Quand Henri Peña-Ruiz falsifie Kant pour légitimer les discriminations

Un petit texte du philosophe sur les mères accompagnant les sorties scolaires montre la « rigueur » et « l'expertise » du philosophe en matière de laïcité et de discriminations.

hpenaruiz-fenelon-6-03-2012

Le vendredi 23 août, Henri Peña-Ruiz défendait aux universités d'été de la France Insoumise un prétendu « droit d'être islamophobe », au prix d'une définition du racisme des plus confuses et des plus dangereuses. Selon lui, l'islamophobie se distinguerait du racisme comme simple critique de la religion.

Un court texte rédigé en mars par le philosophe et publié par l'hebdomadaire Marianne donne une idée assez précise de la rigueur intellectuelle d'Henri Peña-Ruiz et de la sincérité de son engagement contre les discriminations, pour la laïcité ou pour la neutralité scolaire – qui est bien plus menacée par la privatisation de l'école publique et l'intrusion des entreprises, enjeu masqué par le philosophe autoproclamé marxiste, que par des mères s'impliquant dans des activités scolaires et que vise le philosophe dans ce billet.

Son texte est disponible sur le site du Comité Laïcité République. Il est rédigé alors qu'un amendement à la loi École de la confiance de Jean-Michel Blanquer, introduit par des député-es LR, proposait l'interdiction du port du voile aux accompagnatrices de sorties scolaires. Le communiqué de ces élu-es était très clair : ce sont bien les femmes musulmanes qui étaient visées. Peña-Ruiz fait mine de ne pas le savoir et affirme que son argumentation « ne cible aucune conviction particulière » alors que tout le monde comprend bien qu'il s'en prend aux femmes portant le voile.

Le texte d'Henri Peña-Ruiz relève de la falsification de la laïcité. Le philosophe conclut ainsi : « Rendre le droit moins ambigu serait salutaire. » Il reprenait ainsi un des arguments-phare des député-es LR. Or, le droit n'est en rien ambigu sur la question. Le Conseil d'état et les dernières jurisprudences posent clairement que l'interdiction au seul motif du port d'un signe religieux est incompatible avec la laïcité et la liberté de conscience, droit fondamental.

Peña-Ruiz a le droit d'être en désaccord avec ce cadre juridique et de demander son évolution. Mais dire qu'il est ambigu parce qu'il ne lui plait pas relève de la plus grande malhonnêteté intellectuelle – malheureusement l'apanage des débats depuis 1989 où les défenseurs de l'interdiction du voile pour les élèves posaient aussi le droit, pourtant très clair, comme confus. Dès lors, Peña-Ruiz peut bien poser comme conforme à l'exigence laïque sa volonté d'imposer la neutralité aux mères portant un signe religieux : le cadre laïque réel dit le contraire.

Le philosophe s'appuie par ailleurs sur un raisonnement qui invoque l'impératif catégorique de Kant  :

« Imagine-t-on pour encadrer une sortie scolaire un parent avec un tee-shirt portant l'inscription 'Humaniste athée' ? Des familles de foi musulmane, catholique ou israélite seraient choquées. Imagine-t-on une personne portant kippa, voile ou croix charismatique ? Des familles athées ou agnostiques seraient choquées. Un tel raisonnement se situe d'un point de vue universaliste et ne cible aucune conviction particulière. 'Agis de telle façon que tu puisses ériger la règle de ton action en loi universelle, donc acceptable par tous.'  »

Je ne trouve pas dans la deuxième partie des Fondements de la métaphysique des moeurs la mention qu'Henri Peña-Ruiz introduit, « donc acceptable par tous. » Bien au contraire, on peut lire : «agis toujours d’après une maxime telle que tu puisses la vouloir en même temps portée à l’universel, à la façon d’une loi ; c’est l’unique condition sous laquelle une volonté ne peut jamais être en opposition avec elle-même, et un tel impératif est catégorique. »

Or, l'impératif catégorique ne prend pas en compte les conséquences d'une maxime qu'on se choisit, il concerne la forme de l'intention. Le question qu'il faut se poser si on le suit n'est pas : « que vont penser les gens de la maxime qui conduit mon action ? », mais bien « que se passerait-il si tout le monde faisait comme moi ? » en vérifiant que l'on n'aboutit pas à une contradiction d'ordre logique. Le passage à l'universel qui guide l'impératif catégorique n'a donc rien à voir avec des personnes qui seraient éventuellement choquées par mes actes.

Henri Peña-Ruiz veut faire de la politique à partir de l'impératif catégorique alors que Kant martèle que ce dernier ne relève pas de la politique, qu'il porte pas sur les conséquences de l'acte mais sur la pureté formelle de l'intention. Vouloir justifier une mesure d'interdiction par ce concept moral kantien ainsi dévoyé relève donc là encore de la falsification – d'autant plus grave qu'en politique, Kant défend la publicité, donc le droit à la libre expression.

Du point de vue de la morale kantienne, Henri Peña-Ruiz devrait s'abstenir d'écrire des bêtises sur l'impératif catégorique, non parce que cela risque de choquer et de déplaire, mais bien parce qu'il devrait ne pas, lui, homme de raison, le vouloir : car si on rendait universelle la maxime qui l'a conduit à falsifier un concept philosophique, tout débat d'idée, tout enseignement de la philo seraient impossibles. Par contre, aucun état ne pourrait, au nom de l'impératif catégorique, interdire à un philosophe d'écrire des bêtises sur la philosophie. Cela relève de la morale, morale qu'il serait peut-être bon qu'Henri Peña-Ruiz cesse d'invoquer à tort pour justifier une mesure antilaïque et liberticide.

Car même si on a oublié ses cours de Terminales sur Kant, on perçoit bien les conséquences dramatiques en termes de libertés d'un tel « raisonnement » qui interdit des pratiques parce qu'elles risquent de choquer. Étonnamment, Peña-Ruiz ne prend pas en compte les réactions des personnes qui ne seraient pas choquées par un tee-shirt « Humaniste athée », une croix, une kippa ou une voile. Parce que lui est choqué par telle et telle pratique, il faut postuler un universel où tout le monde serait choqué par ces pratiques. C'est assez pratique, l'universel compris comme extension de ses préjugés.

Et cela ouvre des perspectives intéressantes : un mariage entre deux hommes ou deux femmes peut choquer, donc interdisons le mariage aux homos ; l'avortement peut choquer, interdisons-le ; l'échange de seringues aux usagers de drogues, l'éducation à la sexualité à l'école, le droit de vote des étrangers, un passage à la sixième république peuvent choquer, ce n'est pas « acceptable par tous ». Il faut donc s'en dispenser et le refuser comme « non universel ».

Le député Christian Vanneste avait lui aussi invoqué l'impératif catégorique pour justifier ses propos homophobes selon lesquels « l'homosexualité est une menace pour la survie de l'humanité ». Voici ce qu'il disait aux juges lors de son procès en appel le 12 décembre 2006 : « Pour les propos qui me sont reprochés, je pars de l’impératif catégorique de Kant. Il y a des comportements que l’on peut universaliser, d’autres non. Les premiers sont les meilleurs, selon Kant. J’ai fait une traduction hyperbolique, dans le sens de l'hyperbole cartésienne, du doute hyperbolique de Descartes, de la position de Kant. « L’homosexualité est une menace pour la survie de l’humanité » signifie juste que si ce comportement était universalisé, il représenterait une menace, dans le sens où les hommes ne se reproduiraient plus. » Henri Peña-Ruiz, qui reprend exactement le même raisonnement, a de qui tenir.

Voilà donc un philosophe qui dévoie Kant pour légitimer par un raisonnement proto-fasciste toutes les discriminations : « interdisons ce qui risque de choquer » étant entendu que risque de choquer ce qui n'est pas blanc, cis, masculin, hétéro, valides et CSP+. Et voilà une gauche qui érige ce philosophe en modèle de rigueur intellectuelle et d'émancipation.

 

Imgage de Une : Par Philou692 — Travail personnel, CC BY-SA 3.0.

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