Christophe Conte et la sémantique de l'homophobie

Tout en insultant le président de SOS Homophobie ou le producteur de "120 Battements par minute" qui le reprenaient sur un de ses messages, le journaliste Christophe Conte fournit en quelques tweets des arguments pseudo-linguistiques pour que les injures homophobes continuent de prospérer - alors même qu'elles produisent rejet, isolement et poussent au suicide.

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La langue est le premier vecteur de l'homophobie. La première expérience que la plupart d'entre nous faisons de notre homosexualité n'est pas notre premier amour ou notre première relation sexuelle. C'est l'injure.

En 2014, l'Institut national de prévention et d'éducation à la santé (INPES) publiait un rapport sur les minorités sexuelles face au risque suicidaire, qui synthétisait les études sociologiques et médicales disponibles documentant le surtaux de suicides chez les jeunes LGBT+. On peut y lire que « les injures (comme « pédé », « tapette », « enculé », « gouine »...), fréquentes dans les cours de récréation et au sein des groupes de jeunes, sont considérées comme parmi les plus infamantes et les plus stigmatisantes. » Et puisqu'il faut enfoncer les clous, le rapport enchaine : «  C’est dire combien les jeunes qui se découvrent homo-/bisexuels, ou ceux qui sont perçus comme tels, peuvent connaître la détresse tôt au cours de leur vie. » Avant tout par les mots.

L'insulte homophobe nous rabaisse, même quand elle ne nous vise pas personnellement. Elle nous rabaisse même quand la personne visée se défend. Je joue au foot, un membre de mon équipe traite le capitaine adverse de « pédé » ; bien que non visé, je suis rabaissé puisque une part de mon identité constitue le fondement de l'insulte. L'insulté se défend : il ne dira pas que l'insulte est homophobe, il va dire : « je ne suis pas pédé ». Entendant cette défense, je suis rabaissé une deuxième fois, par la personne qui a été visée ouvertement par l'injure, et qui, défendant son honneur, indique bien à quel point il est dégradant d'être ça. Et j'ai intérêt à ne pas l'ouvrir pour dire que l'échange m'a blessé.

C'est par les mots que nous apprenons que la société nous place en bas des hiérarchies. Les militantEs de l'homophobie ne s'y sont pas trompéEs. Imposer un vocabulaire prêt-à-l'emploi (« droit à l'enfant », « PMA sans père », « défense de la famille »), relativiser la portée d'une insulte, restreindre, y compris par la voie judiciaire, le sens du mot « homophobie » forment le socle du combat des Christian Vanneste, Christine Boutin, Manif pour tous et affilié-es.

Ce combat est efficace. Act Up-Paris a été condamnée en première instance et en appel pour avoir affirmé que la Manif pour tous était homophobe. Avant que la Cour de cassation n'annule ces décisions, la justice française a donc limité le sens du mot « homophobie » et exclut toutes les pratiques hiérarchisant la société, et les familles, en fonction de l'orientation sexuelle. Au-delà de la justice, nombreux-ses sont ceux et celles pour qui s'opposer à l'égalité des droits ne serait pas homophobe ou lesbophobe. De même, on ne compte plus les médias qui reprennent les notions de « PMA sans père » ou de « droit à l'enfant » (voir par exemple mon analyse sur Charlie Hebdo, notamment l'éditorial de Gérard Biard).

Minorer l'importance des mots dans la lutte contre l'homophobie (comme du reste, de toutes les oppressions), c'est minorer l'impact qu'ils ont, et dont je n'ai donné qu'une petite idée en citant un rapport sur le suicide ; et c'est, au minimum, faciliter le travail de la Manif pour tous et consorts dans leur objectif de hiérarchisation accrue de la société en fonction de l'orientation sexuelle.

Minorer l'importance des mots, c'est bien ce que vient de faire le journaliste Christophe Conte (Inrockuptibles, France Culture) en banalisant l'insulte « Enculé » et en s'en défendant avec une arrogance des plus banales. Sur ce terme, on peut lire ou relire cette analyse de Gaëlle Krikorian, où elle réfute chacun des pseudo-arguments invoqués pour en justifier l'usage.

« Décidément, sont maladroits tous ces enculés ». C'est en ces termes que Conte commente la 14 février un article de presse dont le titre nous informe que « Nordahl Lelandais a avoué avoir tué la petite Maëlys "par accident" ». Quelques jours plus tard, le président de SOS Homophobie le reprend sur l'usage du terme « enculés ». Ce mot, explique Joël Deumier, « est une insulte à caractère homophobe; l’utiliser dans le langage courant comme vous le faites c’est banaliser l’homophobie. » « Et c’est regrettable. », conclut-il.

© joeldeumier

Joël Deumier met ainsi le journaliste face à ses responsabilités : Christophe Conte banalise l'usage du mot, naturalise sa violence homophobe. Le président de SOS Homophobie aurait pu rajouter que dans le contexte, associer « enculé » à un assassin d'enfant réactive en plus le cliché de l'homosexuel pédophile, du glissement pédé / pédéraste / pédophile.

La réaction de Conte face au regret exprimé par Deumier est violente, mais banale : : « J'attendais le premier débile pour la faire [= la remarque sur l'homophobie du mot 'enculé'], il a tardé à arriver. (Est-ce que débile est une insulte handicapémentalphobe ?) ». On notera que le verbe « J'attendais » montre que Conte a réfléchi à ce qu'il a écrit, et que c'est en pleine connaissance de cause qu'il a choisi ce terme.

Le producteur du film 120 Battements par minute, Hugues Charbonneau, le reprend à son tour, pointant la situation de privilège et d'arrogance insultante de Conte : « Journaliste aux inrocks chantre des stigmatisations homophobes (il faut voir les mentions). Évidement mec on t'as pas traité d'enculé pendant toute ta scolarité. C'est pas un petit tweet qui va pousser au suicide des jeunes gays, faut pas exagérer. Vous êtes fragile les enculés. »

© hcharbonneau

Comme on le voit avec sa mention du suicide, Hugues Charbonneau reprend ce que sait tout militant LGBT+, et qui a été prouvé par les études citées dans le rapport de l'INPES : contrairement à ce qu'affirme Conte pour se dédouanner, les mots ont un impact, les mots de l'homophobie peuvent tuer.

Dans les quelques échanges qui vont suivre, que ce soit avec Deumier ou Charbonneau, Conte développera toutes les armes de la rhétorique de l'oppresseur interpellé :

- L'insulte : « débile  », « vous êtes complètement con », « je vous laisse à vos délires ».

© christopheconte

Le procédé est d'une banalité affligeante venant d'hommes cis, blancs, valides et hétéros, qui pensent, vivant sans cesse dans le privilège permis par l'oppression des autres, qu'ils ont le droit d'humilier et rabaisser leurs interlocuteur-rices dans le débat public. 

Les insultes choisies par Conte, notamment celles qui ont une histoire dans le vocabulaire médical comme « débile » ou « délires », le désignent comme l'étalon de l'intelligence et de la rationalité. L'homosexualité a été retirée de la liste des maladies mentales par l'Organisation mondiale de la santé en 1992, mais le registre des tweets fleure bon la psychiatrisation de la lutte contre l'homophobie.

Surtout, le réflexe de l'insulte nous rappelle à l'ordre homophobe de la société et des débats publics. Dans l'exemple fictif que je donnais plus haut, j'indiquai qu'il ne valait mieux pas se dire blessé par l'usage d'un terme comme « pédé ». La violence, au minimum verbale, vient nous faire taire. C'est très précisément ce à quoi s'est livré Conte.

Malheureusement pour lui, les homos qui ont choisi de militer ont une expérience de l'insulte qui leur ont permis d'y faire face. Elle n'aura donc pas l'effet de sidération ou d'intimidation que lui prête Conte et n'a qu'un effet : voir à nu la violence d'un mâle cisgenre blessé dans son orgueuil.

- Le néologisme tournant en dérision les dénonciations de l'homophobie  : « Est-ce que débile est une insulte handicapémentalphobe ? », « mouchophobe », « vaginophobe », « maisonclosophobe ».

Il s'agit d'un procédé classique des homophobes, visant à disqualifier le vocabulaire que se donnent les personnes souffrant d'oppressions.

On le voit particulièrement à l’œuvre quand il est question de « transphobie « , « lesbophobie », « islamophobie » ou encore d'« handiphobie » - autant de termes relativement récents dans les débats publics. La première forme d'une oppression étant l'invisibilisation et la réduction au silence, il est logique que le langage courant n'ait pas mis à disposition des termes permettant de désigner les paroles, pratiques et politiques stigmatisant les homos, dont les lesbiennes, les trans, les personnes handicapées. Il est encore plus logique que ce soit les personnes en lutte contre les oppressions qui forgent des termes à partir des outils à leur disposition. Et il est nécessaire que ces termes choquent, surprennent, face rire, puisqu'ils mettent en mot des pratiques de stigmatisation jusqu'ici passées sous silence, et que personne, pour l'essentiel, ne considérait comme scandaleuses.

Alors que le terme « homophobie » a près de quarante ans, Conte s'en moque donc encore avec ce même procédé, dans une logique qu'on pourrait expliciter ainsi : «  si tout est prétexte à -phobie, alors les réactions indignées face à l'homophobie que je viens de produire ne doit pas être bien sérieuse, pas vrai ? »

On notera au passage, sans s'en étonner, que les néologismes proposés par Conte tournent en dérision d'autres oppressions. On lui rappellera donc que les termes « sexisme », « psychophobe », « handiphobe » ou « putophobe » sont utilisés pour désigner des réalités bien tangibles.

- La hiérarchisation de combats auxquels il ne prend pas part.

Alors que Joël Deumier argumente sur les conséquences de l'homophobie en matière de rejet, d'isolement et de discriminations, Conte répond : « Je ne crois pas que l'emploi ou non du mot "enculé" n'interfère dans ces questions, j'espère que votre combat se situe ailleurs que dans ces pinailleries sémantiques ». Au cas où on ne l'aurait pas compris, Conte nous indique bien que la lutte contre l'homophobie n'est pas sienne (« votre combat »).

Cela ne l'empêche pas d'avoir un avis, et qu'importe s'il repose sur ses seuls préjugés (« Je ne crois pas ») et ses espérances (« j'espère »). Il lui aurait pourtant fallu peu de temps pour trouver le rapport de l'INPES que j'ai cité en introduction documentant le lien entre banalisation de l'homophobie et risque suicidaire chez les jeunes LGBT+. Il aurait ainsi pu lire ce court article de SOS Homophobie sur les intentions de suicide chez les personnes appelant l'association.

Christophe Conte ne « croit pas » que l'emploi banalisé d'une insulte homophobe entraine le rejet et l'isolement des homosexuelLEs. Des enquêtes sociologiques prouvent le contraire. Et de nombreux témoignages en attestent. Christophe Conte ne va quand même pas passer dix minutes sur Internet pour tenter de se renseigner sur l'homophobie. Mise en regard du document de l'INPES, l'expression « pinaillerie sémantique » relève d'une ignorance criminelle, bien confortable pour l'intéressé : « si ce que vous me dites n'est que pinaillerie, pourquoi irai-je me remettre en cause ? ».

Mais au-delà de cette ignorance assumée, et bien confortable, ce jugement soulève une série de questions : si la dénonciation d'une insulte homophobe est de la « pinaillerie sémantique », pourquoi y accorder une telle importance, et défendre mordicus l'usage d'un terme dénoncé comme homophobe ? Et quelle est la valeur des énoncés d'un journaliste qui pense que les débats sur son outil de travail principal, la langue, sont des « pinailleries » ?

La redéfinition de l'insulte

Comme le rappelle Gaëlle Krikorian dans son article déjà cité, « Utiliser "enculé" comme insulte revient à déprécier ceux qui pratiquent le sexe anal. Dans les représentations hétéronormées courantes, celui ou celle qui se fait pénétrer est inférieur à celui qui pénètre. L’ « actif » domine le « passif ». Au propre et au figuré. Il domine les femmes et les pédés (...) Un enculé, donc, c’est un pédé. Une tapette, une pédale, quelqu’un qui suce et qui se fait mettre (du moins pour le sens commun, c’est la représentation classique qu’on s’en fait). Or tout cela porte la marque de la passivité, de l’infériorité. Raison pour laquelle on utilise ces termes comme insulte de choc. Ils doivent en effet servir à rabaisser ou à humilier une personne avec laquelle on se trouve en conflit. »

Les dictionnaires rappellent qu'enculé est en premier lieu une personne qui a subi une sodomie, avant d'être un adjectif marquant le mépris. C'est bien parce qu'un enculé est un passif, un sous-homme, qu'il est méprisable. Même quand le mot est simplement synonyme de « connards » (qui est sexiste), il n'en reste pas moins dévalorisant pour toute personne se faisant pénétrer, et notamment les hommes.

Christophe Conte, en bon défenseur de l'ordre hétérosexuel, habitué à ses privilèges sur les « enculés », pensent que le sens des mots lui appartient. Le tweet d'un soutien du journaliste tente de retirer au terme son caractère homophobe (« Cette expression, comme « fils de pute », est lexicalisée ou fixée : le sens premier n’y est plus. La caractériser d’insulte homophobe est vraiment de mauvaise foi. ») On vient de voir qui était « vraiment de mauvaise foi » sur le sujet. Conte va bien sûr soutenir la redéfinition du terme : « Le pire, c'est de devoir encore s'en justifier. » Il se transforme ainsi en victime. On remarquera au passage que dans les tweets de Conte, quand un hétéro discute du sens d'un terme homophobe, c'est une « justification ». Quand c'est un militant homo, c'est une « pinaillerie ». Un privilège, sans doute.

A défaut d'une expertise sur l'homophobie et son lexique, Christophe Conte a donc condensé en quelques tweets les grands principes d'une pseudo-linguistique justifiant l'usage d'insultes homophobes, dédouanant leurs auteurs de toute responsabilité, naturalisant la violence que véhicule la langue. Une pseudo-lingusitique de l'oppression, de la lâcheté et de la paresse intellectuelle. Ce qui étonne le plus dans ces quelques messages, ce n'est pas leur violence, c'est leur banalité. La violence des réactions du journaliste prouve à quel point la société nous conditionne à ne pas interpeller l'ordre hétérosexuel dont il est un brave défenseur, au mépris de nos vies.

 

Quelques liens utiles

 

Les définitions de base des LGBT+-phobies :

https://www.sos-homophobie.org/definitions/homophobie

 

Un glossaire plus complet :

https://www.sos-homophobie.org/definitions-homophobie-lesbophobie-gayphobie-biphobie-transphobie

 

Une analyse par Gaelle Krikorian :

http://lmsi.net/Vous-avez-dit-encule

 

Le rapport de l'INPES :

http://inpes.santepubliquefrance.fr/CFESBases/catalogue/pdf/1291.pdf

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