L’entretien du VRP Macron décortiqué - Épisode I : L’action légitime

Premier épisode d'analyse de la rhétorique d'Emmanuel Macron lors de son entretien avec Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin.

 

Dimanche 15 avril a eu lieu un entretien entre le Président de la République et deux journalistes, Edwy Plenel le directeur de Médiapart et Jean-Jacques Bourdin (BFM TV). Cette interview me servira de support pour analyser les méthodes rhétoriques - et en filigrane, de gouvernement – du Président Macron. Cet entretien au Palais de Chaillot a en effet pris le tour d’un véritable débat, loin de l’exercice éculé et souvent complaisant auquel on est habitué. Et c’est dans un constant effort de justification de sa politique que le Président a dû déployer toutes ses compétences rhétoriques.

S’il ne faut pas être dupe de l’aspect communicationnel de cette longue interview, ni du plaisir, souvent affiché, qu’y a pris le Président lui-même, ce débat peut s’avérer malgré tout utile : il est possible par exemple d’identifier des éléments de langage et plus largement ce qui constitue son discours, ses représentations et peut-être même son mode de pensée, lorsqu’il se prête à des exercices de ce genre. Cette analyse poursuit un travail que j’avais commencé à l’issue des élections présidentielles et législatives et un atelier que j'avais présenté aux AmFIs d'été à Marseille. D’une certaine façon, je fais donc à mon tour le point, un an après l’accession au pouvoir de celui qui est d’abord, et surtout, un VRP de talent.

Épisode I - L’action légitime

Pendant le grand entretien de dimanche, le Président de la République a répété en boucle un certain nombre de mots, mais les a utilisés dans des circonstances mais aussi des sens très différents. C’est le cas du terme de légitimité, très souvent employé et, chose remarquable, pour presque tous les sujets abordés. Selon la définition, la légitimité est tout aussi bien le caractère de ce qui est fondé en droit (on parle de « légitimité d’un contrat ») que de ce qui est fondé en justice ou bien en équité (« légitimité d’une revendication »). On le voit, le terme est en lui-même ambigu puisqu’il recoupe selon le contexte les dimensions, juridiques et/ou morales. Or, c’est précisément sur cette ambiguïté que joue Emmanuel Macron lorsqu’il l’invoque. Tout particulièrement au sujet de l’intervention de la France en Syrie. Il l’a fait plusieurs fois pendant ce discours qu’on imagine très travaillé . C’est d’abord par un foisonnement de raisons qu’Emmanuel Macron a voulu convaincre de la légitimité de cette intervention. Toutes sont en fait réversibles. En voici un panel :

- 1) Notre priorité est la lutte contre DAESH.

Cette affirmation préalable est posée mais par la suite, rien n’est dit d’un éventuel lien avec l’intervention à proprement parler. Faut-il comprendre dans cette affirmation quelque peu péremptoire que la lutte contre le mal absolu autoriserait toutes les décisions ? Faute de précisions supplémentaires, on est obligé de formuler nos hypothèses. Par exemple que Macron nous donne ici une version implicite de l’expression « la fin justifie les moyens ». Reste à établir dans ce cas précis si la fin et les moyens sont tout à fait en cohésion. Rien n'est moins sûr.

- 2) Nous avons la preuve que des armes chimiques ont été utilisées par le régime de Bachar al-Assad.

Là encore, aucune question complémentaire, ni demande de précision ne sera faite à ce sujet. Le Président se contentera donc de faire cette affirmation. Sur ce sujet pourtant épineux, visiblement il n’est pas besoin de présenter les preuves : le mot seul semble suffire à en produire l’effet.

- 3) Nous avons mené une lutte contre des armes dont l’usage est contraire au droit international.

Macron précise également que ce n’est pas un acte de guerre, refuse à Bourdin l’usage de cette expression dans la mesure où son pays n’a en aucune manière déclaré la guerre à la Syrie. Il n’empêche, rien ne s’oppose à ce qu’on considère des bombardements dans un pays étranger comme un acte de guerre et prendre le mot lutte pour ce qu'il est, à savoir un euphémisme.

- 4) Les frappes avaient pour objectif d'affirmer le poids de l'ONU, ainsi que l’impact des résolutions qui ont été prises en son sein.

Emmanuel Macron avance cet objectif alors même que la France, les USA et le Royaume-Uni se sont affranchis des règles de fonctionnement de cette institution et de son autorité, en menant ces attaques sans mandat de l’ONU et malgré les exhortations de son Secrétaire Général à ne pas intervenir. On est donc ici devant un véritable paradoxe. Mais on pourrait parler de mauvaise foi.

- 5) L’opération avait un but humanitaire.

Edwy Plenel n’a pas manqué de souligner que le mot peuple n’est jamais prononcé dans la bouche d’Emmanuel Macron dans sa démonstration. On peut par ailleurs se demander pourquoi les bombardements et exactions diverses, qui ont fait plus de 350 000 victimes, n’auraient, elles, pas nécessité de semblables interventions dans les 7 années précédentes s'il était réellement question de protéger le peuple syrien.

- 6) Il était nécessaire de rétablir la crédibilité de la France face à la Russie.

Cette dernière en effet est accusée par Emmanuel Macron de ne pas avoir fait respecter la résolution contre les armes chimiques en Syrie. Plus exactement, elle a impuissanté la communauté internationale. Ce néologisme, qui consiste à transformer un adjectif en verbe, pourrait ressembler à un anglicisme. Même si elle n’est pas impossible, il est difficile de croire à une simple maladresse de la part d’un communicant comme M. Macron ; en tout cas, par cette invention linguistique, il souligne et appuie à sa façon toute la singularité de la situation géopolitique précédant les frappes, où une coalition de pays se serait retrouvée totalement empêchée par une seule nation. On comprend la logique : à situation inédite, réponse inédite.

Dans ce flux de justifications d’une intervention urgente, c’est finalement la légitimité internationale qui sera le plus mise en avant. Pourtant, le réel, sans doute moins que les mots, est têtu : légitimité est employé ici pour absence de légalité ; et internationale pour menée par 3 pays : il s’agit d’une intervention illégale menée par 3 pays. Plus tard, Macron précise : 3 pays sur 5. Or, pour obtenir un mandat de l’ONU il faut que les 5 pays de son Conseil de Sécurité le votent.

Trois pays sur cinq, c’est la majorité, rétorquera alors Macron devant un Edwy Plenel dubitatif. Pour notre président, légitimité et majorité deviennent synonymes, quelle que soit l’organisation concernée et les règles qui la constituent. La légitimité, dans le cas des attaques, viendrait d’une vague idée, une représentation collective mais aux contours flous que chacun des spectateurs se fait de la démocratie. Dans la bouche d’un chef d’État démocratique, ce n’est là rien d’autre qu’un tour de passe passe.

Le mot légitimité a été particulièrement employé pour une autre thématique, très différente : elle qualifiait les colères qui traversent le pays depuis plusieurs mois. Selon le Président, certaines sont ainsi légitimes : celles qui sont le fruit de problèmes et de tensions antérieurs à son quinquennat (autrement dit celles dont il n’est pas responsable) et celles qui sont au contraire concomitantes à ses réformes. Selon ce raisonnement, sont acceptables deux types de colère : 1) celle des personnels soignants soumis à de difficiles conditions de travail et 2) celle des cheminots qui voient leur statut aujourd’hui remis en cause. Une troisième quant à elle n’est pas acceptable : c’est celle des groupes, dits professionnels du désordre, expression qui désigne aussi bien les jeunes des universités que les zadistes expulsés de Notre-Dame-Des-Landes.

On remarquera au passage que sur 3 colères, 2 semblent légitimes au Président. Une majorité… Pourtant, cette légitimité reconnue ne justifie, cette fois-ci, aucune mesure exceptionnelle, aucune entorse aux règles que le Président s’est données en début de mandat. Il apparaît au contraire que la parole a beau être libre et les colères s’exprimer, rien ne déviera les projets du Président en place. Droit dans ses bottes, les yeux dans les yeux. C’est qu’on touche ici à un aspect essentiel de l’exercice du pouvoir d’Emmanuel Macron, aidé de ses ministres : on pourrait l’appeler la technique du fait accompli.

Ainsi, qu’il s’agisse du débat avec les parlementaires, escamoté face aux ordonnances sur le code du travail, puis celui qui vient d’avoir lieu au sujet des frappes en Syrie alors même qu’elles avaient déjà été menées, de Parcoursup mis en place avant même la validation par l’Assemblée nationale ou encore de la réforme de la SNCF qui n’avait jamais été annoncée dans le programme d’Emmanuel Macron, la méthode est toujours la même : le Président et son gouvernement imposent et les discussions ont lieu après coup.

On le comprend, cela ne laisse aucune possibilité aux différents acteurs d’infléchir en aucune manière ces décisions, déjà prises et souvent déjà appliquées. Dans ces circonstances, désigner tels mécontentements comme légitimes ou non n’a par conséquent aucune raison d’être que cosmétique, communicationnelle. Pour une grande part, il s’agit simplement de distribuer des rôles au regard de l’opinion publique et, à bien peu de frais, de se montrer compréhensif ou au contraire, intraitable. Il n’empêche, le mal est fait : la discussion, la vraie, n’aura pas lieu. Sur ce plan, l’absurdité rhétorique - et le culot! - du Président sont tels qu’il n’hésite pas à s’appuyer sur le caractère constitutionnel de ses modes de décision pour les rendre plus … légitimes (en droit, cette fois). En poussant le raisonnement, et dans la mesure où est est anti-démocratique tout ce qui est anti-constitutionnel, devient donc anti-démocratique toute demande faite au gouvernement d’autoriser les débats avant les prises de décisions. Cela ne s’invente pas.

 

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