Thi Tra My Pham, probable victime dans le camion charnier en Essex

Thi Tra My Pham, une jeune femme de 26 ans venait du Vietnam et voulait s’installer en Angleterre. Elle a quitté sa famille dans l’espoir d’y mener une vie meilleure. Elle n'a pas donné signe de vie depuis mardi dernier. Son corps est probablement parmi les 39 cadavres retrouvés dans un camion, près de Londres.

Thi Tra My Pham, une jeune femme de 26 ans venait du Vietnam et voulait s’installer en Angleterre. Elle a quitté sa famille dans l’espoir d’y mener une vie meilleure que ce que lui offrait son environnement. C’était le 3 octobre dernier. Sans doute avant de partir s’était-elle procuré des papiers d’identité chinois. Puis, passeport en poche, elle a entamé sa longue traversée. Avec ses compagnons de fortune elle est allée de camions en camions, ne pouvant donner de ses nouvelles à ses parents qu’entre deux étapes. Elle a avalé les kilomètres ainsi, terrée, interdite et totalement vulnérable aux décisions de ses passeurs. Elle s’en est remise à eux et au hasard de la vie pour parcourir sa longue route, une route difficile à établir, pleine de périls. Mardi dernier, selon toute vraisemblance elle s’est retrouvée dans un conteneur qui l’a menée de Belgique à sa destination finale : l’Angleterre. Arrivée et attrapée par les autorités, elle en avait déjà été renvoyée quelques jours auparavant. Ce mardi-là, à 22h30, alors quelle tentait sa seconde chance, enfermée dans le camion frigorifique, Thi Tra My Pham a envoyé un message à sa mère.

« Je suis vraiment, vraiment désolée maman et papa, mon voyage à l’étranger a échoué. Je meurs, je n’arrive plus à respirer. Je vous aime beaucoup maman et papa, je suis vraiment désolée maman. »

Ce sont les mots qu’elle a écrits. Des excuses en guise d’adieu. Ces mots ont cette étrange douceur qu’ont toutes les images que j’ai pu voir de migrants morts pendant leur périple. Ils dégagent une douceur et une tristesse infinies. Je me souviens dAylan, le petit garçon presque endormi sur le sable ; je me souviens de ce jeune homme écrasé par un camion sur l’autoroute de Calais ; de cette petite fille prise dans le tee-shirt de son jeune père aussi, de leurs corps échoués sur une rive du Rio Grande. Et maintenant il y a ces mots, désespérés, qui murmurent d'affreuses souffrances : celle du corps qui se tord et des ongles agrippent, la souffrance de l’étouffement où chaque seconde est peut-être plus douloureuse qu’un coup de couteau dans la chair ; et avec elle, la souffrance de se croire coupable de son échec, coupable de la tristesse de ses parents, coupable de tout ce qui l’a menée là. Ces paroles, prononcées à bout de souffle, résonnent tandis que tout est fini. Alors, totalement impuissant, en apprenant ces mots on  se met à imaginer le pire : Thi Tra My Pham, asphyxiée, morte dans la culpabilité.

Ces images, ces mots, à la fois doux comme le repos absolu et aussi violents que des champs de bataille, arrivent trop rarement jusqu’à nous. On nous épargne trop. Que les médias cessent de nous épargner ces souffrances. Car alors que les chefs d’États se renvoient les migrants comme des balles de ping-pong en vertu du règlement de Dublin, qu’est-ce qui pourrait leur faire changer de politiques, si ce n’est notre dégoût et notre révolte ? Qui est en mesure d’établir une réelle liberté de circulation à part nous-mêmes ?

Comment ? Ce que je dis n’est pas sérieux ? Je m’en moque. Ces images et ces mots, ce sont des histoires, des filles et des fils. Ces enfants, ce sont des années d’amour transformées en une douleur sans fond. On ne peut pas l’oublier. Alors, qu’est-ce que ça veut dire, « pas sérieux », quand c’est de vies, qu’il s’agit ?

 

Pour Cédric Herrou, interpellé ce matin par la police à la frontière franco-italienne pour son aide aux migrants. 

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