Castaner le mielleux ou la politique du réconfort

Depuis la mort de son mari, Cédric, asphyxié, le larynx fracturé suite à un contrôle de police le 5 janvier dernier, Doria Chouviat n'a eu de cesse d'aller où elle pourrait faire entendre sa voix. La découverte de cette femme, énergique et étonnante, ainsi que le récit de son entrevue avec Christophe Castaner révèlent beaucoup du pouvoir en place.

Depuis la mort de son mari Cédric, asphyxié, le larynx fracturé suite à un contrôle de police le 5 janvier dernier, Doria Chouviat n'a eu de cesse d'aller où elle pourrait faire entendre sa voix. Aujourd'hui, c'est sur le plateau d'Arrêt sur images que je la découvre, dame étrangement énergique et souriante. Pendant toute l'émission, sa silhouette frêle, qui valse de droite à gauche sur un fauteuil pivotant, semble hésiter entre la parole d'Assa Traoré, venue témoigner du combat qu'elle mène sans relâche depuis plus de trois ans pour faire reconnaître l'homicide de son frère Adama, étouffé par des policiers dans des conditions probablement similaires à celles dans lesquelles Cédric a trouvé la mort, et celle d'Arié Alimi, avocat de la famille Chouviat, ainsi que de celle de Rémi Fraisse et de bien d'autres encore, victimes par dizaines de la brutalité policière.

Toujours en mouvement, presque dansante, cette silhouette dénote entre celles de ses deux interlocuteurs, dont les gestes plus lents, la parole toujours posée et le ton grave montrent à la fois une habitude acquise des plateaux de médias et une expérience, vécue dans la chair, d'années de batailles judiciaires, de plaidoiries et de démonstrations résonnant entre les murs froids des tribunaux, devant des juges vraisemblablement faits du même marbre que la salle des pas perdus qu'ils traversent chaque jour.

Étrange femme que Doria, qui parle de son mari au présent. Elle répète l'espoir qu'elle met dans la capacité imminente du ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, qu'elle a rencontré et trouvé plein de compassion à son égard, prendre en compte ses demandes et décréter, notamment, la fin des plaquages au sol. 

Peut-être est-ce sa foi, dont elle fait souvent mention dans ses apparitions publiques, qui lui donne cette légèreté inattendue. Peut-être est-ce une confiance sans borne en la justice républicaine et la certitude d'obtenir bientôt réparation et satisfaction (mais les mots, pourtant d'usage, sont ici terriblement mal choisis). Ou bien est-ce le sentiment que l'homme qu'elle aime l'accompagne encore, qu'il se tient toujours là quand elle s'exprime, juste derrière son épaule, et que sa présence indéfectible lui donnera la force de déplacer des montagnes s'il le faut. Sans doute aussi cette femme est-elle prise dans une sorte de frénésie du devoir, ce phénomène toujours déroutant à voir et pourtant fréquent, à vrai dire bien connu pour qui a été confronté à un drame, et qui amène les proches de disparus à multiplier les actions en déployant une énergie vitale presque excessive, là où l'on attendrait qu'ils s'écroulent.

Toujours est-il qu'en France, à ce jour, l'on n'y est plus habitué, à l'expression d'une telle confiance envers le pouvoir.   

Et quand tous les participants sur le plateau, invités et journalistes, viennent à lui expliquer que le préfet de police s'est rendu quelques jours plus tôt au commissariat du 7ème arrondissement pour soutenir les policiers, que Doria Chouviat découvre qu'il s'est chargé en personne de réconforter ceux qui ont étouffé son mari, le moment de flottement ne peut que provoquer la plus vive émotion. Il faut voir ces instants, où l'on doit répéter ce qui s'est passé. Car Doria Chouviat ne comprend pas l'objectif de cette visite. Elle se tourne d'un côté et de l'autre, par à coups, vers ses interlocuteurs. Plus que jamais, elle ne sait qui choisir, ni à quelle parole s'en remettre. Et l'on a beau lui dire, elle met un peu de temps à réaliser. "Pour les soutenir ?...". Oui, c'est à peine imaginable : les policiers dont des vidéos ont révélé comment ils s'étaient mis de tout leur corps et de tout leur poids sur son époux jusqu'à lui broyer la gorge se sont vus tenir la main par leur supérieur hiérarchique. Didier Lallement, l'homme de deux camps.

Peut-être ces policiers sont-ils bouleversés. Peut-être n'arrivent-ils plus à dormir la nuit. Après tout, c'est possible, et le jour fatal, ils ont appliqué une technique qui, bien qu'interdite dans nombre de pays, est enseignée dans les écoles de police de France. Mais s'ils sont rongés par le sentiment de culpabilité, pourquoi ne sont-ils pas suspendus ? Qui pourrait travailler dans ces conditions ? Et surtout, si on peut accorder aux policiers le bénéfice d'une souffrance morale sincère, comment nier ostensiblement celle de la famille de Cédric Chouviat ? Didier Lallement ne pouvait-il pas assurer Doria également de son "soutien" ? Non, car dans cette affaire la seule chose qui importe est de prétendre que rien d'anormal n'a eu lieu. Tenir bon, garder la face, voilà tout ce qui est attendu des policiers. 

Pour lui montrer qu'il ne s'agit pas là d'une maladresse mais bien d'une attitude systématique et réfléchie de la part des autorités, Assa Traoré raconte ensuite à Doria qu'après la mort de son frère, l'ancien ministre Cazeneuve s'était rendu à Beaumont-sur-Oise, dans le quartier de sa famille, pour tenir chaud aux forces de l'ordre, elles aussi toutes chamboulées. Par la magie des mots et du cirque protocolaire, du ramdam médiatique sans doute également, ces policiers étaient ainsi soudain devenus les victimes malencontreuses d'un drame dont le hasard avait fait les simples témoins. Comme si la malchance les avait placés sur le torse d'Adama Traoré pile au moment où son coeur avait décidé de lâcher. "Ils ont même été décorés pour leur bravoure", ajoute la jeune femme, toujours très posément.

Cependant, une fois toute ambiguïté dissipée, Doria Chouviat semble se remettre et apparaît (je pèse mes mots) finalement moins déstabilisée que nous le sommes par sa capacité à encaisser ce nouveau coup. "Excusez-moi, j'atterris", lance-t-elle, presque amusée de sa naïveté. Une pirouette, et aussitôt, de réitérer sa confiance envers Castaner. À la violence du monde, Doria Chouviat oppose un mur de légèreté.  Les mauvaises nouvelles et les sujets de rage rebondissent sur elle au rythme de ses balayages. De droite à gauche, elle balade l'adversité. Mais au passage, c'est aussi nous, qu'elle met en déroute. 

Toutefois, si l'on écoute bien ce qu'elle veut nous dire, une telle conviction s'explique. Ce qui ressort en effet de l'échange qu'elle a eu avec ce dernier, c'est que Castaner aurait reconnu que le gouvernement était responsable de la mort de son époux. Paroles réconfortantes s'il en est, capables de soulager un peu de la douleur de la perte : les excuses, dites sous le ton de la confidence, d'un ministre. Ce n'est pas rien quand on a perdu un être cher dans des circonstances tragiques. C'est peut-être même tout, pour un temps du moins. Lors de leur rencontre, il lui aurait aussi fait entendre que s'il ne tenait qu'à lui il interdirait immédiatement le plaquage ventral, mais qu'il était pieds et poings liés par les syndicats de police. Ainsi donc, lorsqu'il s'est retrouvé seul à seul avec la veuve de Cédric Chouviat, Christophe Castaner n'a pas fait autre chose que lui assurer qu'il était dans son camp. Et tenter dans la foulée de la ramener au sien. Peut-on imaginer manœuvre plus sinistre ?

Officiellement, nulle trace bien sûr d'un sentiment de culpabilité de la part du ministre de l'Intérieur. Jamais il ne s'est dit responsable d'une quelconque bavure policière. Les déclarations les plus solennelles qui ont été faites ces derniers jours reconnaissent simplement des "dérives" policières. Mais c'est tout. Dans les coulisses, on dit ce que les victimes espèrent entendre, dans les médias, on lâche le minimum. À les croire, il y aurait donc dans le corps policier quelques brebis galeuses. En aucune manière, cependant, une violence systémique. De même, force est de constater que le plaquage ventral est encore en vigueur. Sauf consignes contraires enfin, lors d'interpellations et des manifestations, les forces dites de l'ordre seraient toujours encouragées à "impacter" les personnes (c'est à dire privilégier le contact corporel). Depuis la mort d'un homme, absolument rien n'a changé. À la vérité, rien ne changera tant que ce gouvernement sera en place. 

Sous ce quinquennat obsédé par le maintien des apparences, on savait que la parole gouvernementale n'était devenue qu'une litanie orwellienne. Maintenant, on sait qu'elle peut se faire, au besoin, manipulation obséquieuse. La pire qui soit, qui pose gentiment la main sur l'épaule et parle les yeux dans les yeux pour gagner le silence des plus fragiles. Macron est un arrogant et Castaner, un veule.

 

 

 

 

 

 

 

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