Des scientifiques au supermarché (1)

« L’état de nos connaissances ne saurait être un supermarché dans lequel on pourrait ne choisir que ce qui nous convient et laisser en rayon ce qui contredit nos opinions », affirme une tribune qui... fait très exactement ce qu'elle dénonce.

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Parue en France dans L'Opinion, cette tribune est signée par 250 personnes, scientifiques, journalistes, spécialistes de la vulgarisation, etc. Elles entendent lancer « un cri d'alerte sur le traitement de l'information scientifique dans les médias, ainsi que sur la place qui lui est réservée dans les débats de société. ». La tribune vise à ce que « les sujets à caractère scientifique puissent être restitués à tous et à toutes sans déformation sensationnaliste ni idéologique et que la confiance puisse être restaurée sur le long terme entre scientifiques, médias et citoyens. »

On y retrouve des recommandations bienvenues pour des débats publics de qualité : « Il n’est pas souhaitable de donner autant de poids à un fait scientifique dûment établi qu’à sa négation. Il serait par exemple impensable qu’après quinze minutes d’un sujet sur la station spatiale internationale, l’on donne quinze minutes d’antenne aux adeptes de la Terre plate. » Alors que la promotion de l'homéopathie s'invite dans les rédactions en refusant la sanction des évaluations scientifiques qui justifient le déremboursement, alors que le discours anti-vaccin gagne et fait des dégâts qui se comptent en vies humaines1, de tels rappels sont nécessaires.

Malheureusement, la tribune ne peut pas atteindre l'objectif qu'elle se donne. La position assumée par les signataires, celle d'une neutralité idéologique de la science et de la recherche, est un mythe invalidé... par la science elle-même, en l'occurrence les sciences sociales, notamment la sociologie de la science. On ne peut pas lutter contre l'obscurantisme scientifique en défendant une vision erronée de la science. J'y reviendrai dans un billet ultérieur.

Dans ce billet, je voulais noter une contradiction flagrante : les signataires pratiquent ce qu'ils et elles interdisent. Il et elles affirment que « l’état de nos connaissances ne saurait être un supermarché dans lequel on pourrait ne choisir que ce qui nous convient et laisser en rayon ce qui contredit nos opinions ». Or c'est très précisément ce qu'ils et elles font. C'est ainsi qu'ils et elles évoquent les OGM : « Le fait qu’un organisme soit génétiquement modifié (OGM) ne présente pas en soi de risque pour la santé ». La phrase est un exemple de consensus scientifique illustrant le précepte formulé grâce à la métaphore du supermarché.

Les signataires renvoient à un document de l'Organisation Mondiale de la santé, « Questions fréquentes sur les aliments génétiquement modifiés ». Or cette note n'est pas une revue de la littérature scientifique sur le sujet. Elle est avant tout un état des lieux des discussions, des pratiques nationales et des recommandations de l'OMS ou de la FAO (Organisation pour l'alimentation et l'agriculture).

L'innocuité des aliments transgénique est abordée après avoir rappelé les avantages des OGM, dont certains peuvent même avoir des conséquences bénéfiques sur la santé humaine puisqu'ils permettent de réduire l'utilisation de pesticides ou d'insecticides.

En matière de risques et de dangers, l'OMS distingue trois enjeux. Sur le premier, « l'allergénicité », le transfert d'un caractère allergène d'un organisme connu pour être à risque vers un autre qui n'a pas de caractère allergique, l'organisation écrit : « Aucun effet allergique n’a été mis en évidence concernant les aliments génétiquement modifiés actuellement sur le marché. » L'OMS indique bien que « le transfert de gènes d’organismes couramment allergènes vers des organismes non allergiques n’est pas encouragé sauf s’il est prouvé que le produit protéiné du gène transféré n’est pas un allergène. » Elle rappelle que les aliments conçus à l'aide de méthodes de reproduction classique ne font pas l'objet de telles évaluations.

Un autre risque concerne le transfert de gène potentiellement dangereux pour la santé humaine, notamment « des gènes résistants aux antibiotiques utilisés comme marqueurs lors de la création des OGM. » La résistance aux antibiotiques est considérée par l'OMS comme un des dix enjeux majeurs de santé publique actuels. Sur cette question, l'organisation écrit : « Bien que la probabilité d’un tel transfert soit faible, le recours aux techniques de transfert génétique ne mettant pas en jeu des gènes résistants aux antibiotiques est encouragé. »

Le troisième enjeu est le croisement hétérogène : « La migration de gènes provenant de plantes génétiquement modifiées vers des cultures classiques ou des espèces connexes se trouvant dans la nature (appelée «croisement hétérogène»), ainsi que le panachage de cultures issues de semences classiques et cultures génétiquement modifiées risquent d’avoir un effet indirect sur la sécurité sanitaire des aliments et sur la sécurité alimentaire. » Le risque ici est avéré, la situation s'est déjà produite (« Il est arrivé que des cultures génétiquement modifiées, homologuées pour la nourriture des animaux ou l’utilisation industrielle, soient décelées à faible dose dans des produits destinés à la consommation humaine. ») et l'OMS mentionne des mesures déjà prises par certains pays.

Le document est particulièrement clair sur le rôle majeur que doivent jouer les contrôles : « Les OGM diffèrent par les gènes insérés et la manière d’opérer. Cela signifie que leur innocuité doit être évaluée au cas par cas et qu’il est impossible de se prononcer d’une manière générale sur tous les aliments transgéniques. Ceux qui sont actuellement sur les marchés internationaux ont passé avec succès des évaluations du risque et il est improbable qu’il présente un quelconque risque pour la santé humaine. De plus, on n’a jamais pu montrer que leur consommation par le grand public dans les pays où ils ont été homologués ait eu un quelconque effet sur la santé humaine. L’évaluation de l’innocuité des aliments transgéniques doit reposer sur le recours permanent aux évaluations du risque basées sur les principes du Codex et, le cas échéant, la surveillance après commercialisation. »

Affirmer comme fait établi « qu’un organisme soit génétiquement modifié (OGM) ne présente pas en soi de risque pour la santé » sur la base de ce document implique donc bien une sélection des informations scientifiques. Comparons à la formulation suivante : « Les risques pour la santé, minimes, que peuvent présenter un OGM, peuvent être réduits par des bonnes pratiques qu'il faut encourage et étendre. Ce sont ces bonnes pratiques et ces contrôles qui font qu'aujourd'hui, les aliments transgéniques actuellement commercialisés sont sans risque. Ces évaluations et contrôles doivent être permanents »2 . Une telle conclusion aurait laissé un peu moins d'enjeux sur les rayons du supermarché dans lesquels les signataires sont allé-es piocher leur connaissance pour appuyer leurs idées.

Du document qu'elle présente comme base du consensus, la tribune met donc de côté le fait que l'innocuité documentée par l'OMS concerne les aliments commercialisés aujourd'hui. Elle met aussi de côté la présentation de risques avérés, quoique minimes. Elle met surtout en soi, en évoquant une innocuité « en soi », les recommandations émises pour réduire ce risque.

Les signataires présentent donc les OGM comme non risqué « en soi », niant ainsi le rôle, pourtant décrit comme majeur dans le document, des précautions, restrictions et évaluations. Oser prétendre qu'une telle sélection des informations est neutre idéologiquement pourrait faire rire. Mais à l'heure des politiques austéritaires, de la relégation des impératifs sanitaires ou environnementaux loin derrière les logiques économiques et les intérêts privés, voir des personnes militant, de fait, contre le principe de précaution et son application telle que recommandée clairement par l'OMS se parer hypocritement d'un document scientifique dont ils et elles biaisent la présentation, laisse un goût amer.

Dans le prochain billet, nous verrons comment les pratiques de certains signataires entrent en totale contradiction avec la représentation d'une science pure et neutre, sans idéologie.

 

1Notons que l'Organisation Mondiale de la Santé écrit dans le document cité par les signataires sur les questions vaccinales : « Les motifs de la non-vaccination volontaire sont complexes; un groupe consultatif de l’OMS a mentionné l’excès de confiance, les difficultés d’accès aux services et le manque de confiance comme raisons essentielles. » La seule lutte contre le discours anti-vaccin, aussi nécessaire soit-elle, ne suffira donc pas et les recommandations scientifiques produites dans la tribune implique aussi de renforcer mondialement l'accès aux services de santé. Mais les signataires n'en parlent pas.

2Alors que les signataires n'évoquent que les questions de santé, le document de l'OMS évoquent d'autres risques : pour l'environnement, autour des brevets. La tribune a donc sélectionné des informations pour aller dans le sens de l'opinion des auteurs. Il en est de même avec la phrase censée résumer un consensus scientifique sur le nucléaire : « L’énergie nucléaire est une technologie à faible émission de CO2 et peut contribuer à la lutte contre le changement climatique. » Comme si l' enjeu principal du nucléaire était l'émission du CO2. Si la segmentation de problèmes est une démarche utile, voire nécessaire à la recherche scientifique, une telle méthode ne saurait dicter les débats politiques autour des choix, par exemple dans les politiques énergétiques. Les signataires de la tribune, qui prétendent militer pour une meilleure articulation entre science, journalisme et débat public, sont ici aussi en train de sélectionner les connaissances scientifiques pour défendre leurs idées pro-nucléaires, bref de faire très exactement ce qu'ils prétendent combattre.

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