Michel DELARCHE
retraité de l'ingénierie informatique et aéronautique et de l'enseignement dit supérieur (anglais de spécialité), écrivain et esprit curieux
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Billet de blog 5 mai 2020

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Traduire Akhmatova

Après un premier petit extrait donné dans un précédent billet, voici une tentative de rendre en vers français un poème intitulé Победа (Victoire).

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Après un premier petit extrait donné dans un précédent billet, voici une tentative de rendre en vers français un poème intitulé Победа (Victoire).
Je n’avais pas jusqu’ici osé m’attaquer à Akhmatova, m’étant contenté dans mon recueil d’essais Trahisons multiples (publié ici) de traduire quelques poèmes de Fiodor Tiouttchev et d'Arsène Tarkovski (le père bien moins connu du célèbre cinéaste) mais le confinement favorisant la concentration, j’ai fini par m’y mettre…

Победа

Славно начало славное дело
в грозном грохоте снежном пыли,
Где томится пречистое тело
Оксверненной врагами земли.
К нам оттуда родные березы
Танут ветки, и ждут, и зовут
И могучие деды-морозы
С нами сомкнутым строем идут.

Вспыхнул над молом первый маяк,
Других маяков предтеча,–
Заплакал и шапку снял моряк,
Что плавал в набитых смертью морях
Вдоль смерти и смерти навстречу.

Победа у нашмх стоит дверей…
Как гостью желанную встретим?
Пусть женшины выше поднимут детей,
Спасенных от тысячи тысяч смертей,–
Так мы долгожданной ответим.

Victoire

La glorieuse besogne avait bien commencé
En terrible fracas, en neigeuse poussière,
Là où se languissait la chair immaculée
Par l’ennemi salie, profanée, de la terre.
Vers nous depuis là-bas les bouleaux, nos parents,
Étirent leurs rameaux, attendent, nous appellent,
Et la vigoureuse armée des Pères Noël
Avec nous est en marche et resserre les rangs.

Un premier phare s’alluma sur la jetée
Qui des autres phares était le précurseur. –
Son béret ôté, un marin versait des pleurs
Pour qui voguait sur des mers par la mort gonflées,
Au devant de la mort, de la mort côtoyée.

La victoire à nos portes se tient debout…
Cet hôte désiré, comment l’accueillons-nous ?
Que la femme porte l’enfant à bout de bras
Rescapé de la mort mille milliers de fois –
À une longue attente ainsi répondrons-nous.

Voici, pour ceux que la problématique de la traduction poétique intéresse, quelques remarques techniques sur cette traduction, illustrées par des exemples pris surtout dans la première strophe.
De manière générale, traduire Akhmatova, sous la triple contrainte du sens, de la versification et de la symbolique, est un exercice assez difficile, car elle mêle à un vocabulaire élémentaire (дело, тело, земля, берëза, мороз...) et à des schémas répétitifs (Славно... славное ; К нам… С нами… ) induisant une scansion qu’il faut essayer tant bien que mal de préserver, des mots plus rares à la morphologie complexe , comme пречистое (littéralement ‘très pur’, ‘très propre’) ou Оксверненной (‘profané’) que j’ai essayés de rendre par des mots longs ou des étoffements afin de conserver leur volume à l’intérieur du vers (mon choix de l’alexandrin dilue la densité de l’original mais offre de l’espace pour reconstruire un rythme tout en réarrangeant la syntaxe autant que nécessaire afin d’y loger des rimes).
La traduction la plus précise de l’expression à tonalité militaire qu’on trouve au dernier vers de cette première strophe сомкнутым строем serait ‘en formation serrée’, mais j’ai choisi de conjuguer le verbe "resserrer"  pour rendre la spécificité de la racine verbale сомкнут- et sa valeur semelfactive (dénotant une action se produisant ponctuellement et unitairement). Cette spécificité aspectuelle des verbes en -кнут est souvent illustrée dans les grammaires du russe par la paire contrastive кричать/крикнуть (‘crier’/’pousser un cri’).
Mon rendu en français de l’alternance des rimes russes est forcément approximatif, avec ici des rimes embrassées au second quatrain au lieu des rimes alternées de l’original.
Des adaptations similaires se trouvent également dans les autres strophes, qui sont encore plus difficiles à traduire de manière satisfaisante.
J’ai surtout essayé de conserver l’intensité émotionnelle des images projetées (le marin qui pleure ses camarades disparus en mer, les femmes soulevant leurs enfants survivants) en respectant l’obsédante répétitivité de смерть (la mort) qui peut paraître plus gênante en français du fait de l’absence des variations flexionnelles (instrumental, génitif…) propres au russe. Dans la logique de cette démarche, je n’ai pas cherché à coller à la lettre parfois elliptique et abstraite du texte original : ainsi j’ai voulu traduire выше (littéralement ‘plus haut’) par ‘à bout de bras’ qui en exprime bien le sens en contexte, mais de façon plus imagée et donc plus appropriée à mon objectif.
Cette ultime image de l'émergence d'une nouvelle génération de survivants héritiers de la victoire nous rappelle que les Allemands nazifiés eurent vis-à-vis des Russes la même démarche d'extermination que dans leur entreprise de destruction des Juifs et des Tziganes, les Slaves étant eux aussi réputés faire partie des races inférieures.

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