Je ne laisserai pas les terroristes dicter mes jugements

Je continuerai à dénoncer Charlie Hebdo à chaque fois que je le jugerai nécessaire car je refuse que les terroristes me dictent ce que je dois penser d'un journal.

La messe est redite, à nouveau. Critiquer Charle Hebdo serait un blasphème républicain. On doit s'incliner devant les caricatures comme devant des icones. Le droit de rire de tout entraine l'obligation républicaine de rire de caricatures racistes, sexistes, LGBTQIphobes.

De Raphaël Philippot à Florian Enthoven, de Gérald Zemmour à Eric Darmanin, de Marlène Maréchal à Marion Schiappa, de Pascal Fourest à Caroline Bruckner, nous sommes priéEs de ne pas critiquer Charlie Hebdo au nom de la liberté d'expression, car critiquer l'hebdomadaire serait faire le jeu des auteurs des attentats.

C'est, explicitement, un appel à fonder nos opinions sur des dessins et un journal en fonction de ce qu'en auraient dit les terroristes.

Je dis "ce qu'en auraient dit les terroristes" puisqu'ils ont accusé Charlie Hebdo de blasphème. Ce qui n'a jamais été le sujet porté par les critiques antiracistes, féministes ou queer de l'hebdomadaire.

Il y a trois ans, je consacrais une analyse en trois volets à décortiquer un dossier lesbophobe que Charlie Hebdo consacrait à l'ouverture de la PMA aux lesbiennes (il n' y était même pas question des femmes trans) : un billet d'humeur et une interview reprenant, de façon sécularisée, l'ensemble de l'argumentaire de la Manif pour tous et du Vatican ; l'assimilation de la PMA et de la GPA, sanctionnant la victoire idéologique des groupes homophobes ; aucune place laissée pour les lesbiennes, aucune mention des enjeux de sécurisation juridique de leur famille ; des dessins d'une violence extrême assimilant des lesbiennes ayant recours à la PMA à des usines, ou les comparants à des victimes de viol par des militaires.

A cause de cette analyse, j'ai été accusé de… faire le jeu des terroristes, dont tout le monde sait bien qu'ils ont à coeur de défendre les droits et la dignité des femmes et des minorités sexuelles. Une telle absurdité est au cœur des reproches actuels contre d'autres critiques à l'hebdomadaire.

Quand je dénonce un dessin représentant des femmes enceintes portant le voile réclamant des allocations familiales, je dénonce la reprise d'un cliché raciste de l'extrême-droite, pas un blasphème, et je le dénoncerai encore même si Bruckner, Enthoven, Fourest, Le Pen, Darmanin, Schiappa ne font pas la différence, ou font semblant de ne pas la voir.

Quand je dénonce une Une s'imaginant qu'un enfant mort noyé serait devenu un agresseur sexuel, je ne dénonce pas un blasphème, je dénonce la reprise d'une croisade de l'extrême-droite réduisant les auteurs de viols aux seuls migrants, ainsi que la diversion honteuse d'une mort liée au racisme des États européens, et je le dénoncerai encore même si Agag-Boudjhalat, Finkielfraut, Fourest, Philippot Darmanin, Schiappa ne font pas la différence, ou font semblant de ne pas la voir.

Quand je dénonce un article – car Charlie Hebdo, ce n'est pas que du dessin, ce n'est pas que de la caricature ou de la satire – expliquant sans rire que le Planning familial est infiltré par des islamistes1, pour la seule raison que l'association a lancé une campagne s'adressant à toutes les femmes sans exclusion, je ne dénonce pas un blasphème, je dénonce un complotisme raciste, un article à charge et sans rigueur, sans aucune prise avec le réel, inconsciemment inspiré des thèses de Renaud Camus sur le Grand Remplacement, et je le dénoncerai encore même si Zemmour, Enthoven, Lévy, Le Pen, Darmanin, Schiappa ne font pas la différence, ou font semblant de ne pas la voir.

Que ces polémistes ou irresponsables politiques soient trop bêtes, trop malhonnêtes, trop racistes, trop carriéristes, pour faire la différence entre des critiques antiracistes et la dénonciation d'un soi-disant blasphème, c'est leur problème, pas le mien, et je ne vais pas rabaisser mes attentes en matière de débat public à leur médiocrité et/ou malhonnêteté intellectuelles.

Des caricatures sont là pour provoquer controverse ou polémique, faire réfléchir, susciter le débat. Les réactionnaires voudraient qu''elles ne suscitent qu'une adhésion silencieuse et béate. Est-ce vraiment cela, respecter la liberté d'expression et les caricaturistes ? En France, le blasphème ne serait pas reconnu, sauf s'il s'agit de critiquer des dessins racistes, homophobes, sexistes ? Ces réactionnaires ne veulent pas une Union sacrée, ils et elles veulent un silence religieux, et sont prêt-es à utiliser les victimes de terrrorisme pour faire taire toute critique sur les oppressions qui structurent notre société. Cela sera sans moi.

Je continuerai à dénoncer Charlie Hebdo à chaque fois que je le jugerai nécessaire car je refuse que les terroristes me dictent ce que je dois penser d'un journal. C'est cela, défendre la liberté d'expression. Et c'est bien plus rendre hommage aux personnes qui meurent pour elle, que d'instrumentaliser leur mémoire au nom de la liberté d'expression pour combattre le débat pluraliste.

 

1 Ce sont sans doute ces islamistes qui ont poussé l'organisation à signer, le même mois que la parution de l'article, une pétition contre les mutilations génitales pour les enfants intersexe (dont Charlie Hebdo ne parle jamais, tant il est vrai que de telles mutilations ne sont horribles que quand elles permettent de dénoncer des noirs, pas des médecins exerçant dans la Grande République Universaliste), produit une campagne intitulée « Ma chatte, mon choix », relayé une enquête montrant la sous-représentation des homos, bis et trans dans les productions ciné ou télés (souci qu'à Charlie Hebdo, on qualifie de « communautariste », tanrt il est vrai qu'avec un surtaux de suicide chez les jeunes LGBT, des agressions quotidiennes, des expulsions des familles, il n'y a aucun besoin de représentations variées et déculpabilisante de l'homosexualité ou de la transidentité) ou se féliciter de l'ouverture du droit de vote en Irlande.

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