Maccarthysme universitaire (1): une offensive raciste

Les attaques actuelles contre la recherche académique et l'enseignement en sciences humaines et sociales (SHS) sont une des déclinaisons de la politique ouvertement raciste de la majorité.

 

On ne peut isoler les procès en « islamogauchisme » faits au monde universitaire de l'agenda islamophobe qui vise l'ensemble des musulman·es en France. Pour ne s'en tenir qu'à la dernière séquence, particulièrement violente, on peut citer : le discours présidentiel du 2 octobre pointant « l'islamisme » comme seule atteinte à la laïcité et aux valeurs républicaines ; la dissolution du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), sans procès contradictoire, alors que l'association n'a jamais fait l'objet d'aucune plainte, mais bien la cible d'une campagne de calomnies l'associant à l'attentat de Samuel Paty – cette dissolution prive en partie les musulman·es d'un outil pour se battre contre les discriminations dont ils font l'objet ; le projet de loi sur le séparatisme et de nombreuses mesures annoncées, comme l'interdiction des certificats de virginité1 ; l'exagération de problèmes, comme l'évitement par des jeunes filles des cours de natation pour y éviter harcèlement et moqueries, le refus d'en considérer l'ensemble des causes et leur attribution aux seules familles musulmanes ; la stigmatisation de tous les habitants arabes et noirs d'une ville sur la base des mensonges d'un professeur en mal de reconnaissance, soutenu par un conseiller ministériel ; etc, etc.

Il ne s'agit que de quelques exemples. « Islamogauchisme » est une arme contre les musulman·es ou les personnes assignées à l'islam, avant d'être une arme contre les libertés académiques et la recherche en sciences sociales. La députée de la majorité Aurore Bergé en fournit un exemple frappant le jeudi 18 février 2021 sur LCI. Elle s'offusque de l'invitation faite au rappeur Medine, qu'elle qualifie « d'islamiste », par l’École Normale Supérieure alors qu'il aurait appelé dans une chanson à « tuer les laïcards », ce qui est faux. C'est sûr d'une forme d'intimidation contre l'ENS. Mais il s'agit avant tout d'une tentative de disqualifier un Français d'origine maghrébine critiquant l'instrumentalisation raciste de la laïcité, de le priver d'un écho dans une école prestigieuse, de le réduire au silence, comme tout·e musulman·e refusant les règles du jeu racistes de la France.

© Mame-Fatou Niang

Comme l'ont noté de nombreuses personnes racisées cette semaine, la réaction d'une grande partie du monde universitaire aux attaques dont il fait l'objet ne tient pas assez compte des premières personnes visées, les musulman-es, et plus généralement des personnes racisées dénonçant ou étudiant le racisme en France. Cela impliquerait par exemple de reconnaître que ce même monde universitaire est resté silencieux quand le CCIF a été dissous, alors que cette mesure liberticide relève très exactement du même agenda politique que les accusations en « islamogauchisme ». Cela impliquerait aussi que chercheur·ses et enseignant·es blanc·hes reconnaissent que leurs collègues racisé·es ont été la cible de telles accusations. Le monde universitaire blanc ne devrait pas avoir pour réflexe de rejeter l'accusation d'islamogauchisme ou de se l'approprier de façon ironique pour faire des blagues, mais d'organiser des solidarités concrètes avec les premières victimes de cet agenda raciste. Il s'agit aussi de soutenir les initiatives existantes, telles la manifestation à l'appel du front contre l'islamophobie le 21 mars 2021.

On ne s'étonnera pas du peu de réactions de l'opposition « de gauche » à la croisade maccarthyste en cours. Le parti socialiste est celui qui a porté le débat de la déchéance de nationalité tout en applaudissant un premier ministre, Valls, qui stigmatisait les sciences sociale au motif que comprendre serait un peu excuser le terrorisme. Avec d'autres partis de gauche, PCF ou LFI, les députés socialistes ont applaudi le ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer quand il a annoncé une plainte contre le syndicat Sud Éducation 93 qui organisait un stage antiraciste invitant des universitaires et des militant·es à exposer leurs travaux sur l'islamophobie ou le racisme d’État. Le stage a eu lieu, la plainte n'a pas abouti, mais on a pu voir l'assentiment général des partis de gauche à empêcher les recherches sur tous les racismes en France.

Au-delà de stigmatisation des musulman·es, l'agenda politique est d'empêcher de documenter et de combattre tous les racismes en France, notamment leurs formes institutionnelles et leur articulation avec d'autres oppressions (sexisme, LGBTQIphobies, classisme, validisme, notamment), donc d'abandonner leurs victimes au silence et à l'invisibilité. Conjointement au procès en islamogauchisme, s'intensifient donc des attaques contre des champs entiers de recherche ou des concepts comme l'intersectionnalité.

Revendiquant la paternité du terme « islamogauchisme », approuvant le maccarthysme universitaire annoncé par Frédérique Vidal, Pierre-André Taguieff assume dans Marianne, le 19 février, cette entreprise de négation : une fois les précautions oratoires prises (« Il ne s’agit pas bien sûr de délégitimer globalement les études sur les questions de race et les formes de racisme »), il indique ensuite que le concept de « racisme d'État » serait une transposition d'une réalité américaine, un « pur fantasme, alors que ce qui caractérise la France, c’est son antiracisme d’État. » Raphaël Enthoven approuve la citation.

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Deux jours avant cette interview, les associations de l'Observatoire du droit à la santé des étrangers (ODSE), dont Aides, alertaient sur les restrictions légales et illégales apportées à la couverture maladie des sans-papiers, l'Aide Médicale d'État. Depuis des semaines, journalistes et associations alertent sur les pratiques policières légitimées par l'État envers les migrant·es : les priver de points d'eau, réduire la distribution alimentaire, lacérer les tentes en plein hiver. L'État a interdit aux journalistes de filmer les évacuations de camps à Calais et aux alentours. L'État enferme au mépris des conventions internationales des enfants en centre de rétention administrative2. L'État expulse illégalement dans des pays où elles ne pourront être soignées des personnes gravement malades. L'État expulse illégalement des personnes homosexuelles ou trans dans des pays où elles seront persécutées, emprisonnées, tuées. L'État couvre les violences policières ciblant avant tout les personnes racisées pour ce qu'elles sont, et tente d'empêcher qu'on les documente, y compris par un article de loi liberticide3.

Le plaidoyer de Taguieff ou Enthoven soutenant les attaques gouvernementales vise donc à censurer tout discours sur cette réalité indéniable, à laisser faire, à soutenir des politiques migratoires indignes et meurtrières. Là encore, le monde universitaire ne doit pas se tromper de priorités : derrière l'attaque flagrante contre les libertés académiques, il y a d'abord la déshumanisation des migrant·es et des personnes racisées vivant en France, que l'on prive de droits et de dignité, et qui ne devraient même pas être dignes de l'attention de la recherche.

Nier le racisme d’État, ce n'est pas que porter atteinte aux libertés académiques. C'est avant tout être complice des crimes commis contre les victimes. Là encore, le monde universitaire ne doit pas seulement être sur la défensive, et protéger son seul pré carré maintenant qu'il est attaqué. Il doit dénoncer massivement le racisme institutionnel et soutenir les victimes.

Dans le billet suivant,  je montrerai comment le maccarthysme universitaire français passe par des inversions accusatoires autour de la défense des libertés académique. Dans le troisième, j'analyserai l'ignorance, l'incompétence et la falsification qui sont à l’œuvre dans les croisades liberticides et racistes actuelles. Dans le dernier, je reviendrai sur l'idée que les attaques gouvernementales contre les libertés académiques seraient une « diversion ».

 

1Invitée régulière d'événements « universalistes » comme ceux du Printemps républicain, la gynécologue Ghada Hatem, fondatrice de la Maison des femmes à Saint-Denis (93), indique à Elle le 9 février 2021 : « Ce n’est pas une loi intelligente, je dirai même qu’elle est contre-productive […] On ferme les portes à des filles qui n’ont pas de ressource. Il faudrait mieux qu’elles puissent voir un médecin […] J’ai l’impression que nous sommes les fusibles d’une cause qui n’a rien de médicale. D’ailleurs, je ne pense pas que beaucoup de médecins aient été consultés. C’est une loi dogmatique. » Ghada Hatem annonce qu'elle transgressera la loi si elle est définitivement votée et continuera de délivrer des certificats de virginité.

2Lors de l’examen en 2018 de la loi Asile et immigration, qui a par ailleurs durci les conditions d'accueil des migrant·es, y compris des réfugié·es, les député·es de la majorité avaient refusé un amendement interdisant l'enfermement d'enfants en centres de rétention, pourtant prévu par les conventions internationales qui devraient s'appliquer au droit français. Aurore Bergé avait promis un travail ad hoc sur le sujet. Rien n'a été fait. Entre ce vote et juillet 2020, selon la Cimade, plus de 600 enfants ont vécu le traumatisme de la rétention en France métropolitaine.

3Je ne cite que quelques preuves, parmi les plus visibles et les plus violentes, du racisme d'État. Il ne se limite pas à ces manifestations, mais se retrouve aussi dans les inégalités scolaires, par exemple.

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