Des journalistes au supermarché (2) : la signature de Géraldine Woessner

Le collectif #NoFakeScience tolère-t-il la manipulation des sciences humaines et sociales à des fins racistes ? Si non, pourquoi avoir accepté la signature de la journaliste Géradline Woessner, qui a inventé une science démographique justifiant la théorie du Grand Remplacment ?

 

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Quittons provisoirement l'analyse de la lettre même de la tribune du collectif NoFakeScience pour nous intéresser à ses soutiens. Plusieurs signatures posent question au regard des recommandations de la tribune1. Mais le cas le plus flagrant et le plus violent est celui de Géraldine Woessner.

Le 17 mars 2019, la journaliste d'Europe 1 assurait sur Twitter que la théorie du grand remplacement, échafaudée notamment par Renaud Camus, n'était pas une « théorie », mais une « PEUR » (les capitales sont d'elle, mais pas les passages soulignés ensuite), peur qui « s ’appuie sur des éléments concrets, que nous fournissent les pays qui, contrairement à la France, tiennent des statistiques ethniques. ». Elle rajoutait : « Ce n’est pas un mal : c’est un FAIT. Dicté par la science démographique, avec lequel il faut composer. »

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« Éléments concrets », « statistiques », « fait  dicté par la science » : Géraldine Woessner convoquait le lexique de l'objectivité et de la science pour cautionner une théorie du complot. La théorie raciste du Grand Remplacement n'est pas une simple peur face à des changements sociaux liés à des migrations. Elle est une théorie du complot indiquant qu'il y a une volonté des peuples (« arabo-musulmans », pour reprendre une terminologie sans sens) et des dirigeant-es français-es et européen-nes (les « remplacistes ») de procéder volontairement à une substitution des populations. La journaliste d'Europe 1 n'a évidemment cité aucune étude. Et pour cause : elle a ouvertement inventé une science démographique au service de son discours raciste. Vous avez dit #NoFakeScience2 ?

C'est donc un discours mensonger, raciste et complotiste que Géraldine Woessner a qualifié de « fait dicté par la science démographique »Et elle l'a fait deux jours après les attentats islamophobes de Christchurch. Brenton Tarrant a tué 51 personnes et en a blessé 49, inspiré par la théorie du Grand Remplacement de Renaud Camus. Deux jours après, Géraldine Woessner nous explique, en dévoyant la science, que le Grand Remplacement n'est pas une théorie, mais un fait documenté par la science.

Si on combat les Fake Sciences, comment peut-on accepter Géraldine Woessner comme soutien alors qu'elle a produit un faux scientifique ? Quelle différence, sur le plan épistémologique, entre des anti-vaccins qui dévoient, extrapolent, inventent des données scientifiques et la journaliste d'Europe 1 qui monte de toute pièce une « science démographique » au service d'une théorie du complot suprémaciste ?

Si les initiateur-rices de la tribune ignoraient la falsification scientifique à laquelle Géraldine Woessne a procédé, en lui demandant ou en acceptant son soutien, ils et elles peuvent maintenant corriger cette grave erreur. Faute de quoi, ils et elles enverraient comme signal dans les débats publics qu'on peut dire YesFakeScience quand il s'agit des sciences sociales et que cela sert les complotistes racistes.

MAJ le  21 juillet : on peut lire ce fil Twitter montrant l'étendue du faux historique proposé par Géraldine Woessner et cautionné encore ce jour par le Collectif No Fake Science.

1C'est le cas du journaliste scientifique Mac Lesgee, célèbre pour sa participation à des publicités pour une marque de brosses à dents. Les publicités reprenaient une grande partie des codes de son émission de vulgarisation. Cette confusion totale entre information et promotion publicitaire mériterait pourtant un débat, et peut-être des précautions avant d'accepter sa signature dans une tribune plaidant pour une science neutre et des journalistes sans idéologie.


C'est aussi le cas de la présidente de l'association Voix du Nucléaire, groupe d'intérêt défendant le choix du nucléaire. Il semble que les signataires de la tribune accepte que la science soit au service de certaines idéologies en matière de choix énergétiques, et en rejettent d'autres. Tout en assurant de la neutralité idéologique de la Science.

2On peut mesurer le niveau de manipulation des données scientifiques en lisant ce tweet de G. Woessner : « En France, on ne débat PAS. RIEN. On préfère NIER les taux de natalité plus élevés de populations allogènes, au motif que la République, très forte, serait capable d’intégrer chacun dans son grand creuset laïc et républicain... ». Outre qu'affirmer que les questions migratoires et démographiques ne sont pas débattues est un pur mensonge, les taux de natalité sont loin d'être les seules données à prendre en compte pour parler d'un Grand Remplacement. Voir par exemple cette étude de l'INED (et d'une manière générale, toutes les études de l'INED sur le sujet).

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