Le selfie de la honte des député-es Modem

Détruire par la loi le droit d'asile et les vies des migrant-es ne leur suffit pas. Il faut qu'ils et elles se photographient, hilares, en train de festoyer entre deux rounds d'inhumanité.

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Un malade du sida a été illégalement expulsé par la France dans un pays où il ne pourra pas se soigner (voir à ce lien). Richard Ramos fait un gros coucou à la caméra, le café va l'aider à digérer sa double ration de foie gras.

La France enferme des bébés (voir à ce lien). Josy Poueyto pense qu'elle n'aurait pas dû reprendre du bar sauce truffes, mais sourit de toutes ses dents au premier plan.

Les homos, les bis, les trans persécuté-es ne sont pas accueilli-es en France, et expulséEs là où on les maltraite (voir à ce lien). Philippe Michel Kleisbauer voit la fête gâchée car le tiramisu était trop sucré, mais il sait oublier ce petit tracas pour afficher un visage radieux.

Un homme est mort le 8 mars dernier, dans la rue, en face d'un centre d'accueil « inconditionnel » (voir à ce lien). Elodie Jacquier-Laforge se demande si elle peut encore commander des profiterolles.

Des jeunes se suicident du désespoir où les mettent les administrations françaises (voir ici et ici), des centaines dorment à la rue, privé-es de leurs droits par l’État. Michel Fanger desserrerait bien sa ceinture, mais il attend que le selfie soit pris.

Deux jours de suite, la députée Nathalie Avy-Elimas a posté des selfies d'elle et de ses collègues Modem à table entre deux séances sur le projet de loi Collomb. Elle publie sa deuxième photo avec ce commentaire : « J2 On prend des forces...#PJLAsileEtImmigration ». Ces député-es n'ont pas eu à passer par le tribunal administratif et la cour d'appel pour que l'Etat les autorise à "prendre des forces" sur des nappes blanches, dans une salle au grand decorum. A Calais, pour "prendre des forces", les migrantEs ont dû attendre que les associations obtiennent des décisions de justice et que l'Etat les applique.

Lundi a commencé à l'Assemblée nationale la discussion sur ce texte condamné par l'ensemble des associations de terrain. Hier, les organisations de lutte contre le sida et LGBT dénonçaient les conséquences pour les personnes gravement malades et les minorités sexuelles persécutées1. Lundi, la Cimade manifestait dans 40 villes pour protester contre ce « code de la honte » et les avocat-es de la CNDA enterraient le droit d'asile devant l'Assemblée nationale. Dimanche, le Baam et des dizaines d'organisations manifestaient de l'Assemblée au Sénat.

Aides le 17 avril par Mathieu Brancourt Aides le 17 avril par Mathieu Brancourt

Toutes ces organisations le disent : cette loi va démanteler l'asile et es droits des migrant-es, agraver les horreurs d'une politique déjà indigne, il faut la rejeter entièrement. Le seul équilibre que le texte trouve, c'est entre enfermement et expulsion, privation de droits et racisme assumé. Là où il faut refuser le texte en bloc, le groupe Modem assure à coups d'amendements un ripolinage – refusé d'ailleurs par Collomb et ses marionnettes députées – tout en vantant l'orientation générale du texte, une orientation raciste et liberticide, donc. Ce n'est pas de l'ajustement hupanitaire, c'est de la complicité : donner l'illusion d'un débat au sein de la majorité et ses allié-es, montrer qu'on a un peu pensé aux droits, à la marge, du bout des lèvres. C'est un peu comme jeter du haut d'une falaise une bouée pour enfants à des milliers de personnes menacées par un raz-de-marée, et passer devant les caméras pour vanter son héroïsme. Gérard Collomb ne s'y est pas trompé, qui a indiqué mardi en séance à une des porte-paroles du Modem à quel point il partageait sa vision. Ces parlementaires vont voter en cœur, et auront la conscience aussi apaisée que leur faim après ces repas photographiés, le petit biscuit accompagnant le café leur faisant oublier leurs amendements retoqués, les bébés enfermés, les homos et les trans torturé-es, les malades condamné-es et leur lâcheté.

En publiant comme commentaire des débats sur la loi ces photos de parlementaires rassasié-es et hilares, la députée Modem offre à l'Histoire une archive intéressante à plus d'un titre. D'une part, elle complète la philosophie sartrienne en rappelant qu'il y a des gens qui sont salauds et lâches en même temps. D'autre part, elle témoigne du décalage total de ces « représentant-es » avec les citoyen-nes, et notamment les forces vives de l'humanité, celles-là même qui luttent sur le terrain pour que l'égalité, la liberté et la fraternité ne soient pas que des mots inscrits sur les murs dorés des palais républicains, qu'on lit vaguement en attendant la petite prune d'après le café. Des personnes meurent de la politique françaises, dorment à la rue, ont leur vie brisée, sont harcelées par la police. Des centaines, des milliers de bénévoles consacrent du temps à accompagner ces personnes dans leur démarche, leur donner de quoi survivre, les héberger, leur donner des cours, les suivre psychologiquement, les aider – et des parlementaires payé-es plus de 6000 euros par mois s'affichent dans un cadre luxueux, pétant de bouffe et d'aise, heureux-ses de saborder le travail de ces bénévoles et la vie des migrant-es.

Enfin cette photo le dira aux historien-nes : ces élu-es, qui ne seront connu-es dans vingt ans que par cette image obscène, savaient penser à leur ventre en nourrissant celui de la bête immonde.

Les député-es sur la photo sont : Nathalie Avy-Elimas, Josy Poueyto, Michèle de Vaucouleur, Maud Petit, Elodie Jacquier-Laforge, Richard Ramos, Philippe Michel-Kleisbau, Laurence Vichnievsky, Mohamed Laqhila, Philippe Bolo, Michel Fanget

 

Quelques heures après la publication de ce billet, Nathalie Avy-Elimas retirait le selfie de la honte. Il ne reste plus aux députées Modem qu'à présenter leurs excuses aux migrant-es, aux associations qui les soutiennent et à voter contre la loi.

1 Concernant la communication mensongère d'En Marche sur les réfugié-es LGBT, lire les réactions associatives dans cet article. Sur les conséquences de la loi pour les séropos, lire aussi l'interview d'Adeline Toullier, de Aides.

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