L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode III – Intraitable

La rhétorique d'Emmanuel Macron en dit long sur son rapport au pouvoir. Petite étude de l'entretien du dimanche 15 avril avec Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin.

Les deux premières parties de ce travail (voir les épisodes un et deux) ont montré de quelle manière Emmanuel Macron utilise les mots les plus fédérateurs et en détourne le sens lorsque cela sert son propos et lui permet de justifier sa politique profondément injuste. Avec lui, le discours s’emballe. Il est loin, le temps de la campagne présidentielle où il s’agissait seulement de présenter un programme le plus consensuel possible, quitte à ce qu’il paraisse pauvre, pour ne pas dire fumeux, à de nombreux égards. Depuis, les techniques de communication du Président ont changé : le discours ne tourne plus à vide car une politique est mise en place, qu’il s’agit de justifier. Mais par une sorte de perversion savante du langage, le discours jupitérien est toujours capable de se déployer dans toutes les directions potentielles, y compris les plus inattendues. C’est sans doute là que désormais le vrai danger réside.

Épisode III – Intraitable

Ainsi a-t-on entendu dimanche soir le Président de la République décrire la situation migratoire actuelle avec des mots dont le Front national n’aurait pas rougi : avec un ton grave, il a par exemple évoqué un phénomène migratoire inédit, inédit… et qui va durer (sur tout le passage, prononcé 3 fois) dus à 1) des conflits géo-politiques, 2) les problèmes climatiques, 3) une grande pauvreté en Afrique et 4) une démographie africaine qui est une véritable bombe, il faut le dire.

Par cette gradation le ton est donné : il s’agit d’attiser les peurs. Lorsqu’on sait que dans les décennies à venir, plus de 250 millions de personnes devront quitter leur lieu de vie pour fuir les conséquences du dérèglement climatique (et que la question écologique n’a pas même été effleurée pendant le débat), il y a de quoi rester songeur. Pas de doute, l’intention ici était bien de tenir un discours très ancré à droite.

Mais aussitôt fait ce premier « constat », Macron complète sa réponse et oppose le principe du droit d’asile, respecté puisque constitutionnel et qui doit être protégé. Puis d’expliquer que le raccourcissement des procédures de demande est fait pour eux… pour eux (les demandeurs d’asile) et pour leur éviter des humiliations ; que les enfants seuls ne peuvent être mis dans les centres de rétention ; enfin que le délit de solidarité ne doit plus être puni par la loi.

Que retenir ici ? Deux choses :

1) le fameux en même temps, devenu marque de fabrique du macronisme, fonctionne à plein régime pour justifier la moins mauvaise des politiques. C'est le cas pour la question de la migration, mais c’est aussi une justification courante de la mise en place de Parcoursup ou de la réforme de la SNCF : il faudrait se contenter des lois imposées par le gouvernement sous prétexte que la situation précédente était insatisfaisante.

2) face à des questions complexes, le Président souhaite faire savoir qu’à ses yeux seule la raison prévaut. Et en aucun cas les émotions ne guideraient ses décisions.

Chez Macron, une telle affirmation de la primauté de la raison sur l’émotionnel est revenue tout au long de la soirée (de là où je suis, je n'ai pas d'amis ; avec des bons sentiments on couvre des crimes) :

Plus largement, renvoyer l’interlocuteur à ses émotions est une manière de le décrédibiliser. La séquence sur l’immigration est à ce titre très intéressante. Voici ce qui s’est dit alors :

J.J. Bourdin : Je ne suis pas là pour exprimer une indignation, je suis là pour rapporter une indignation. Ce n'est pas la même chose.

E. Macron : Oui, je sais cela, et je la respecte et je la partage comme vous. Puis : Je suis touché par chacune de ces situations comme vous ... il m’arrive de la vivre dans mes tripes comme vous, mais ma mission est de ne céder à aucune facilité d’émotion ou de plateau.

En d’autres termes seul Macron serait capable de faire fi de ses émotions pour agir de la manière la plus juste. Et cette séquence, où Macron dans un étrange monologue attribue à Bourdin des sentiments qu'il n'a pas, montre qu'elle n'a rien de spontané. Macron s'était probablement préparé car il lui fallait donner cette image et nous laisser penser que contrairement à ses interlocuteurs, Macron est maître de ses émotions. Il a le monopole de la raison.

Si, à l’entendre, la décision raisonnée, et uniquement parce qu’elle est raisonnée, lui permet de prendre les problèmes à la racine et non de s’occuper uniquement de leurs symptômes (ce qui reste à prouver), elle est surtout utilisée comme prétexte à toutes les décisions.

Car plus que toute autre chose, la décision chez Emmanuel Macron a pour ultime objectif d'affirmer une autorité. Chaque acte accompli par le Président et son gouvernement est acte d’autorité, ou doit du moins être perçu comme tel. C’est donc par peur des accusations de laxisme qu'ils soumettent les migrants à des conditions d’accueil et de vie indignes, qu’ils multiplient les reconduites (il y a trop de gens qu’on ne raccompagne plus par faiblesse, a-t-il affirmé dimanche).

C’est sans doute pour les mêmes raisons malheureusement qu’une forte répression a suivi l’abandon du projet d’aéroport à NDDL. L'inflexibilité qui accompagne les réformes est légitimée par le refus de céder à des minorités habituées à ce qu’on leur cède. Quelles que soient les revendications, les problématiques, Macron se dit intraitable. Le mot d'ailleurs a été prononcé plusieurs fois pendant l'entretien. L'autoritarisme va jusqu’à agir en interne, puisqu’on sait que les députés LREM sont soumis à des pressions pour voter dans le sens des propositions de loi du gouvernement. Plus grave encore, Macron nous a expliqué que l’intervention en Syrie avait pour but de montrer que la France ne fait pas preuve de faiblesse et de rétablir sa crédibilité. Au nom de cette obsession de l'autorité, on arrive désormais à une extrémité alarmante puisque des vies, au sens propre du terme, sont en jeu.

Cependant, savoir que Macron a pour unique boussole le sentiment d'incarner l'autorité et la fermeté, - image elle-même relayée par les innombrables opérations de communication de l'Élysée et par les médias - nous permet aussi de mieux anticiper la suite. On peut être certain par exemple que dans la période qui suivra cet entretien, il sera lointain et se voudra plus jupitérien que jamais. N'a-t-il pas été obligé de dire à deux reprises à Edwy Plenel qu'il était son interviewer, et lui le Président? Indéniablement, ce long échange lui aura fait perdre un peu de la stature qu'il s'était évertué à forger ces 12 derniers mois. À partir de ce constat, on peut aussi réfléchir aux conséquences qu'aurait ce qui serait perçu comme un recul du gouvernement sur tel ou tel sujet de mobilisation actuel. Car comme le remarque si justement le député FI Adrien Quatennens, Macron aime à être fort avec les faibles et faible avec les forts.

Quand d'autres voient dans la démocratie l'expression du peuple et l'occasion de lui donner la main sur son destin, Macron quant à lui n'y voit qu'une occasion, moins glorieuse, de projeter une image idéalisée du souverain. Chaque opération, chaque réforme semble nous dire L'État, c'est lui. N'y a-t-il donc rien de plus détestable pour Emmanuel Macron que de voir révélée au grand jour sa très grande faiblesse, celle-là même qui forge toute sa vision du monde ? Car si faiblesse il y a, c’est à toujours protéger les puissants et vouloir écraser les plus fragiles. Et la véritable autorité consiste à prendre au mot la devise de notre pays. Le reste finalement n’est que rhétorique.

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