Juan Branco, dramaqueen du révisionnisme homophobe

En janvier, Juan Branco affirmait à un journal d'extrême-droite que l'homophobie est réduite en France. Aujourd'hui, il soutient que la lutte contre l'homophobie le fait souffrir et prétend la régenter en lieu et place des concerné-es. Au prix d'une réécriture grotesque des luttes LGBTI, notamment de l'outing.

Sur Twitter, Juan Branco écrit ce vendredi 10 mai au matin : « Je viens d'annuler un déplacement à Toulouse car les organisateurs m'interrogeaient sur mon "homophobie". C'est, de loin, la rumeur la plus salissante que le pouvoir ait lancé pour m'évincer de l'espace social légitime. La plus absurde. Mais la plus intelligemment menée. ».

C'est donc bien Juan Branco qui a décidé d'annuler l'événement car il s'est senti sali par cette accusation absurde. Et non les organisateurs. L'invité n'avait-il aucune réponse satisfaisante à leur offrir sur une question légitime après ses coups d'éclat de janvier ? Rappelons que Juan Branco avait outé (révélé l'orientation sexuelle d'une personne contre son gré) Gabriel Attal, en appliquant la dénonciation sexiste type « promotion canapé » à un homo, alors qu'il avait de nombreux autres outils pour dénoncer le népotisme.

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Il avait ensuite accordé un entretien à un journal d'extrême-droite pour y condamner la correction politique, un levier essentiel des luttes minoritaires, et y dire que l'homophobie en France était réduite depuis 2013 : « Je considère assez naturellement, [...] que l’homosexualité est devenue un fait naturel dans la société depuis que le mariage homosexuel a été légalisé, et que la stratégie de la communauté LGBT en rapport à l’homophobie doit s’adapter pour mettre en acte cette naturalité présupposée.  » J'avais expliqué en quoi ces propos étaient homophobes, notamment en ce qu'ils postulaient une homosexualité « naturelle », niaient la réalité de l'homophobie, des agressions, du surtaux de suicide, des discriminations, de la lesbophobie et de la transphobie d'Etat. Il semble donc logique qu'on demande, enfin, à l'intéressé, des garanties suite à ses propos homophobes, formulés auprès d'un lectorat d'extrême-droite qui n'attend que cette caution de gauche à leur discours.

C'est ce qu'ont fait les organisations qui l'avaient invité. Leurs questions se concentrent sur l'interview au magazine d'extrême-droite - sur laquelle Branco, dans ses messages du jour, se gardent bien de revenir. A aucun moment il n'est question d'annuler la réunion (voir la page Facebook de l'événement qui reproduit le courrier envoyé à Branco). Le message est très diplomatique : "Nous sommes convaincu-es que votre positionnement politique n’est pas fondamentalement éloigné du notre mais nous constatons que nos stratégies divergent. Il nous est, en effet, inimaginable, même dans un but de diffusion d’idées progressistes, d’opérer un quelconque rapprochement avec des groupes racistes, souverainistes, fascistes… Nous souhaiterions connaître la démarche qui vous a conduit à approcher le journal l’Incorrect et votre degré de soutien envers celui-ci." Les organisateurs laissent le choix de la réponse : "Nous aimerions, par la présente, que vous nous apportiez des précisions sur les deux points détaillés ci-dessus. Soit en nous répondant par écrit, soit en abordant ces sujets lors de votre intervention à l’université Jean Jaurès. Dans tous les cas, en l’absence de réponse, nous vous solliciterons sur ces deux points mardi 14 mai."

Juan Branco a donc été particulièrement bien traité. Il aurait pu en profiter pour se rattraper, tenir compte des erreurs qu'il a faites, répondre, déclencher un débat. Il préfère se draper dans sa dignité hétérosexuelle outragée, nous assure que ceux qui ont dénoncé son homophobie (dont moi) ont contribué à "l'hystérisation du débat" (pas du tout sexiste, comme remarque) et sont des complices du pouvoir (pas du tout homophobe non plus, bien sûr).

Et il nous offre les garanties, que, vraiment, il est de tous les combats LGBTI.
S'il avait eu le temps, il aurait trouvé un vaccin contre le VIH, instauré des backrooms autogérés et safe pour lesbiennes, obtenu l'ouverture de la PMA, le changement d'état civil pour les trans, la fin des mutilations génitales pour les intersexe ou l'asile pour les personnes LGBTI persécutées. Mais son temps fut un peu pris par la tenue d'un blog où il notait ses camarades étudiantes et les offrait en pâture au regard de ses congénères.

Mais même réduite, sa participation fut essentielle à nos luttes. On lui doit notre vie. Rendez-vous compte, il a un tee-shirt d'Act Up qui lui servit de pyjama, et il a lu Genet et Guibert (dont la représentation du VIH et des séropos fut critiquée par Act Up, mais bon), alors vous pensez-bien, homophobe, lui ? Et puis, il a sué sang et larmes pour... mettre sur un blog un texte dénonçant la censure d'un film, produit par son père, en Russie - ce qu'il appelle "lutter pour les droits LGBT en Russie" :

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Et puis il a été critiqué dans des revues confidentielles de Science Po et il a alors pu montrer comme il était « engagé dans la lutte Aides/ActUp en soutenant la forme d'engagement la plus radicale contre Descoings. ». Des camarades de sa promotion ont un autre souvenir. Et je ne me souviens pas que Aides ait soutenu l'outing de Descoings, défendu par des anciens d'Act Up, et non l'association elle-même, mais bon, qui suis-je face à Juan Branco ?

C'est donc fort de cette lutte acharnée, univoque, constante, pour les droits des personnes LGBTI que Branco affirme qu'il n'est pas homophobe. Et qu'il entend cadrer les débats sur « la » question LGBT – parce qu'apparemment, les premiErEs concernéEs se fourvoient : « C'est dans ce cadre là, actualisé par les différentes évolutions de la question LGBT, et non dans celui d'une édiction fatwaesque du tabou et du dicible, qu'aurait dû se situer le débat. Mais quel est votre intérêt à débattre sur le fond lorsque votre intérêt est touché ? Aucun. »

On appréciera la référence à la fatwa, ressort islamophobe bien commode en France. On appréciera aussi qu'elle soit utilisée pour désigner un événement qui n'a pas été interdit à Branco, mais auquel il a renoncé. On appréciera encore que la lutte contre l'homophobie soit associée, comme chez Le Pen, comme chez Wauquiez, comme chez Hanouna, comme chez La Manif Pour Tous,  au « tabou ». Et on attend avec hâte que Branco envoie à toutes les organisations LGBTI l'agenda des débats qu'il autorise du haut de sa grandeur hétérosexuelle éclairée. Ce sera beau comme un monologue de vingt minutes de Raphaël Enthoven à des États-Généraux du féminisme.

Le premier événement devrait être une conférence historique afin que nous rejoignons toutes et tous la grande réécriture de l'histoire de nos luttes par Branco. Il affirme en effet que « la question de "l'outing" des hommes de pouvoir dessine en effet une ligne de rupture majeure au sein de la communauté issues des années SIDA, notamment entre ceux qui suivent des lignes d'analyse marxistes et d'engagement radicales et ceux qui aspirent à une conformité installée. »

Les choses sont claires : l'outing daterait de Branco, et aurait pris de court les "communautés issues des années SIDA". Et là,  Branco me fait moins rire.

En France, Act Up-Paris a théorisé l'outing et en a adopté le principe le 19 mars 1991 : « Si le sida est une guerre, il faut se munir d'armes pour la mener à bien (...) Outer, c'est révéler la séropositivité ou l'homosexualité d'une personnalité publique qui, par son silence ou parfois directement par son action, fait le jeu de l'épidémie. De toutes les armes dont nous nous sommes dotés, le outing, parce qu'il rappelle les pratiques les plus sinistres de la délation, n'est ni la plus propre, ni la plus glorieuse : elle n'a qu'un mérite, c'est d'être efficace. On ne doit pas cependant se méprendre sur la logique d'Act Up : le outing n'est pour nous qu'une arme ultime, l'arme du désespoir. » La présentation de cette arme, notamment de son histoire aux Etats-Unis, avec l'outing de Forbes par un magazine gay en mars 1990, nécessite cinq pages du livre « Le sida : combien de Divisions », publié par l'association en 1994. Nulle ligne marxiste, mais bien le rappel de l'urgence vitale du sida.

L'outing est une arme de minorités, pour les droits des minorités. L'outing est l'arme du désespoir. L'outing s'exerce contre des homos qui font le jeu de l'épidémie et de l'homophobie : Act Up-Paris a menacé d'y recourir en 1999, en interpellant un député de droite, gay dans le placard, présent à des manifestations contre le PaCS. En invoquant des lignes d'analyse marxiste pour justifier son outing, Branco efface cette histoire-là au profit de structures de pensée qui n'ont jamais été à la hauteur face à l'hécatombe et l'homophobie.

Branco n'a pas outé Attal par volonté de faire avancer les droits des personnes LGBTI, et parce que la personne visée menacerait la lutte contre le sida ou les droits des homos : au contraire, dans la justification ultérieure de son geste, notamment en accord avec l'extrême-droite, il a banalisé l'homophobie. Branco a fait cet outing par paresse intellectuelle, pour éviter une analyse fine de l'entre-soi et du népotisme. A cet égard, on ne peut que pouffer en voyant le polémiste revendiquer des lignes d'analyse marxistes, alors que son livre Crépuscule tourne résolument le dos à une lecture de classes, pour une immense soupe à base de « peuples contre élite » (Marx, mon ami ?), d'épisodes des Feux de l'amour et de « Où est Charlie ? » (pour trouver, sur la photo de groupe d'une rédaction de Mediapart, la fille du facteur de la cousine de Xavier Niel qui prouvera que Plenel est vendu à Macron).

Il existe des fractures au sein des mouvements LGBTI sur ces questions, comme sur tant d'autres. Elles n'ont pas attendu Juan Branco. En décembre 2004, le directeur de Aides, interrogé pour un reportage chez Fogiel, reprochait encore l'outing d'Act Up-Paris 5 ans plus tôt. Quand nous avons décidé de dire que Daniel Bensaïd était mort du sida, car il en parlait publiquement dans les réunions où nous étions présent-es, et que l'annonce de sa mort renvoyait encore et encore le VIH à une maladie honteuse, les marxistes nous ont condamné-es. Oui, Juan Branco, les marxistes.

Les réactions diverses et conflictuelles, par exemple entre le président de SOS Homophobie et celui d'Urgence Homophobie, à l'homophobie intériorisée de Pierre Palmade montrent d'ailleurs que les tensions sur l'usage publique d'une identité gay ne se limitent en rien à Act Up et à l'outing, et certainement pas à une opposition aussi binairement paresseuse que « lignes d'analyse marxistes et d'engagement radicales vs une conformité installée ».

Conformité installée ? Comme si vouloir moins de suicides chez les jeunes homos, bi et trans, moins de contaminations au VIH, moins d'expulsions de trans vers le Brésil, moins d'agressions, était de la « conformité ». Comme si la subversion pour la subversion et la radicalité pour la radicalité n'étaient pas des alibis marketing faciles pour pensée de gauche indigente, trop contente de faire passer son fétichisme politico-sexuel pour de l'émancipation. Comme si un hétéro cis blanc, parce qu'il a lu Guibert, Genet et vu Fassbinder, comme Thérèse du Père Noël a lu Proust et Gide, avait la moindre légitimité pour exiger des organisations LGBTI qu'elles se conforment à ses fantasmes littéraires et cinématographiques de radicalité et de subversion cheap.

Le problème de fond que devraient poser les propos de Branco, et son phagocytage tranquille de nos luttes, c'est encore et toujours la transmission par nous-mêmes de nos luttes et de nos mémoires. Malgré le travail excellent fourni par tous les collectifs sur les questions des archives, il est toujours possible pour un hétéro de s'approprier nos histoires, et d'en dire n'importe quoi, de retourner une arme créée et inventée face à l'urgence, pour nos droits, en combat banalisant l'homophobie. Tâchons de faire en sorte que cela n'arrive plus : plus que jamais la gestion par nous-mêmes de nos archives est indispensable.

 

[MAJ le 13 mai : correction d'une erreur factuelle sur le journal de Science Po, suite à une remarque sur Twitter]

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