#MilapasMila ou les nouvelles injonctions

Il ne s'agit pas de réagir à l'affaire Mila, mais de comprendre ce qui se joue dans cette polémique qui ne trouve pas de fin, et pour cause : ce n'est pas la bonne.

Je pourrais parler de ce visage doux et presque irréel que j’ai aperçu de nombreuses fois avant de m’y intéresser ; ce visage enfantin, taches de rousseur en pagaille, sur lequel retombaient des cheveux d’un violet ravissant, parfaitement assorti avec des yeux bleus délavés et prolongés par d’immenses sourcils ; ce visage aux expressions juvéniles, mais déterminé, qui semblait être celui d’un personnage directement sorti d’un conte ou d’un manga.

Je pourrais parler du contraste inattendu, et forcément décevant lorsqu’on est sensible à la tenue et à la beauté de ce qui s’expose au monde, entre ce petit minois et les paroles terriblement vulgaires que j’ai ensuite entendues sortir de la bouche, en cœur forcément ; je pourrais évoquer le malaise que l’ensemble – le contraste visage enfantin/violence des propos, bien en face en grand écran sur mon smartphone – a produit en moi, alors que je n’y étais pas tout à fait préparée, que je ne connaissais rien encore de cette jeune fille, de son existence, de son monde et de ses occupations (faire une séance de maquillage en direct depuis sa chambre).

Je pourrais donner mon avis sur ce qu’elle a dit, après avoir bien pris soin, comme il est de rigueur, de rappeler qu'en France la liberté de critiquer une religion est un droit inaliénable ; après avoir clamé que les menaces de mort et de viol ne sont jamais acceptables et affirmé que dans cette histoire, c’est bien du côté des réactions, dans le torrent des menaces et des violences verbales que réside le véritable, l’unique délit. 

Ensuite, après toutes ces précautions, je pourrais nuancer, en ajoutant que tout de même, elle y est allée un peu fort, cette jeune Mila, et qu’insulter une religion n’est pas la critiquer. Qu’en réalité, implicitement ou non, on insulte toujours des personnes, si bien que l’émotion que ses mots ont suscitée chez de braves musulmans - la majorité silencieuse, selon l’expression consacrée – me paraît légitime.

Je pourrais faire tout cela : sembler ménager la chèvre et le chou, et pourtant ne trahir en aucune mesure ma pensée. Dans un autre billet, j’ai eu l’occasion de dire qu’on ne peut plus aborder la question de l’islamophobie comme la simple critique d’une religion, mais que le terme – et la représentation collective que celui-ci dessine désormais – est bien plus large, au point de jeter, avec la religion, l’opprobre sur ses pratiquants, voire tous les Arabes ou enfants d’immigrés maghrébins. Mais à vrai dire, je crois que le débat qui est apparu très vite après la diffusion de la vidéo de Mila et les terribles menaces qu’elle a subies ne peut être clôt, et pour cause : ce n’est pas le bon. Il n’est ici pas question du droit ou non au blasphème. Pour cela, il y a la loi, sans ambiguïté. 

Je reviens à mon visage juvénile. Mila était l’invitée de Quotidien il y a quelques jours pour parler de son calvaire. Aujourd’hui elle ne peut plus aller à l’école car elle risque d’être attaquée, elle craint pour sa vie. Mais au-delà de ce témoignage dont il ne peut naître que de la compassion, ce qui m’a frappée, c’est le changement des traits de la jeune fille entre la story et l'interview. Mila sur le plateau de Quotidien y apparaît presque méconnaissable. C’est tout sauf anodin. Non pas qu'elle ait eu l'air amaigri ou fatigué, mais soudain sa figure, son corps, sa personne devenaient réels. Plus de fée, plus de manga : son visage était celui d’une jeune fille on ne peut plus normale, on ne peut plus banale même.

Mila portait un sweat trop large, se tenait nonchalamment sur son siège. Elle hésitait de temps en temps, comme si elle réalisait à intervalles irréguliers où elle était et ce qu’elle faisait (parler devant plus d'un million et demie de téléspectateurs à l'animateur qu’elle avait sans doute elle-même vu si souvent sur l’écran de son smartphone). Sortant de sa bouche, plus de vulgarités, mais des phrases simples, prononcées lentement, aux mots bien choisis. Des phrases qui pouvaient paraître tour à tour un peu niaises ou très franches et directes, selon une alternance qui est le propre des adolescents et qui, à mon sens, les rend si fascinants. Dans ce laps de temps très court, ces êtres, plus tout à fait enfants, pas encore adultes, donnent en effet l’impression déroutante de contenir en eux toute la bêtise et le génie humains, et l’on ne peut alors que les regarder, parfois un peu amusé, parfois en retenant son souffle, sans savoir de quel côté ils basculeront dans quelques mois, au fur et à mesure qu'ils avanceront vers leur majorité.

Mila est une fille de son âge. Une gamine, si l'on veut, mais une gamine de son époque. Or, la première chose que dit le récit qu’elle même fait de sa mésaventure, c’est que l’identité des jeunes générations se construit désormais essentiellement par le prisme des réseaux sociaux. Vous le saviez déjà ? Oui, moi aussi. Mais je le savais de manière théorique. En entendant Mila se raconter, on le mesure pour de bon. Mila est heureuse de sa nouvelle couleur de cheveux ? Elle fait un live pour la montrer à ses abonnés. Mila essuie les insultes, selon ses propres dires, de 4-5 personnes ? Elle se sent harcelée et répond aux attaques en postant une story où elle dira toute sa détestation de la religion.

Depuis l’emballement et le danger, elle n’a pas mis sa vie « entre parenthèses ». Une telle expression n’a plus lieu d’être auprès d’une génération pour laquelle l’écriture et ses codes ne font plus vraiment sens. Sa vie sociale et sur les réseaux sociaux, Mila les dit « en pause » : car c'est le film de sa vie qui ne peut plus se dérouler normalement. Ce régime sec ne l’a pourtant pas empêchée de suivre de très près, cloîtrée mais, estimait-on, en sécurité, tout ce que les médias ont dit sur elle par la suite. Elle a pris connaissance des réactions à « l’affaire Mila », celle des milliers d’internautes comme des personnalités connues du grand public. La laisser accéder ainsi à toutes ces réactions au milieu de la tempête était-il pourtant la meilleure façon de la protéger ?

Au cours de son retrait forcé, Mila a écrit et aussitôt enregistré une chanson. « Sur un coup de tête », précise-t-elle. Alors, à la fin de l’interview de Quotidien, alors qu’un extrait du single est diffusé, on la voit, impassible, fredonner en play-back ces quelques mots :

« Pour un blasphème je ne vivrai plus jamais comme avant

À vrai dire je ne sais même pas si je vais vivre encore longtemps. »

L’image, là encore, frappe. Les mots sont terribles, le visage, lui, reste sans expression. Comme si un dédoublement s’opérait sous nos yeux. On dirait que Mila chante des paroles portant sur la vie d’une autre. Cette histoire, un court instant, ne semble plus tout à fait la concerner. La jeune fille pourrait aussi bien être en train de faire sienne la chanson d’une star que des millions d’adolescents apprécient et se choisissent comme modèle. Cette fois pourtant, il n’y a nul modèle à suivre, mais un être en construction qui s’expose aux autres et à son propre regard dans un même geste. Sans émotion apparente, comme on accomplit un devoir, machinalement, car c’est la norme.

Dans ce contexte dont il faut désormais absolument prendre la mesure, ceux qui se sont engouffrés dans la polémique pour décider s’il faut ou non défendre Mila ont sommé ceux qui restaient silencieux de donner leur avis. À les croire, ne pas le faire revenait à considérer que Mila avait bien mérité ses malheurs. Sans doute doit-on reconnaître qu'une partie des acteurs politiques, dont ceux de la gauche, ne parviennent pas à se positionner clairement dans cette zone marécageuse, aux limites incertaines et aux perilleuses profondeurs, qu’est devenue la question de l’insulte à la religion. Pour comprendre la discrétion de certaines personnalités d’habitude si promptes à aller sur les plateaux pour exposer leur avis, il faut aussi compter avec des considérations électoralistes, qui poussent selon les circonstances à pencher d’un côté, de l’autre, ou bien au contraire à ne surtout pencher nulle part.

Sans doute faut-il admettre également un phénomène, bien réel quoiqu'encore tu : la peur pour sa vie. La peur, c'est bien cela, s'est emparée de beaucoup d'entre nous. On feint en effet d’ignorer que nous avons tous été traumatisés par les meurtres des membres de Charlie hebdo. Pourtant, il ne serait pas honteux de reconnaître qu’on réfléchit désormais à deux fois avant de clamer haut et fort le droit au blasphème. À l’heure, surtout, des réseaux sociaux et des emballements qu'ils génèrent. Quoi de plus humain, de plus compréhensible ? Nous avons vécu en 2015 des mois d’horreur collective. Nous en avons tous été intimement marqués et transformés. Aujourd’hui nous payons certainement le prix de ce traumatisme. À retardement, comme c'est souvent le cas. Qui se sent désormais capable d'« être » Mila comme nous fûmes Charlie ? Qui veut prendre une part de sa terreur, embrasser son calvaire ? Qui veut vivre l’enfer pour un imbroglio d’émotions et un principe coupé de la réalité ? S'il serait exagéré d'affirmer que la peur a empêché tous les soutiens publics, il me semble difficile de nier qu'insidieusement, elle ait fait son travail. Sa sale besogne. 

Toutes ces considérations, que j'espère lucides, sur ce qui s'est passé dans les têtes n’empêchent pas de vouloir se tenir éloigné de la tourmente – au contraire, elles justifient un indispensable pas de côté. Quand trop de questionnements se font jour ; quand nous nous découvrons cois, voire interdits, devant des bouleversements sociétaux récents ou en cours ; qu’il semble si difficile de démêler les faits des opinions et des sentiments, les siens, ceux des autres ; quand enfin l’on se retrouve là, les bras ballants, dans un monde où tout ce que vous affirmez un jour pourra se retourner tôt ou tard contre vous, il me semble urgent de savoir se taire.

L’affaire Mila ne m’a finalement appris qu’une chose de manière certaine : une vidéo a à présent plus d’impact sur le récepteur que tous les écrits du monde. Nous avons résolument basculé dans une société de l’image [1], qui donne désormais plus de retentissement à quelques insultes tout au plus méprisables d’une adolescente qu’aux milliers de menaces rédigées nerveusement sous sa vidéo. Les paroles prononcées par le petit visage ont capté l’attention du spectateur, du commentateur, du journaliste, du politique, du polémiste, de l’éditorialiste, bien davantage que toutes les promesses de vengeance. On peut le regretter mais c'est un fait indéniable : quand ils s’adressent aux autres, les écrits semblent de plus en plus déréalisés et laissent dans une relative indifférence. À l'inverse, le pouvoir de la combinaison images et son ne cesse de croître. Les injures de la jeune Mila, instagrameuse spécialiste en maquillages sympas se revêtent d’un nouvel impératif absolu : celui de réagir.

Je ne sais pas quelle tournure prendra cette affaire dans les prochaines semaines. Mais je continue de m’interroger sur le virage que nous sommes en train de prendre, collectivement, dans l’usage des réseaux sociaux. Car pour foncer dans le mur, nous n’avons pas besoin de Mila. Songeons-y : peut-être sommes-nous en train de nous tromper de chemin. Les mises en réseau numérique auraient pu être une épiphanie. Elles auraient pu nous révéler massivement la complexité du monde. Elles auraient pu nous donner en offrandes la diversité des opinions et la profondeur du caractère humain. Elles auraient pu laisser se déplier dans ses infinies variétés le tressage de grandeur et de mesquineries qui nous constitue (et dont les adolescents sont la manifestation la plus franche). Elles auraient pu, aussi, nous rendre plus légers et plus circonspects. C'est le contraire qui arrive. Car l’injonction de réagir immédiatement est en permanence posée sur la table. Au point que, sous les éclats d'émois jaillissant de toutes parts, il devient presque impossible de jauger convenablement : séparer le grave de l'anecdotique. De nouvelles victimes sacrificielles sont jetées sur la place publique à une cadence de plus en plus soutenue. Dépecez-les, servez-vous. Puis c’est à la réaction d’être à son tour commentée, au festin d’être interrogé, sur un mode désespérément binaire. Pour ou contre ? Hashtag, pas hashtag ? Avec ou sans sauce ?

Certains – les plus acharnés à donner leur opinion sur tout et à toute occasion sur les forums ou dans les médias - trouveront ma vison réactionnaire (et vu mon propos, on pourra s'amuser du terme). D'autres, les plus ouverts d’entre nous, pourront opposer qu’il y a de tout sur les réseaux sociaux, précisément, le pire comme le meilleur. Mais tout de même : ne sentons-nous pas tous que quelque chose est en train de s’accélérer ?À force de simplification, et alors que le temps long de la réflexion n’est quasiment plus pris en compte, quelque chose en nous est bien en train de s’atrophier. Regardons un peu en arrière : combien de polémiques se sont succédé ces dernières années, secouant tout le pays, et dont nous avons pourtant oublié sur quoi elles portaient ?

Il ne s’agit pas uniquement de sauver notre mémoire. Et pour éviter le désastre, il ne saurait être question de nous retirer du monde et de ses soubresauts. Dans l’étau dans lequel chacun est pris, une attitude est néanmoins envisageable : refuser de considérer les polémiques et les scandales comme des événements en soi. Contrairement à l’illusion que nous donnent les médias, aucun des événements qui secouent la sphère publique ne surgit ex nihilo. Aucun d’eux n’est un phénomène de société, mais c’est leur somme qui doit nous intéresser. Les polémiques constituent une succession de vibrations que l’on doit faire résonner entre elles pour mieux en comprendre la nature. Car c’est cette succession seule qui fait évoluer la société.

Ainsi comprend-on que ce qui était possible hier ne le soit plus aujourd’hui dans bien des domaines et sur bien des sujets. De même, si, par la story qu’elle a postée et la chanson qu’elle a diffusée, Mila construit son identité dans l’oeil des réseaux sociaux selon les modalités de l’époque, on peut aussi voir dans sa vidéo un effet possible de #metoo (la jeune fille s’insurgeait au départ contre les avances pénibles d’un spectateur) ; enfin les propos anti-religieux qu’elle a tenus furent probablement nourris par les récents débats autour de l’islam où tout, y compris le pire et venant parfois des personnalités les plus officielles, a été dit. On le comprend ici : il n'y a pas une unique question qu'il faudrait clore par un oui ou un non définitif, mais une superposition de phénomènes qui courent à leur rythme et ne demandent jamais aucune réponse. 

En conséquence, si réagir à tout prix aux polémiques lorsqu’elles naissent et se répandent comme une traînée de poudre semble fatal à la pensée collective, il faut au contraire s’attacher à reconnaître ce qu’elles révèlent de notre société. Elles permettent de faire un état des lieux, à un instant t. Ni plus, ni moins. Que ceux qui s’en sentent la force essaient de défaire les nœuds de l’actualité, aussi brûlante soit-elle, avec toutes les pincettes nécessaires. Qu'ils tentent d’éclairer jour après jour sur les chemins, bons ou mauvais, que nous empruntons. Et en attendant, lorsq'une telle chose semble impossible, je le dis sincèrement : merci à tous ceux qui, préférant ne pas réagir à chaud parviennent à se tenir à leur décision malgré les injonctions nouvelles. Merci, comme le voudra bientôt l’expression consacrée, à cette minorité silencieuse. À bien des égards, ils sont les nouveaux résistants.

 

 

[1] Note du 11/02/20

Un bref échange (sur twitter !) avec André Gunther, enseignant-chercheur à l'EHESS spécialiste de l'image, m'amène à parler de "société de l'incarnation" plutôt que de "l'image". Les mots, lorsqu'ils ont valeur de témoignage notamment (comme ce fut le cas pour #metoo), sont parfaitement pris en compte. C'est donc plus incarner le message qui assure son efficacité. Merci à lui pour ses justes remarques. 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.