Affaire Griveaux: la galerie des glaces

Quand Benjamin Griveaux est apparu pour annoncer son retrait de la course à la mairie de Paris, il m’a fait de la peine. C’est un homme visiblement sonné qui s’exposait alors, le visage exagérément pâle, la voix blanche. Pourtant, cet homme plongé dans le chaudron de la politique depuis près de vingt ans connaissait la dureté de la vie politique.

Charlie Chaplin - Le cirque (1928) Charlie Chaplin - Le cirque (1928)

Quand Benjamin Griveaux est apparu, face caméra, pour annoncer son retrait de la course à la mairie de Paris, je dois avouer qu’il m’a fait de la peine. C’est un homme visiblement sonné qui s’exposait alors, peut-être une dernière fois devant le grand public, le visage exagérément pâle, la voix blanche, évoquant les « torrents de boue » et les « attaques ignobles » dont il a été l’objet depuis le début de sa campagne, jusqu’à cette issue désolante. Pourtant, cet homme plongé dans le chaudron de la politique depuis près de vingt ans l’avait dit lui-même au début de son allocution : il connaissait la dureté de la vie politique.

C’est presque devenu un cliché que d’évoquer le monde impitoyable qu’est celui de la politique, mais on oublie que ce ne sont pas que des mots. Pour comprendre ce qui se passe, il faut bien avoir en tête de quoi il s’agit : la politique est une lutte pour le pouvoir. Elle n’est que cela. Une lutte permanente, sans merci, dans laquelle chaque homme ou femme qui s’engage met tout son temps et toute son énergie. Son occupation quotidienne est une vocation. Elle consiste, dès le réveil et jusqu’au moment où l’on pose le téléphone portable sur la table de chevet, la plupart du temps à une heure avancée de la nuit, à trouver les moyens de gagner en influence et de faire tomber les autres. Car oui, les politiques manquent de sommeil, et oui, tous les coups sont permis. C’est ainsi, cela fait partie du job.

Certes, tous les responsables ne sont pas capables de dévoiler des vidéos à caractère sexuel pour éliminer un ennemi, je veux dire pas capables d’agir activement. Mais il se trouvera toujours quelqu’un pour accepter de se salir les mains. Quelqu’un sorti de nulle part, voulant bien ramasser un peu de gloriole et attirer à soi une lumière éphémère ; quelqu’un qui, pour cela, fera le sale travail. Et alors, oui, les autres se réjouiront. En interne, tous diffuseront la boule puante, la commenteront et en feront l’objet de leur attention et de leurs plaisanteries du moment. 

Il faut entendre à ce sujet ce que dit le député Joachim Son-Forget. Cet homme, qui a joué un rôle trouble dans l’affaire et qui n’est pas à un débordement près, a expliqué que les vidéos tournaient dans les milieux médiatique et politique, y compris au sein de LREM, depuis plusieurs heures avant de diffuser sur son compte twitter le lien du blog de Piotr Pavlenski. On peut le croire : beaucoup s’amusaient de la situation. Et on imagine sans mal nombre des acteurs politiques qui aujourd’hui font mine devant les caméras de s’offusquer de l’odieuse manœuvre, se réjouir dans le secret de leurs messageries cryptées de la chute d’un rival, du même bord politique ou non, d’ailleurs, dans ces cas-là peu importe.

Tiens donc, à l’heure des réseaux sociaux, auxquels on doit tant de scandales, d’État ou de société cette fois, telle que l’affaire Benalla, la multiplication des violences faites aux femmes ou encore les violences policières encouragées par le gouvernement, on crierait au loup ? La démocratie serait donc en danger ? Mais quelle hypocrisie ! La démocratie ne court de dangers que de son propre fonctionnement, d’où n’émergent que les hommes et les femmes les plus coriaces et les plus endurants.

Or, cet épisode, finalement, aura avant tout révélé les failles de Griveaux. Il se sera montré irresponsable et ce, pour deux raisons :

- Tout d’abord, il a créé, de lui-même, une contradiction fatale entre son discours conservateur sur la famille et ses actes.

Rappelons tout de même que sans que personne ne lui ait rien demandé, il s’est fait le chantre de valeurs conservatrices alors qu’il se comportait tout autrement dans l’intimité. Qu'on me comprenne bien : selon moi, il peut agir comme il l’entend. Mais il est deux choses importantes qu'il est légitime d'exiger d’un politique : qu’il ne fasse rien d’illégal et qu’il ne fasse pas le contraire de ce qu’il prône dans le cadre de ses fonctions. Surtout lorsque ces paroles permettent en réalité de briguer des postes à responsabilités. Autrement dit, sur un plan plus personnel, de faire carrière. C'est sur ces deux critères qui engagent, précisément, l'individu au sein du collectif, que prend sens la notion d'exemplarité. Pour le reste, la voie me paraît somme toute assez libre. Par conséquent, s’il n’avait pas choisi, dans l’infinité des valeurs qu’on peut porter lors d’une campagne électorale, de défendre celle d’une conception aussi traditionnelle, finalement quasi chrétienne, de l’existence, il ne se serait pas pris avec une telle force un (pas si injuste) retour de boomerang. De ce point de vue-là, j'entends l'argument politique de Pavlenski. 

- De plus, il a créé, et toujours de lui-même, les preuves de son mensonge.

À ce titre, le fait qu’il ait envoyé ces vidéos – précisons, en message privé – sur son compte instagram officiel est particulièrement révélateur : Griveaux semblerait donc lui aussi avoir été contaminé. Il a été atteint du même syndrome que celui qui a amené la jeune Mila, il y a quelques semaines à peine, à étaler son ressenti, son moi profond, ses pensées obstinées, sans tabous ni protections, sur les réseaux publics. Tous deux, à des degrés différents mais selon une logique similaire, montrent les symptômes de la maladie de l’époque, la maladie du moi re-présenté. Ainsi apparaît-il que Griveaux, porte parole historique de la macronie, professionnel de la rhétorique politique et homme de pouvoir, n’était plus tout à fait présent, aux autres comme à lui-même. Sans doute grisé par sa puissance d’homme de main, d’ex-ministre, de membre du cercle restreint des proches du Président, il ne touchait plus terre. Et devenu désormais image avant tout, il a pris goût au reflet trompeur de son écran. Il s’est préféré modifié, transformé, et finalement augmenté par l’acte de représentation, au point de s’oublier. Comme si son existence ne passait plus, par instant du moins mais par instants cruciaux, que par ce qu’il en diffusait. Aux militants, aux soutiens, aux électeurs, mais aussi à sa maîtresse.

Car ne nous y trompons pas : la révélation des vidéos que Griveaux a postées de son propre fait n'est pas tant une violation de sa vie privée, que la re-présentation volontaire d’actes et de gestes habituellement effectués dans l’intimité d’un espace commun, dans une présence de soi à l’autre (le partenaire sexuel). Cette représentation, en annulant l'épaisseur du corps, fait disparaître quelque chose de soi. Cette évaporation du sujet, de sa complexité et de sa profondeur, s’opère parce qu'on se filme, mais aussi, et surtout, parce qu'on partage la vidéo. Et alors même que l'émetteur pense envoyer une image maîtrisée et optimale de lui, il perd dans le partage tout contrôle de celle-ci. Car en envoyant ses vidéos, Benjamin Griveaux a bel et bien consenti au risque qu’elles soient rendues publiques. Il l'a sans doute fait inconsciemment, en refusant de croire qu'elles pourraient un jour être retournées contre lui. Mais le fait est que pour connaître un peu de l'ivresse immédiate d'une exhibition artificiellement flatteuse, il les a volontairement laissées lui échapper.

Il faut en effet s’y résoudre, malgré les cris d’orfraie que la classe politique continue à pousser : dès lors qu’il y a vie publique, il n’y a plus de vie privée. Il y a éventuellement des vies trop banales pour être racontées, sans doute des exhibitions ignorées ou des transgressions non prouvées. Comme l'a décidé Médiapart pour sa ligne éditoriale, la question de l'"intérêt général" peut entrer en jeu comme critère d'information au grand public - mais Médiapart est un journal ouvertement engagé, et de ce fait, assume des choix qui pourraient aussi être discutés ou contredits ailleurs. Enfin, la crainte d’être celui ou celle par qui le scandale arrive peut être un dernier rempart à la révélation. Tout cela, donc, fluctue. C’est d’autant plus vrai que l’influence politique des compagnes et compagnons de route des responsables, bien que tue, est souvent prégnante. Par conséquent, il me semble inutile de continuer à établir une limite factice. Pour le coup, on se paierait de mots. Il ne s’agit pas ici de s’en réjouir ou de le déplorer. Mais à cause des deux exigences envers le politique que j’ai évoquées plus haut, et auxquelles s’ajoute une manipulation permanente par les politiques de leur image à des fins de propagande, l'idée d'une possible frontière nette entre le public et le privé est illusoire. Il ne pourrait, je crois, en être autrement.

Mais allons plus loin. Cette folie de la représentation, cette façon nouvelle de se dédoubler que j'essaie laborieusement de comprendre, favorisée par le jeu des écrans, si puissante qu’elle semble capable d’effacer l’original et de le faire s’oublier à lui-même, a vraisemblablement envahi toutes les sphères de la vie publique. Cette affaire a ceci de spécifique qu’outre le premier intéressé, tous ses acteurs ont cédé à l’attrait du miroir :

Joachim Son-Forget qui, tout en affirmant sa détestation des lynchages publics, s’est précipité pour diffuser le scoop sur les réseaux sociaux. Par ailleurs, dans une interview surréaliste, il explique que des groupes d’« extrême gauche » ont lancé toute une entreprise de déstabilisation des personnalités politiques, puis aussitôt se gargarise, tout sourire, d’avoir déjoué les pièges graveleux dans lesquels on voulait le faire tomber. Le député, qui par ailleurs s’exhibe auprès de Benalla, plaisante lourdement de ses origines asiatiques avec Isabelle Balkany et se déclare candidat aux élections présidentielles de 2022, se voit désormais lanceur d’alerte et jouit ostensiblement de son nouveau rôle.

Quant à Piotr Pavlenski, dissident russe en exil en France pour ses actions buzzifiantes anti-Poutine, cela fait longtemps qu’il surfe sur la vague de la transgression. C’est même son fond de commerce. Or, depuis son arrivée en France, il a fait la connaissance d’un autre opposant médiatique (de service), l’avocat Juan Branco qui le défend aujourd’hui. Selon la presse, c'est d’ailleurs lors d’une fête organisée par Branco que l’artiste performeur se serait battu avec d'autres participants. Ce malheureux événement n’a visiblement pas empêché les deux compères, liés par leur profonde aversion du pouvoir en place et désormais, peut-être, par des actions politiques communes, de continuer à se fréquenter. Mi-révolutionnaires, mi-trublions, ils poursuivent leur partition.

Si l’on conçoit tout cela comme un spectacle, la comédie humaine qui se joue en ce moment est somme toute assez amusante. Disons que l’enchaînement des péripéties est pour le moins cocasse. Mais comme pour Mila, le retour au réel de Benjamin Griveaux – l’existence de l’autre, avec tout ce que cela comporte de douloureux et d’imprévisible - risque de s’avérer terriblement éprouvant. Alors certes, j’aurais adoré, comme Ovidie, que celui-ci soit capable de se jouer une fois de plus en se jouant de la tentative d’humiliation. J’aurais aussi trouvé audacieux qu’il déclare, comme le proposait la réalisatrice dans un tweet :"je me trouve à mon avantage sur cette vidéo, une autre question ? Et qu'il porte plainte en parallèle". Sans aucun doute, cela aurait été pour lui l’occasion de faire preuve du panache dont le paysage politique manque cruellement aujourd’hui. De même, pour trouver la légèreté salvatrice que la situation exigerait pourtant, il faudra aller sur les réseaux sociaux.

Pour autant, peut-on attendre des hommes et des femmes politiques qu’ils soient capables aujourd’hui de se sortir des exhibitions qu’ils ont provoquées par une ultime pirouette ? Est-il réellement souhaitable que désormais, la force de caractère et la solidité d’un responsable politique passe par sa capacité à rire de l’image qu’il donne lorsque celle-ci viendrait à se retourner contre lui ? Est-il vraiment souhaitable que ceux qui se disent nos représentants - et qui ne représentent, souvent, qu’eux-mêmes - nient le principe de réalité au point de décider qu’ils rattraperont leur représentation au vol, avec flegme, ou brio, chaque fois qu’elle leur échappera ?

Cette dernière mésaventure aura finalement évité le fiasco electoral annoncé. Mais sans cela, peut-être Griveaux aurait-il pu espérer  retourner la situation à son avantage. Peut-être aurait-il alors eu l'occasion de montrer une facette moins guindée et convenue, en un mot plus libre. De ce point de vue, c’est vrai, il aurait gagné en sympathie. Surtout, il se serait révélé au grand jour, un peu plus encore qu’on ne le croirait aujourd’hui possible. On aurait alors découvert un Benjamin Griveaux véritable bête politique, parmi, disons-le, les plus coriaces et les plus endurantes qui soient. Mais est-il vraiment souhaitable que l’affirmation tonitruante de soi devienne le meilleur recours aux revers d’un narcissisme déjà allègrement perverti ? Et est-on tout à fait certain que la poursuite coûte que coûte du spectacle est ce dont nous avons besoin ? Voulons-nous plus de clowns, de personnages excentriques, capables de rebondir sur eux-mêmes ? Voulons-nous plus de Trump, même sans morale chrétienne ? Voulons-nous d’autres Benalla ? J’ai beau me creuser la tête, je ne trouve pas d’autres incarnations d’un tel modèle, mais certains peuvent m’échapper.

Alors je pose la question très sincèrement : dans ce jeu de miroir, il y a de quoi se perdre.

 

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