Crise sanitaire - Il n'est pas encore interdit d'être heureux

Et si la crise due à la pandémie ne changeait pas fondamentalement nos vies ? S'il était possible pour chacun de nous de puiser dans les mêmes ressources qu'avant l'arrivée du virus ? L'hypothèse mérite d'être étudiée.

Un agenda (bien rempli) Un agenda (bien rempli)
 

Il est des situations qui pour s’éclaircir nécessitent qu’on fasse le vide quelques instants. Des situations anxiogènes qui demandent que l’on se mette en retrait. Celle que nous vivons depuis près d’un an est de celles-là. J’entends partout que l’État nous prive désormais de nos libertés les plus élémentaires avec, entre autres méfaits, la mise en place d’un couvre-feu. D’autres opposent qu’il souhaite éviter que la population se sente trop oppressée par les mesures sanitaires, et qu’il fait tout pour épagner un nouveau confinement. Mais au fait je me demande. Quand nous a-t-il laissés libres au juste ? Quand décidions-nous de nos mouvements déjà ? N'étions-nous pas tout aussi contraints « avant » ? En 2018 ? En 1984 ? Il n'était pas interdit alors de rentrer chez soi à deux heures du matin, toutes les nuits si on le souhaitait. Mais qui, ayant un travail, le faisait ? Les injonctions n'ont pas toujours besoin d'être formulées. De mon côté, depuis que je suis professeure, chaque matin à 8h je trouve irrémédiablement mes élèves à moitié endormis tandis que je leur explique la formation du verbe savoir au présent du conditionnel (ou un autre point de français car il faut varier les plaisirs). Ce qui me saute alors pourtant au visage, ce n’est pas autre chose que la contrainte qu’ils subissent. Mais lorsqu’il faut optimiser son temps « libre » entre ses activités, celles de sa progéniture, courir faire les courses après huit heures de travail pour préparer le repas du soir ou bien aller slalomer entre les caddies le samedi, il me semble que nos corps adultes ne sont pas moins contraints. Même si c’est après 18h00.

Aujourd’hui, le port du masque est obligatoire dans quasiment tous les lieux publics. Hier aller manifester le visage couvert pouvait vous mener à une garde à vue. Aujourd’hui, les restaurateurs se plaignent de ne pas pouvoir travailler. Hier, les gilets jaunes défilaient pour crier leur écœurement de ne pas gagner correctement leur vie. Aujourd’hui les infirmiers sont débordés dans les hôpitaux. Hier, les infirmiers étaient débordés dans les hôpitaux. Aujourd’hui on s’inquiète pour les étudiants isolés et soudain tombés dans la précarité, hier j’écrivais un texte en hommage à un étudiant de Lyon qui s’était immolé de désespoir. Car cela fait des années que les étudiants sont livrés à eux-mêmes. Hier les plus pauvres étaient obèses et mouraient de maladies chroniques. Les personnes âgées allaient dans des mouroirs, confiées à d'autres par des familles qui n’avaient pas le choix de s'organiser autrement, à cause précisément du mode de vie contemporain. Aujourd’hui, les obèses et les vieux ensemble risquent la mort si un virus relativement banal mais peu connu par les scientifiques entre dans leur organisme. Aujourd’hui, on accuse le gouvernement de dérive autoritaire parce qu’il agit sans se soucier de respecter les règles les plus élémentaires de la démocratie. Mais n'était-ce pas déjà le cas au moment de la réforme des retraites, du décret sur les possibilités de fichage ? Du 49.3 vallsien ? Du référendum sur la constitution européenne de 2005 ? N’est-ce pas le propre des gouvernements qui, une fois mis en place, font l’inverse de ce qu’ils avaient promis en œuvrant, avant toute autre chose, pour leurs intérêts ? Et donc alors l’État, soudain, abuserait de son autorité ? Ne le faisait-il pas déjà quand il ramassait les survivants des pirogues lancées sur la Méditerranée et les jetait aussitôt dans des camps, avant de les recracher dans leur pays d’origine ? Si, bien sûr. De ce point de vue-là, rien n’a changé. D’ailleurs, n’agit-il pas toujours de même à l'heure où j'écris ces lignes ?

Alors, pourquoi entend-on si peu parler de ce dont les institutions se rendent toujours coupables au nom de l'ordre (toujours économique) hors du seul cadre de la « gestion de la crise sanitaire » ? Sans doute parce que les médias mainstream n’aiment rien de plus que les variations sur un même thème. Ils savent parfaitement tirer profit des situations inédites. Et se jouer de nos angoisses. Cela se nomme : effet d’aubaine. À présent on nous fidélise comme jamais avec le feuilleton des vaccins, savamment diffusé entre deux épisodes sur le retour (ou non ?) du confinement désormais que le débat anti- ou pro-Raoult est définitivement épuisé, le tout entre-coupé d’épisodes sur le péril jaune économique et totalitaire qui menace de manger très prochainement ceux qui auront eu la chance de survivre à la Covid.

Non. Ce n’était pas mieux hier. Et donc alors non plus : ce n’est pas pire aujourd’hui. Cette possibilité en tout cas doit être considérée. C’est une hypothèse à ne pas balayer d’un revers de main. Allons au bout : nous ne subissons pas un changement ni ne vivons aucun tournant. Il n'y a eu aucun basculement. Il n'est peut-être même pas pertinent de parler de degré supplémentaire ou de palier. La situation que nous connaissons est en réalité une variation, redisons-le, sur un même thème. Et ce thème il faut donc l’identifier. Plus que jamais il faut le nommer, de nouveau et sans relâche, parce que sa réalité semble toujours menacée d’être étouffée sous le poids des détournements linguistiques et de la communication politique. Ce thème, la véritable matrice de nos contraintes, c’est l’organisation sociale imposée par l'État.

Ce dont on ne sort pas, ce n’est pas (seulement) de la maladie. La maladie, mon but n’est en aucun cas de nier ni de minimiser ce fait, circule. Elle tue, et c’est toujours épouvantable de se sentir impuissant devant la mort. Mais l’horreur n’est pas (uniquement) dans le chiffre des morts du Covid. L’horreur se situe bien en amont. Elle réside dans l’incapacité dans laquelle nous sommes, collectivement, de nous occuper des personnes les plus fragiles, et qui incite chacun de nous à choisir, en son for intérieur d’abord, et puis d’une manière de moins en moins honteuse, au point, enfin, d’en débattre, entre ceux qu’il faudrait sacrifier sur l’autel de l’économie :« Alors, qui doit disparaître de l'espace public, les vieux ou bien les jeunes ? ». L’horreur encore s’est logée dans le déroulement de nos existences, de notre enfance à notre dernier souffle, laissées aux mains de structures figées, froides, technocratiques, gestionnaires.

Pourquoi aller sur ce terrain-là ? Pourquoi vouloir absolument détourner le regard de la situation sanitaire ? Pour ne plus y penser ? Pour atteindre une forme d'indifférence ? Certainement pas. Mais parce qu’il semble bien compliqué de ne pas succomber à la morosité ambiante. Il est extrêmement difficile de ne pas se mettre à croire que notre mal-être est dû à la pandémie, alors qu'il s’ancre plus profondément. À l'inverse, il peut être profitable d’affirmer que notre sentiment d’avoir mis nos vies entre parenthèses il y a un an est une illusion. Cette affirmation doit être comprise comme un acte non de déni, mais de résistance. Une vie c’est du temps ; et ce temps est en train de passer, ou plutôt nous sommes tous en train de le passer, à cet instant où j’écris. Et depuis que je m'oblige à rester focalisée sur la grande contrainte structurelle qui régit toutes les autres, ponctuelles, changeantes et contradictoires qui semblent nous étouffer à ce jour, je ne peux m’empêcher de penser qu’il ne tient qu’à moi de faire de tout ce temps une source de bonheur.

Chacun est capable de trouver du bonheur malgré un asservissement individuel inhérent à l'existence de l'État. Pour chacun alors, il n'a jamais été question d'autre chose que de se forger des petits bouts de liberté dans un système de contraintes. Désormais, quand je devine les sourires des élèves sous le masque, que j’arrive à les faire rire, ce qui arrive encore bien sûr, je sais qu’ils prennent aussi un peu plaisir à être dans la classe malgré l'heure matinale. Et ainsi. Regarder percer un rayon de soleil à travers les nuages, mitonner un bon repas, aller regarder sa série préférée quand bien même sur Netflix, écouter un vieil album qu'on n'avait pas entendu depuis quinze ans, en découvrir de nouveaux, inviter un ami à boire un verre à la maison à une heure improbable, danser dans son garage, seul mais comme un dingue, faute de discothèque, commander un roman en ligne chez-qui-on-veut puis le dévorer dès sa livraison, et pourquoi pas savourer le fait de participer à une réunion professionnelle depuis son canapé, le chat avachi sur les genoux... que sais-je encore : les sources de bonheur ne sont pas moins nombreuses qu’avant l’arrivée du virus. Certaines sont sans doute différentes, inédites même. Elles nous obligent à sortir de nos habitudes. Elles sont l'occasion surtout de nous demander de quoi nous avons vraiment besoin. Au regard de l’immensité de la structure tordue qui, tout en nous maintenant en vie, rogne à la base notre véritable capacité d'agir et de décider librement, tous ces moments pourraient sembler dérisoires. En vérité, ils sont tout.

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