Maxime Combes
Economiste, travaillant sur les politiques climatiques, commerciales et d'investissement
Abonné·e de Mediapart

204 Billets

5 Éditions

Billet de blog 13 juin 2022

Maxime Combes
Economiste, travaillant sur les politiques climatiques, commerciales et d'investissement
Abonné·e de Mediapart

Alerte vague de chaleur ! Nommons-la « canicule TotalEnergies n°1 »

Les météorologues sont formels : nous allons devoir supporter une vague de chaleur peut-être sans précédent pour un début de mois de juin. Parce que ces épisodes vont devenir plus fréquents, nombreux et intenses, donnons-leur un nom : celui des responsables du réchauffement climatique. Puisqu'il faut bien commencer un jour, appelons celle qui arrive « canicule TotalEnergies n°1 ». Explications.

Maxime Combes
Economiste, travaillant sur les politiques climatiques, commerciales et d'investissement
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pour les météorologues, c'est désormais acquis. Dans les jours qui viennent, nous allons devoir supporter une vague de chaleur peut-être sans précédent pour un début de mois de juin : 40°C ou plus dans le Sud, plus de 35°C au Nord. Une canicule exceptionnelle par sa précocité et sans doute aussi pour son intensité dans bien des régions du pays (et en Espagne). Liée à la remontée d'air subtropical torride, cette vague de chaleur pourrait conduire à des températures supérieures de 5 à 15 °C aux moyennes, sur plusieurs jours, avec des nuits à plus de 20°C.

Nommons la vague de chaleur "Canicule TotalEnergies n°1" ! © @MaximCombes

Les climatologues sont formels : le réchauffement climatique, généré principalement par la combustion des énergies fossiles, augmente la fréquence, l'intensité et la durée des vagues de chaleur. Ce résultat, comme le montre le dernier rapport du GIEC, est très robuste. Affirmer ce lien n'est pas hasardeux : aujourd'hui, c'est ne pas le mentionner qui n'est pas sérieux. Dans cet excellent thread sur Twitter, Christophe Cassou, climatologue, nous rappelle pourquoi.

Ainsi, si 43 vagues de chaleur ont été enregistrées depuis 1947, à peine 9 ont eu lieu avant 1989. Les 34 autres, soit 80%, ont eu lieu depuis 1989 : on compte « 3 fois plus de vagues de chaleur ces 30 dernières années que durant les 42 années précédentes » selon Météo-France. Et cela ne devrait qu'empirer : selon une étude publiée par la revue Science en septembre 2021, les enfants nés en 2020 subiront 7 fois plus de vagues de chaleur, 2 fois plus de sécheresses et incendies de forêts, 3 fois plus d'inondations et mauvaises récoltes qu'une personne née en 1960.

Le chaos climatique se conjugue donc au présent et nul n'en sortira indemne. L'insécurité est écologique et la catastrophe est aussi sociale : ce sont les plus pauvres, précaires et fragiles d'entre nous qui seront les plus touchés par ces phénomènes climatiques intenses.

Pourquoi alors appeler cette vague de chaleur « canicule TotalEnergies n°1 » ?

Nous sommes confrontés aux double ciseaux de la catastrophe climatique : d'un côté les politiques climatiques que les pouvoirs publics devraient mener d'urgence sont toujours édulcorées, rendues inoffensives ou remises à plus tard ; de l'autre, les entreprises du secteur des énergies fossiles continuent d'explorer de nouveaux gisements, d'en exploiter plus et de refuser d'arrêter d'investir.

Parce qu'elle est l'une des principales multinationales françaises, qu'elle continue à investir massivement dans les énergies fossiles et qu'elle est un acteur majeur du lobbying anti-climatique en France et en Europe, TotalEnergies incarne parfaitement une part conséquente de la responsabilité des catastrophes climatiques. Le chaos climatique n'est ni un accident ni une fatalité : les responsabilités sont inégalement partagées. Nommer les responsables est une exigence du temps présent.

Voici un petit florilèges des raisons qui peuvent donc justifier d'appeler les canicules à venir du nom de TotalEnergies et de lui accoler son occurrence :

  1. TotalEnergies fait partie des 20 entreprises qui ont le plus contribué au réchauffement climatique depuis 1965

  2. TotalEnergies était au courant de l’impact "potentiellement catastrophique" de ses activités sur le climat dès 1971, et n'a cessé depuis de nier, fabriquer du doute et freiner les politiques climatiques

  3. TotalEnergies s'apprête à ouvrir l'équivalent de 18 centrales à charbon rien qu'avec les projets pétro-gaziers qu'elle a dans les cartons d'ici 2025, alors que l'AIE a montré qu'il ne fallait plus investir dans de nouveaux projets gaziers ou pétroliers

  4. TotalEnergies et son PDG Patrick Pouyanné viennent ainsi d'annoncer « un jour historique » pour qualifier leur engagement dans le plus grand projet de gaz naturel liquéfié du monde, au Qatar.

  5. TotalEnergies continue de consacrer, selon ses propres données, plus de 70% de ses investissements au pétrole et au gaz, alimentant le réchauffement climatique et les vagues de chaleur ;

  6. TotalEnergies profite de milliards d'euros d'aides publiques (aides COVID19, aides BCE, plans de relance, plan France2030, aide inflation) mais refuse de s'engager dans la reconversion de son appareil productif
  7. TotalEnergies refuse d'envisager de fermer ses infrastructures dans les énergies fossiles alors qu'une étude récente montre qu'il faudrait en fermer la moitié pour conserver une chance raisonnable de ne pas dépasser 1,5°C.

  8. TotalEnergies profite de l'envolé des prix de l'énergie pour amasser des profits, augmenter la rémunération de ses actionnaires plutôt que d'investir massivement dans la transition énergétique

  9. TotalEnergies veut construire le plus grand oléoduc chauffé au monde (1 443 km), qui menace de nombreuses réserves et aires protégées et les deux plus grandes réserves d’eau douce d’Afrique de l’Est, les lacs Victoria et Albert (projets Tilenga et EACOP).

  10. TotalEnergies refuse d'enclencher une politique climatique digne de ce nom et continue de tergiverser et remettre à plus tard sa reconversion industrielle et technique, préférant faire voter à ses actionnaires des plans de greenwashing.

(liste non exhaustive)

Sur twitter, des spécialistes du climat et de la météo ont suggéré d'autres options pour nommer ces vagues de chaleur. Notamment celle consistant à ne pas se limiter à TotalEnergies mais de commencer par Aramco, puis de continuer avec BP, Chevron, et les autres, en changeant de lettre pour chaque nouvelle vague de chaleur. Une telle taxonomie mériterait sans doute une initiative internationale.

D'ici là, notre proposition nous semble plus simple et opérationnelle à court-terme. Y compris pour marquer les esprits et s'assurer de faire grossir la pression à la fois sur les pouvoirs publics et sur Patrick Pouyanné et la direction de TotalEnergies qui refusent catégoriquement de reconnaître que leurs investissements actuels dans les énergies fossiles sont climaticides.

Une telle appellation pourrait utilement être complétée : pourquoi ne pas prendre le nom d'Engie et procéder de la même manière pour chaque phénomène climatique pluvieux exceptionnel / inondation majeure ? Et, pourquoi pas également prendre le nom d'un des 63 milliardaires français qui brûle la planète avec leur mode de vie insoutenable pour nommer chaque mega feu auquel nous devrons faire face, comme le propose le journaliste Mickaël Correia (#megafeuBernardArnaud) ?

A débattre.

Vite.

D'ici là, appelons donc la vague de chaleur qui arrive la « canicule TotalEnergies n°1 »

Maxime Combes, économiste et auteur de Sortons de l'âge des fossiles ! Manifeste pour la transition (Seuil, 2015) et co-auteur de « Un pognon de dingue mais pour qui ? L’argent magique de la pandémie » (Seuil, 2022). 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — À Saint-Étienne, le maire, la sextape et le chantage politique
Journal — Qatar : le Mondial de la honte
Journal — À Saint-Étienne, le maire, la sextape et le chantage politique

À la Une de Mediapart

Journal — Extrême droite
Le jour où le post-fascisme a pris le pouvoir en Italie
Le parti de Giorgia Meloni a largement dominé les élections italiennes du 25 septembre. La coalition de droite devrait obtenir une majorité absolue au Parlement. Le résultat de décennies de confusionnisme et de banalisation du fascisme dans lesquels se sont fourvoyés tous les mouvements politiques de la péninsule.
par Ellen Salvi
Journal — Europe
« La droite fasciste n’a jamais disparu de la société italienne »
L’historienne Stéfanie Prezioso explique ce qui a rendu probable l’accès d’une post-fasciste à la tête du gouvernement italien. De Berlusconi en « docteur Frankenstein » au confusionnisme propagé par le Mouvement Cinq Étoiles, en passant par le drame des gauches, elle revient sur plusieurs décennies qui ont préparé le pire.
par Fabien Escalona
Journal — Moyen-Orient
Des Russes désertent vers la Turquie pour ne pas « mourir pour Poutine »
Après que le président russe a décrété la mobilisation partielle des réservistes pour faire face à la contre-offensive de l’armée ukrainienne, de nombreux citoyens fuient le pays afin de ne pas être envoyés sur le front. 
par Zafer Sivrikaya
Journal — Politique
La justice dit avoir les preuves d’un « complot » politique à Toulouse
L’ancienne députée LR Laurence Arribagé et un représentant du fisc seront jugés pour avoir tenté de faire tomber une concurrente LREM à Toulouse. Au terme de son enquête, le juge saisi de cette affaire a réuni toutes les pièces d’un « complot » politique, selon les informations de Mediapart.
par Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
Le gigantisme des installations éoliennes offshore en Loire Atlantique et en Morbihan
Un petit tour sur les chemins côtiers en Loire Atlantique et en Morbihan pour décrire et témoigner du gigantisme de ces installations offshores, de la réalité de l'impact visuel, et de quelques réactions locales.
par sylvainpaulB
Billet de blog
Les sulfureuses éoliennes de la baie de Saint-Brieuc en débat
[Rediffusion] A l’initiative d’Ensemble ! deux débats ont été organisés les 24 et 25 septembre autour du projet de parc éolien dans la baie de Saint-Brieuc. En voici le compte rendu vidéo, avec mon intervention, présentant mes enquêtes sur Mediapart, et les prises de parole de Katherine Poujol (responsable de l’association « Gardez les caps !) ou encore de Lamya Essemlali (présidente de Sea Shepherd France).
par Laurent Mauduit
Billet de blog
Éolien : vents contraires !
[Rediffusion] Mal aimées parmi les énergies renouvelables, les éoliennes concentrent toutes les critiques. La région Provence Alpes-Côte d'Azur les boycotte en bloc sans construire d'alternatives au « modèle » industriel. le Ravi, le journal régional pas pareil en Paca, publie une « grosse enquête » qui ne manque pas de souffle...
par Le Ravi
Billet de blog
L’éolien en mer menacerait la biodiversité ?
La revue Reporterre (par ailleurs fort recommandable) publiait en novembre 2021 un article auquel j’emprunte ici le titre, mais transposé sous forme interrogative … car quelques unes de ses affirmations font problème.
par jeanpaulcoste