reconstruisent autour d’elle, ces murs dont le blason est redoré par cette même classe politique : les prisons, les centres de rétention, les unités de soins fermées, les centres éducatifs fermés… Fluidification d’un côté, parcage et embolisation de l’autre. Politique de coagulation et politique anticoagulante « en même temps ».
La plateforme, sous couvert de rationaliser, elle rationne. Moyen mnémotechnique, innovation ça rime avec ration.

Depuis plus de trente ans, les Etats et l’ensemble des institutions qui y sont reliées sont néolibérales. Tous les concepts et toutes les pratiques qui émergent à partir d’elles sont empreints de la rationalité néolibérale c’est-à-dire de la création d’un cadre où la concurrence et le marché sont les principes centraux organisateurs des vies individuelles et collectives. L’inclusion macroniste est une des formes de l’inclusion néolibérale, elle met en concurrence les citoyens, les « handicaps », les usagers du système de santé, les professionnels. Son aboutissement est la plateformisation des liens et des pratiques. Une plateforme recense, évalue et oriente pour proposer des prestations et des services inclus dans l'économie capitaliste. Mais quand l’offre concerne non pas la restauration rapide mais le système de santé, elle met en relation les « clients » des plateformes avec les déserts de santé qui sévissent partout sur le territoire. Elle met en relation les gens ordinaires avec des prestations inexistantes (ils peuvent claquer, on s’en fout) tandis qu’elle ouvre un boulevard pour la création d’un marché de prestations privées de luxe, accessibles aux seuls happy fews qui ont du fric (ils peuvent claquer un max, on adore)…

Robots inclusifs?
Donc deux faces de la même pièce de cette inclusion falsifiée : d’un côté l’inclusion néolibérale et de l’autre côté l’exclusion ségrégative. Sur la tranche de la pièce, la masse des citoyens en déséquilibre. Car l’inclusion macroniste et l’exclusion zemmouriste se nourrissent réciproquement. A mesure que les personnes qui en ont besoin ne sont ni soignées, ni accompagnées, il ne peut que se développer des dispositifs d’exclusion ségrégatifs. Ca commence par le fric demandé aux urgences pour les personnes qui habitent un désert médical et qui n’ont plus aucun recours aux soins hormis les urgences, quand elles existent encore. .. L’État néolibéral détruit l’institution « hôpital public » pour le remplacer par les institutions flexibles et peu visibles de la e-santé. En témoigne les applications smartphone bientôt remboursées par la sécurité sociale qui sont des « robots conversationnels » pour remplacer les soignants !
Pareil en psychiatrie, fini l’offre de proximité qui fait de la prévention, de l’accueil et du soin. Ne reste que la crise, les urgences, se faire attacher, enfermer dans un hôpital délabré qui n’accueille plus rien si ce n’est la misère humaine pour la chasser dès qu’elle le peut. A mesure de son effondrement au profit des discours de façade sur la « déstigmatisation », sur « la santé mentale positive », sur l’inclusion, les dispositifs ségrégatifs se (re)construisent : des murs plus hauts, des chambres d’isolement plus capitonnées, des contentions plus rigides, des prisons plus nombreuses.


La déstigmatisation néolibérale a fait son lit dans les pénuries orchestrées par les ministères des contes publiques successifs et ses avatars (Ladettepubliquec’estmal, « nous sommes tous comptables de la dette publique »iii etc. ). C’est le même cirque depuis trente ans et nous sommes ahuris de voir comment ce piège tendu à la gauche marche encore… Réveillez-vous (ou rewokez-vous si vous aimez Jean Michel et l'anglais).
Etre du côté de l’émancipation ce n’est pas être du côté du néolibéralisme, de ses institutions, de ses inclusions. Autre moyen mnémotechnique : déstigmatisation, désinstitutionnalisation, inclusion ça rime avec exclusion, abandon, invisibilisation, piège à cons.


Si la droite a toujours eu une tradition de classement des êtres humains, que ce soit en fonction de leurs valeurs morales, financières ou autres, la gauche est quant à elle coupable et complice de ne pas y voir plus clair sur l’imaginaire actuel dont sont pétris les « institutions » et « l’inclusion ». Nous ne sommes pas étonnés que la tendance « sociale-démocrate » - néolibérale donc - collabore avec cet imaginaire puisqu’elle-même s’en nourrit depuis une trentaine d’année. Elle n’a pas attendu le macronisme pour la promouvoir. Rappelons-nous les politiques du prétendu « parti socialiste ». Mais quid de la gauche ?
Plus d’analyse politique, juste des slogans pour faire bien à la télé : « L’inclusion c’est bien, les institutions c’est du boudin ». La question le fond est la suivante quelles institutions voulons-nous pour quelle société ? Quand il s’agit « d’inclusion », à croire que les politiques deviennent unanimement crétins.

Instituer des institutions inclusives
Pour sortir de cette fausse alternative, il s’agit précisément de fabriquer collectivement, en commun des institutions, qui instituent des liens humains, créatifs, d’accueil, d’écoute et de démocratie à partir de pratiques concrètes, d’un faire ensemble. Nécessité « anti-validiste » explique le communiqué d’Autis’mob. Ces institutions luttent contre l’établissement, c’est-à-dire ces pseudopodes de l’État, de la normalisation et du néolibéralisme. Ces institutions luttent contre l’établissement, ce qui s’établit sans discussion - naturellement- et qui ne peut être remis en question. Ces institutions doivent se transformer à partir de celles et ceux qui en ont l’usage avant même celles et ceux qui y travaillent.

L’inclusion n’est pas synonyme d’anti-institution. Le mot « inclusif » est le mot fétiche des néolibéraux. Penser des institutions inclusives qui ne soient pas néolibérales, c’est précisément refuser de condamner les institutions aux formes et pratiques excluantes. Nous ne devons ni laisser l’inclusion aux néolibéraux ni l’institution aux godillots.
Tout peut être remis en question à commencer par cette fausse alternative. Il y a bien une alternative. Elle s’institue à partir de luttes sur les pratiques et les mots.

Mathieu Bellahsen

Autis'mob: info sur le site www.reformepsychiatrie.org

Communiqué d'Autis'mob: "Pour des institutions inclusives et anti-validistes"

Illustration 2
Site de l'association Autis'mob © Autis'mob


i / Sandra Lucbert, Le ministère des contes publics, Verdier, 2021
ii / Joana Masó, Francois Tosquelles, soigner les institutions, L'Arachneen, 2021; Article de François Tosquelles: "La fonction de l’État est d’empêcher qu’il y ait des institutions" (p76-86).
iii / Sandra Lucbert, ibid

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