Charlie Hebdo sécularise la lesbophobie (2/3) - Testart, caution scientiste

Deuxième volet d'une analyse du dossier lesbophobe que Charlie Hebdo a consacré à la PMA le 20 septembre dernier. Retour sur les trois pages d'entretien avec le biologiste Jacques Testart, caution scientiste à la lesbophobie et au sexisme.

Le premier billet est lisible à ce lien.

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Jacques Testart est biologiste, directeur de recherche honoraire à l'INSERM, connu pour avoir conçu le premier bébé-éprouvette. Il a chroniqué pour le journal La Décroissance (qui a régulièrement pris les droits des LGBT+ comme cibles), appelé à voter José Bové aux présidentielles de 2007 – le même José Bové, qui parallèlement au dossier de Charlie Hebdo, explique à la revue d'extrême-droite Limite que « La PMA : c'est la boîte de Pandore ». Testart est régulièrement cité par la Manif pour tous (voir par exemple ce communiqué) et lui sert ainsi de caution scientiffique – bien que son ignorance de la réalité des familles homoparentales éclate à chacune de ses interventions.

Les questions sont souvent rhétoriques, Biard allant par avance dans le sens de Testart qui lui répond « absolument », « tout à fait ». Le journaliste ne cherche jamais à le contredire, à confronter d'autres points de vue. C'est une harmonieuse partition à deux (et du très mauvais travail d'intervieweur).

Le chapeau explique que Testart « ne cesse de dénoncer l'emballement et les dérives de la médicalisation de la procréation. » L'entretien porte un titre prophétique, qui est celui que l'interviewé adopte à plusieurs reprises : « Demain, on fabriquera les enfants comme des objets. »

Des enfants-objets, mais pour qui ?

Une fois qu'on a lu l'entretien, un constat s'impose. Ce sont bien Biard et Testart qui considèrent les enfants de la PMA comme des objets, et la procréation comme une fabrication. L'amour, l'affection, la sécurisation juridique – rendue impossible par la législation actuelle en ce qui concerne les couples de femmes – rien de cela n'est abordé. Quand on nie la réalité des familles et de l'éducation des enfants, il est ainsi facile de réduire l'enjeu à la procréation et faire croire que les lesbiennes agiteraient un « droit à l'enfant » (Testart, comme Biard dans une question, reprennent sans sourciller le concept forgé par la Manif pour tous pour discréditer les revendications LGBT+) pour en dire : «  ça rentre complètement dans le fantasme de la fabrication d'humains. »

Quand on nie les dimensions affectives et juridiques, on réifie les enfants, on les traite en objets. C'est ainsi que Testart réduit l'insémination artificielle à une technique facile d'accès, comme si les droits associés à une reconnaissance ne comptaient pour rien : « Il n'y a rien de plus con qu'une insémination artificielle. C'est juste déposer du sperme dans un vagin, c'est à la portée de n'importe qui. Et si on tient à l'asepsie sexuelle, je conseille une paille, une cuillère... » Mais si c'est si « con », une insémination artificielle, pourquoi en refuser la médicalisation, pourquoi affirmer que sa reconnaissance par l'État mènerait droit à l'eugénisme ?

Testart est sans cesse cité par LMPT Testart est sans cesse cité par LMPT

Gloubiboulga conceptuel

L'entretien amalgame PMA et GPA, et on a vu dans le premier volet de l'analyse qu'il s'agissait là d'une reprise de la propagande de la Manif pour tous.

Dès le départ, Testart semble en faire des sujets de peu d'importance : « Des thèmes comme la GPA (gestation pour autrui), ou la PMA étendue à l'insémination des lesbiennes, ça vient un peu occuper le débat. Je ne dis pas qu'il ne faut pas en parler, mais ce n'est pas le point le plus fondamental. Le plus fondamental, c'est : est-ce que l'humanité va se trier elle-même ? » Les droits des LGBTI+ n'ont rien à voir avec les peurs qu'agite Testart. Rien. Et il le dit lui-même.

Dès lors, les droits et la vie des lesbiennes ne sont qu'un prétexte pour parler d'autre chose. C'est d'ailleurs souligné par le chapeau qui nous dit, sans l'expliquer : « Il s'inquiète d'une société qui se dirige, via des procédés tels que la PMA ou la GPA, vers '' l'humain de fabrique'' ».

Comment passe-t-on de l'idée que l'insémination artificielle, c'est « très con », que la PMA et la GPA ne sont pas des points fondamentaux, à l'idée, contradictoire, qu'une réforme de la PMA amènerait à l'eugénisme, idée défendue ensuite dans l'entretien ? En assommant son lecteur-rice d'une logorrhée qui saute sans transition d'un acquis de la science à une perspective, d'un projet de recherche à un point de loi, d'un bénéfice de la science à une menace potentielle, en revenant sans cesse à la PMA et à la GPA1 amalgamées.

De fait, interviewé et intervieweur ne cessent de passer d'un sujet à un autre, FIV (fécondation in vitro), insémination artificielle, GPA, eugénisme, tri des embryons, insémination avec donneur, transhumanisme, de l'existant aux perspectives, de la science appliquée à la recherche, de la loi à la science.

Pour ne prendre que le début de l'entretien, on commence par la PMA, dont Testart est présenté comme un pionnier, puis on en vient à parler de dérives, comme le « tri de l'embryon ». Mais en quoi est-ce lié à la revendication de l'ouverture de la PMA à toutes les femmes qui est le sujet d'actualité et qu'on nous a annoncé en couverture ? Puis il enchaine sur la souffrance des femmes qui font une FIV, puis sur la possibilité de trier, différencier, hiérarchiser les bébés en fonction de la génétique – sans jamais faire le rapport avec les revendications des lesbiennes.

Les droits des lesbiennes mènent à l'eugénisme

La seule articulation entre ces thèmes est une logique de catastrophisme marqué par un ton prophétique, le même que le titre : « Bien avant la fin du siècle, plus personne ne fera des bébés à la maison, on les fera tous au laboratoire » ; « Tout ça est imminent. Or, on n'en parle pas. Il y a comme une chape là-dessus ». C'est ainsi que la PMA et la GPA, d'abord décrites comme des enjeux secondaires, deviennent vers la fin de l'entretien, décisives : « « On dit que la GPA, au fond, ça ne concerne pas grand monde... Mais politiquement, philosophiquement, on accepte que ça arrive, de plus en plus. » Et ces dérives nous amènent droit, cela aurait évidemment manqué, à l'eugénisme.

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On passe ainsi de l'ouverture de la PMA à toutes les femmes à une comparaison avec le nazisme : « C'est comme ça que se fabrique l'eugénisme aujourd'hui. Ce n'est pas l'eugénisme des nazis. L'eugénisme nouveau, il est démocratique, il est consensuel, il est mou, il est savant et il va se développer de plus en plus avec le tri des embryons » est la conclusion d'une question posée sur le « droit à l'enfant ».

Bien sûr, assommer son lecteur par sa logorrhée ne suffit pas. Testart va donc mettre en avant plusieurs justifications qui l'autoriseraient à passer de la PMA pour toutes à la menace de l'eugénisme. D'une part en agitant les dérives de la science et l'absence de limites ; d'autre part, en regrettant que les droits individuels ne l'emportent sur les droits collectifs. Or, aucun de ces concepts tels qu'il les utilise ne résiste à une analyse cohérente.

Les limites limitées d'un misogyne lesbophobe

Sur son blog, Testart se revendique critique de la science qu'il définit ainsi : « le critique de science, qui n'est absolument pas un ennemi des sciences, s'autorise à porter des jugements plutôt qu'applaudir religieusement toutes les productions de laboratoire. »

De fait, les critiques envers la recherche et ses collègues traversent l'interview, du début (« Il y a du côté médical, en tout cas dans les médecines de pointe, cette volonté de faire des choses non pas parce qu'elles seraient utiles, mais parce qu'elles permettent d'en tirer une gloriole. ») à la fin (« C'est le principe de la plupart des scientifiques, des chercheurs et des médecins spécialistes, qui, dès qu'ils deviennent performants dans leur spécialité, tombent dans le délire de la maîtrise absolue. Ces gens sont dangereux. »)

 Comme le montrent ces citations, c'est l'hybris des scientifiques qui est dénoncée : leur démesure, leur refus de reconnaitre les limites. Mais comment les connaître, comment les fixer et qui devrait le faire ?

A plusieurs reprises, Testart semble indiquer que la biologie devrait fixer ces limites. C'est le cas dans le dernier exemple sur lequel Biard l'amène à réfléchir, la proposition de Google faite à ses employées de congeler leurs ovules pour les utiliser plus tard. Testard affirme : « C'est une pratique (...) qui est réclamée depuis plusieurs années en France par le collège de gynécologie, qui voudrait que les femmes jeunes puissent congeler leurs ovules. Parce que, si elles ne font pas d'enfant tout de suite, pour des raisons professionnelles ou autres, elles risquent de perdre leur chance de fertilité (...) Ça démontre que la société a choisi de fabriquer les enfants. Et ça fait partie du refus des limites, telles que la ménopause. »

La ménopause étant une limite biologique, la science ne devrait pas autoriser les femmes à la franchir. Mais cette définition de la limite appelle bien plus de question qu'elle n'en résoud. La grippe, le VIH ou le cancer sont des phénomènes biologiques : faut-il que la science cesse de s'en occuper car le biologique fixe ses limites ? En appeler au respect du biologique sans le définir, c'est invoquer un argument d'autorité, la nature, tellement flou qu'il peut justifier à peu de frais conceptuel toute pensée réactionnaire.

Bien sûr, la ménopause n'est pas du même ordre que le VIH. Mais cet exemple le montre : l'invocation au biologique ne suffit pas pour fixer les limites qu'invoque Testart – sauf, évidemment, s'il sous-entend que lui seul en a conscience, lui seul peut les fixer ; et plusieurs indices dans l'entretien confirme cette hypothèse.

Limite, c'est le nom donné aux homophobes Eugénie Bastié (qui se réclame de l'héritage de l'Action Française) et Gautier Bès de Berc à leur revue. Eux proposent que ce soit la nature qui fixe les limites. Et quand on y regarde bien, on se rend compte qu'en refusant de définir ce qu'est la nature, donc ce que sont les limites, les idéologues homophobes se posent en seul expertEs du sujet. Pratique quand on entend dévoyer les luttes écologiques pour justifier les discriminations à l'égard des femmes et des personnes LGBT. Testart fait de même ici.

La fin de sa réponse le montre d'ailleurs. La proposition de Google faite à ses jeunes employées n'est pas seulement le signe d'une transgression des limites physiologiques : « On est aussi, du côté des femmes, dans la volonté d'égaler l'homme, qui peut faire des enfants jusqu'à très tard. Ce n'est pas une question de droits.2 »

D'où Testart tient-il que la volonté d'avoir des enfants plus tard tient au désir d'égaler les hommes physiologiquement, et ne relèverait pas de processus de réactions aux inégalités bien socialesrefus d'embauche ou de promotion pour des femmes jeunes témoignant d'un projet familial, difficultés à retrouver un même poste après un congé maternité, inégalités de la répartition des tâches domestiques et de l'éducation des enfants entre la mère et le père qui amène celle-là plus souvent que celui-ci à prendre un temps partiel, etc. Ces inégalités sociales qui ont des conséquences graves sur les femmes, notamment en début de carrière, peuvent les amener à repousser des projets de grossesse et d'enfants à une période où leur vie professionnelle serait sécurisée. C'est en tout cas une hypothèse bien plus sérieuse et moins machiste que l'idée de Testart.

Le prochain expert en Limites invité par Charlie Hebdo Le prochain expert en Limites invité par Charlie Hebdo

Que le biologiste pense que la réponse de Google ne soit pas la bonne solution à ces inégalités, c'est son droit. Qu'il n'ait ni les connaissances, ni les compétences pour documenter ce sujet, personne ne lui en voudra. Mais alors, pourquoi venir en parler en se présentant comme expert ?

Son ignorance l'amène donc à passer sous silence les inégalités sociales pour inventer un désir d'égalité physiologique. C'est sexiste. C'est aussi une démarche scientiste : Testart, qui se pose en critique de la science, fait de son objet d'étude l'alpha et l'oméga de tout comportement humain. Invoquer la biologie pour nier les causes sociales, et donc ne pas avoir à travailler sur ces dernières, c'est faire d'une science le cœur de tout, c'est contribuer à perpétuer les inégalités.

On ne s'étonnera donc pas qu'en lieu et place d'une critique documentée du sexisme dans le milieu professionnel et dans la répartition des tâches domestiques, on ait droit à un rappel à l'ordre du biologique, digne de la Manif pour tous, avec son cortège de confusion entre différences et inégalités. On ne s'étonnera pas non plus que le concept de limites justifie ce type de confusion, au cœur de tous les discours d'oppression : « Cette volonté d'indifférenciation totale dans les sexes, elle me parait dangereuse. Il y a des différences entre l'homme et la femme. Bien sûr qu'il y a l'éducation, le poids sociétal, l'oppression masculine... Mais il a (sic) aussi des faits biologiques. Là encore, où est la limite ? »

Pourtant, les « faits biologiques » – que Testart ne définit pas – relèvent des différences. Les inégalités sont construites socialement. Le problème ne tient pas aux différences : tout le monde est différent. Le problème est que ces différences justifient des inégalités. Que Testart ne comprenne pas cela – ou fasse semblant de ne pas le comprendre – témoigne au mieux d'un très faible niveau conceptuel qui devrait disqualifier sa pensée, notamment dans les milieux de gauche, au pire d'une démarche sexiste et LGBT-phobe qui devrait susciter la critique de toutE militantE progressiste.

Ignominie sexiste

Testart peut aller assez loin dans l'ignominie sexiste, sous couvert de défense des limites de la science. Au début de l'interview, il lance une première prophétie : « Bien avant la fin du siècle, plus personne ne fera des bébés à la maison, on les fera tous au laboratoire. »

Or, quelle est la limite entre ce scénario catastrophe et la situation d'aujourd'hui ? La souffrance des femmes lors d'une FIV : « Actuellement, ce qui l'empêche [ce scénario catastrophe] en dehors de la loi – mais la loi, ça évolue, on le voit -, c'est qu'il faut souffrir pour une fécondation in vitro. Une femme qui fait un cycle de FIV doit subir des piqûres, des prises de sang, des échographies, elle vit dans l'angoisse... Quand on fait ça trois fois an pendant plusieurs années, c'est difficile. On ne peut pas imaginer que tout le monde acceptera d'en passer par là pour avoir un enfant qui correspond à ses désirs. »

La souffrance des femmes au cours d'un processus médical n'est donc pas présentée comme un phénomène à combattre pour améliorer leur bien-être. Elle est présentée comme un outil de régulation pour empêcher les recours abusifs à la FIV. La fin de cette souffrance est mise dans la suite de sa réponse sur le même plan que le tri génétique ou la mise à disposition de centaines d'ovules.

La sélection par la douleur: cela vous pose un militant de gauche.

Faire souffir les femmes est bon pour la science, selon Testart Faire souffir les femmes est bon pour la science, selon Testart

Testart réactive ainsi des siècles d'indifférence scientifique et médicale à la souffrance des personnes. Bien pire, il estime que la souffrance est une garantie pour une science respectueuse des limites. Quelle curieuse façon de critiquer les sciences que de remettre au goût du jour ses pratiques les plus ignobles.

Critique des sciences en carton

On a déjà vu à plusieurs reprises ce statut de critique des sciences se fissurer sous les poids du scientisme bien réel de Testart. On a une preuve flagrante de ce scientisme quand il parle de la surmédicalisation de l'infertilité : « Il y a un tiers des cas de fécondation in vitro qui ne sont pas justifiés selon la loi. » Celle-ci, rappelle-t-il, exige un couple hétérosexuel, dans lequel on a constaté la stérilité, et non l'infécondité. « La stérilité, explique Testart, c'est quand on sait expliquer le problème. Un couple est stérile parce que la femme a les trompes bouchées, par exemple, ou parce que l'homme ne produit pas de spermatozoïdes. L'infécondité, c'est quand un couple n'a pas d'enfant, point, et on ne sait pas pourquoi. Dans un tiers des cas de FIV, c'est ça. »

Testart nous présente donc, sans la critiquer, une mesure légale qui n'autorise la FIV que si la science connait l'origine du problème de procréation – car c'est bien, à l'en croire, sur ce que sait la science que réside la différence entre stérilité et infécondité. La loi est donc conditionnée par l'exclusion des lesbiennes et des femmes seules ; mais aussi par le niveau de connaissance de la science.

Or le « critique des sciences » ne trouve rien à redire à une loi seulement dictée par l'état des connaissances – phénomène qui est le rêve de tout scientiste. Bien plus, il va se moquer des médecins qui cherche à contourner le problème,  faire avancer la connaissance sur la stérilité, et permettre ainsi à des couples d'accéder à la FIV.

On a donc d'un côté cette loi, qui pose une limite claire à la FIV, car directement liée à ce que sait la science, mais mal respectée par de mauvais collègues ; et de l'autre une loi à la limite floue que Testart aborde un peu plus tard : « Si on prend le cas du tri des embryons, autorisé en France depuis 1994 dans des conditions assez contrôlées, la loi dit dans quel cas l'effectuer : quand le couple pourrait avoir un enfant qui hérite d'une pathologie ''particulièrement grave et sans traitement au moment du diagnostic''. »

Or l'expression « particulièrement grave » serait insuffisante : « Une personne qui louche pourrait très bien dire : c'est une pathologie particulièrement grave, (...) parce qu'on se moque de moi. Et des psychiatres pourraient témoigner. Donc où est la limite ? Nulle part. »

Mais qu'est-ce qui devrait empêcher, dans une société démocratique, une personne qui louche de poser ce problème comme particulièrement grave ? Pourquoi craindre que des psychiatres puissent venir témoigner et alimenter un débat – dans la mesure où on sait que les opposants à cette extension, type Testart, auront la parole (et sans aucun doute la monopoliseront en invisibilisant les premiErEs concernéEs, comme c'est le cas avec les lesbiennes) ? Pourquoi refuser à l'avance un débat collectif sur ce que peuvent ou ne peuvent pas les sciences et les techniques ?

Testart indique que la loi ne fixe aucune limite au seul motif qu'elle autorise des débats d'idées dans lesquels tout le monde participerait. Faire d'un débat collectif, qui n'est pas réservé aux seulEs scientifiques comme semble le préconiser le biologiste, une absence de limite à la science est encore une fois une curieuse façon de critiquer la science. Et de défendre la démocratie et le pluralisme : la société débat sur MES sujets, elle n'a pas de limites !

Critique des sciences ou scientiste déguisé ? © Par J.J. at the English language Wikipedia, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=671715 Critique des sciences ou scientiste déguisé ? © Par J.J. at the English language Wikipedia, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=671715

Disqualifier les revendications féministes et LGBT+

La notion de « limites » telle que l'utilise Testart n'a donc aucune valeur conceptuelle. Elle n'est qu'un outil rhétorique visant à disqualifier les revendications féministes et LGBT+.

L'interview est traversée de sentences réactionnaires qui font passer pour des caprices. les revendications construites, mûries, individuellement (voir par exemple ce témoignage) ou collectivement (voir le site « PMA pour toutes », celui du collectif « Oui, oui, oui », celui de l'association des parents gays et lesbiens). Qu'on compare la complexité des discours mis en lien avec les jugements expéditifs d'un Testart, repris d'un discours de de La Rochère : « Tout désir est devenu exigence. Je veux un enfant. Le désir d'enfant, le droit à l'enfant... ».

Un dessin de Coco illustrant l'entretien relaie cette idée. Un bébé y pleure en réclamant son doudou, pendant que séparé d'une frontière rouge, dont on se demande ce qu'elle symbolise, deux hommes et deux femmes trépignent en pleurant : « Je veux mon enfant ». Les revendications LGBT sont ainsi réduites à un caprice de bébé, le désir d'enfant assimilé à un désir de doudou. Sur la vingtaine de dessins consacrés à la PMA, aucun ne cherchera à valoriser les revendications LGBT.Nous y reviendrons dans le troisième billet.

Penser collectif, penser sans les lesbiennes

Les revendications des lesbiennes sont donc des caprices d'enfants. Biard et Testard vont chercher à traduire cette disqualification en termes juridiques. C'est l'objectif de la distinction entre droits individuels et droits collectifs, que le journaliste est le premier à poser dans une question rhétorique : « On constate une évolution globale de nos sociétés, où le droit individuel prend le pas sur le droit collectif. Est-ce qu'on ne devrait pas revenir à l'idée de collectif pour définir ce que la société peut ou ne peut pas admettre ? »

Parlons collectf avec Testart et Valls Parlons collectf avec Testart et Valls

Cette question est un condensé d'inepties et d'approximations juridiques (sans même compter que parler de droits sans évoquer leur application concrète est très abstrait). Les droits individuels sont par exemple définis collectivement dans une démocratie. Droits individuels et droits collectifs ne s'opposent pas. Leur articulation peut être conflictuelle, mais elle est plus complexe que la caricature du journaliste, et fait l'objet de longues discussions (voir par exemple cet exposé d'Henri Leclerc pour la Ligue des droits de l'homme, ou encore celui de l'universitaire Geneviève Koubi, qui dénonce une lecture individualiste des droits avec une approche bien plus rigoureuse que les apprentis juristes).

Leclerc, par exemple, montre que le préambule de la Constitution de 1946 établit « une parfaite corrélation entre le droit individuel d'adhérer à un syndicat et celui de défendre collectivement ses droits de travailleur par l'action syndicale. » Le droit à s'unir dans une association relève lui aussi de l'individuel et du collectif. Selon Koubi, « l’exercice de cette liberté concerne d’abord les individus : la création d’une association relève de leur libre initiative ; ils sont libres d’adhérer ou non à une association donnée. Ensuite, le fonctionnement de l’association, du fait de ses propres capacités juridiques, ne peut être exclusivement construit par rapport à aux seuls individus : l’association préserve, protège, défend des intérêts collectifs ou partagés, ces intérêts étant dépendants de son objet ou objectif déterminé dans son statut. » 

La notion de droits collectifs inclut aussi des droits de minorités spécifiques, par exemple les peuples autochtones. Bien sûr, dans la France jacobine et indivisible, de tels droits ne sont pas possibles. Les dites "discriminations positives" compensant des inégalités constatées, et qui se traduisent par des mesures spécifiques (places pour personnes vivant avec un handicap, label ZEP pour certaines écoles, reconnaissance de l'homophobie ou du racisme comme circonstance aggravante d'injure ou d'agression physique, parité en politique) ne sont pas considérés comme des droits collectifs, selon Leclerc. Mais l'ouverture du mariage ou de la PMA ne relèverait même pas de la "discrimination positive", mais bien d'une politique d'égalité.

Même si on laisse de côté erreurs et approximations, la question pose problème. Le sujet qui motive l'interview est l'ouverture de la PMA ; le seul droit dont il est question est le droit à la PMA pour toutes les femmes. En quoi ouvrir la PMA, droit déjà existant et réservé à une partie de la société, serait-il un problème montrant que « le droit individuel prend le pas sur le droit collectif» ? Biard pose ainsi les équations suivantes : « PMA pour les hétéros, sans les lesbiennes et les femmes célibataires = ouf, le collectif va bien ; PMA pour toutes = le droit individuel prend le pas sur le droit collectif ». Pour le dire autrement, selon Biard, l'égalité des droits suppose l'individualisme des seules lesbiennes et femmes célibataires, pas des hétéros. Son sexisme lesbophobe éclate encore.

Il est assez plaisant de voir deux mâles blancs hétérosexuels qui concentrent en eux tous les privilèges parler de « collectif » en refusant d'accorder le moindre crédit à la parole des femmes, notamment des lesbiennes, et en discréditat. C'est d'autant plus amusant que l'interviewé a refusé, quelques lignes plus haut, qu'on puisse débattre collectivement de la définition de telle pathologie comme « particulièrement grave ». Discutons collectivement, mais sur le sujet des femmes, des lesbiennes, de l'éducation des enfant, des maladies graves, c'est aux Mâles Éclairés diplômés en biologie de fixer les limites, car voyez-vous, nous, les mecs, on n'est pas des mômes capricieuses.

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Alors que Testart, la Manif pour tous, Onfray passaient d'interviews en plateau télé, les lesbiennes, comme toujours, étaient quasi-absentes dans les médias. Les discussions ont lieu sans elle - comme pour les femmes portant le voile. Et voilà que Biard et Testart appellent à un débat autour du "collectif". Une question se pose alors : pour eux, les lesbiennes, les gays, les trans, les bis, font-ils/elles partie du collectif ? Pouvons-nous prendre la parole sans la voir invalidée par des mâles hétérosexuels blancs qui vomissent leur haine diplômée ?

On voit bien ce qui se dessine derrière cette distinction mal maîtrisée entre droits individuels et collectifs : la justification des privilèges, de classe, de race, de genre, de position sociale, le discrédit porté aux luttes contre les oppressions au motif qu'elles seraient contre le collectif, le seul qui compte celui des mecs cis blancs hétéros. C'est bien la traduction en langage pseudo-juridique de l'assimilation des revendications LGBT+ à des caprices d'enfant. C'est la haine de la démocratie et du pluralisme déguisé en termes de droits.

Testart répond à Biard : « Dans le cadre du changement climatique (...) on reconnait qu'il y a des droits de l'humanité et des droits de l'espèce humaine, qui valent plus que les droits d'un industriel ou d'un agriculteur. L'écologie a été l'occasion d'arriver à montrer qu'au-dessus des droits de l'homme, il y a des droits de l'humanité. Pourquoi le bioéthique ne le ferait-il pas ? »

Voici donc les lesbiennes, qui osent demander le même droit que les couples hétéros, assimilées à des industriels ou des agriculteurs pollueurs. Ceux-ci détruisent la terre et l'environnement, celles-ci détruisent quoi : la société ? la famille ? Les mouvements écologistes n'ont-ils rien à dire sur cette récupération de leur combat, qui permet à Testart de masquer son incompétence sur les familles homoparentales et d'insulter les lesbiennes ?

L'acquiescement à une société sexiste et homophobe

En plus de détruire famille et société, les lesbiennes seraient des égoïstes qui ne pensent pas au bien-être de leur enfant. Testart nous inflige le slogan de la Manif pour tous, la PMA sans père : « L'enfant n'aura pas de père génétique. Ce qui peut paraître ridicule, mais ça ne l'est pas. Car les enfants s'en inquiètent. Parmi ceux qui sont nés depuis trente ans suite à une IAD, sont beaucoup sont aujourd'hui sur le divan d'un psychanalyste, et ils souffrent. Est-ce qu'on a le droit de fabriquer, délibérément, un enfant orphelin de ses racines génétiques ? Ça ne me parait pas souhaitable. » »

Les psy, que Testart ne voulait pas convoquer dans un débat pour définir la gravité d'une pathologie et ses conséquences sur les enfants, sont ici autoriséEs à témoigner à charge contre les familles de femme seule et de lesbiennes. Bien sûr, Testart ne cite aucune source. Il n'est pas question d'ignorer la souffrance des personnes qu'il mentionne, mais de s'interroger sur leur cause : est-ce dans le projet familial en tant que tel, ou dans le fait que la société ne cesse d'imposer un modèle unique de famille qui fait que les enfants s'en écartant se sentent excluEs ?

Si tel était le cas, cela signifierait que ce ne sont pas les lesbiennes et leur projet familial, l'origine de la souffrance, mais bien des gens comme Testart qui, en imposant une norme familiale, provoque le mal-être. Par exemple, lire qu'on a été « fabriquéEs », et non conçuEs, cela ne provoque-t-il pas de la souffrance ? Lire un « expert » qui nie qu'on a été aimé, éduqué, par une ou des femmes qui vous ont voulu, et non qui vous ont eu par accident, cela ne provoque-t-il pas de la souffrance ?

Adoubé par une revue qui se réclame de l'Action française Adoubé par une revue qui se réclame de l'Action française

Une fois de plus, Testart nie un pan entier de la réalité. De nombreuses familles homoparentales vivent en co-parentalité. Des lesbiennes font des inséminations avec donneur d'un homosexuel qu'elle connaisse, et avec qui elles se répartiront les droits et les devoirs. Le droit, là encore, ne prévoit pas ces situations. Que Testart et la Manif poru tous se rassurent : si dans certains cas, des enfants de lesbiennes n'ont pas de père, dans d'autres, ils et elles ont deux papas et deux mamans.

Mais acceptons le point de vue ignare de Testart, et occupons nous des enfants sans père. Les géniteurs qui abandonnent leur compagne quand elle tombe enceinte, ou juste après la grossesse, ne semblent pas intéresser Testart. Les inégalités de répartition des tâches d'éducation entre mère et père non plus.

Pour Testart, le problème n'est donc pas celui des hommes qui abandonnent leurs enfants, ou le négligent parce que la femme s'en occupe et qu'ils ont mieux à faire.. En 2014, les familles monparentales avec une mère représentent 18,9 % des familles selon ces données de l'INSEE. Je n'ai pas trouvé de données sur les abandons de père. En 2013, toujours selon l'INSEE, on comptait en France 259 875 enfants de moins de trois ans élevés par une mère seule, soit 11 % des enfants. Testart, Charlie Hebdo, La Manif pour Tous qui hurlent contre « la PMA sans père » participe à nier ce phénomène. Ils nient aussi l'inégale répartition des tâches domestiques : selon l'INSEE, une femme passe deux fois plus de temps qu'un homme aux tâches domestiques et à l'éducation des enfants. LMPT devrait corriger son slogan : sa famille idéale, c'est "une maman - un 1/2 papa"

INSEE 2010 INSEE 2010

Pour Testart, le problème n'est donc pas celui des hommes qui abandonnent leurs enfants, ou les négligent. Cela, c'est de l'ordre d'une société machiste dont il est de toute évidence partisan. Le problème, c'est quand des femmes préparent, pensent un projet familial sans homme – qu'importe que l'enfant soit, ici, désiré, aimé, élevé avec affection. Un père qui abandonne ses enfants, on ne le critique pas, cela ne vaut pas la peine d'en parler. Une ou deux femmes qui veulent un enfant sans homme, l'aiment, l'élèvent, sont égoïstes et font souffrir leur enfant. Voilà la logique sexiste de Testart.

On notera d'ailleurs la compassion sélective du biologiste, qui témoigne de la souffrance des enfants « sans père génétique », mais n' a aucune pensée pour les enfants de couples homos qu'il insulte à tour de bras : enfant-objet, résultat d'un caprice, bébé fabriqué. Aucun égard non plus pour les couples d'hommes ou de femmes, qu'il méprise, humilie, rabaisse, infantilise. Le surtaux de suicides des jeunes LGBT est avéré mais qu'importe : Testart peut, sans s'interroger sur les conséquences, ni assumer ses responsabilités dans l'homophobie généralisée de la société, s'allier objectivement avec la Manif pour tous, s'opposer à l'égalité des droits au nom d'une écologie dévoyée, traiter les lesbiennes et les gays d'égoïstes ou de têtes de pont de l'eugénisme, insulter leurs enfants en les assimilant à des objets, étaler son ignorance la plus crasse de la réalité de nos vies. Car voyez-vous, pour parler des pédés et des gouines, quand on est diplômé de biologie et qu'on fait profession de critiquer la science, pas besoin d'expertise : ces gens-là sont tellement individualistes et égoïstes, leur désir compte pour si peu, qu'on peut baver sur elles et eux sans trop savoir de quoi on parle.

Merci à Laure Pora pour m'avoir orienté dans les données de l'INSEE

Dans le troisième billet, je reviendrai sur les illustrations et les autres courts textes consacrés à la PMA.

1Notons que si Testart condamne la GPA comme exploitant le corps des femmes, il en fait la promotion à titre gratuit auprès d'homosexuels, qui lui répondent que ce n'est pas possible. Testart leur signale alors que c'est un signe que la société n'est pas prête pour la GPA. Ainsi, payer une femme pour porter un bébé est une exploitation horrible ; mais ce serait acceptable si elle le faisait gratuitement. Voici une conception de la maternité comme geste désintéressé qui ferait sans doute de très jolis poèmes, mais qu'on peut difficilement qualifier d'émancipatrice.

2On appréciera que pour Testart l'homme « peut faire des enfants jusqu'à très tard », comme s'il les faisait tout seul. L'homme n'a pas de limites, pour le critique de la science de gauche.

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