Comment le FMI alimente l’inflation argentine sous prétexte de la combattre

Depuis le début de cette année l’inflation argentine galope toujours, en dépit des mesures de restriction monétaire mises en place par la Banque Centrale sur ordre du FMI

Dans la plus pure tradition monétariste, le plan mis en place par le FMI impose à la Banque Centrale argentine de réduire le volume de monnaie en circulation (la grandeur appelée M0 par les économistes) et lui interdit d’acheter ou de vendre des dollars pour influer sur le taux de change tant que le dollar demeure à l’intérieur d’une certaine fourchette de variation (un système qui nous rappelle le serpent monétaire européen censé produire une convergence et une stabilisation des taux de change entre les Etats-membres et dont le résultat le plus notable fut la crise de la Livre Sterling et la sortie (déjà!) de la Grande-Bretagne de cet embryon d’union monétaire, crise qui permit à Soros de gagner beaucoup d’argent en spéculant contre la Livre).

Le seul instrument ainsi laissé à disposition des autorités argentines pour essayer de contrôler le cours du peso est donc le taux d’intérêt.

Tout ce dispositif était supposé à la fois réduire l’inflation, puisqu’il y a moins d’argent en circulation et que, dans le modèle monétariste, il suffit de maintenir la croissance de la masse monétaire en deçà du taux de croissance de l’économie pour réduire l’inflation, et également stabiliser la relation peso/dollar. Bref, tout devait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Pourtant, rien ne marche comme promis : l’inflation reste élevée (après les 48 % de 2018, on a eu 2,9 % en janvier et l’estimation est de 3,5 % en février). On prévoit 10 % d’inflation sur le premier trimestre, et de l’ordre de 40 % pour 2019 ; même les « experts » économiques les plus complaisants envers le gouvernement parlent déjà de 30 à 32 % d’inflation annuelle, mais c’est très probablement sous-estimé car ne prenant pas en compte que le gouvernement devra un peu relâcher la pression austéritaire à mi-année en raison de la proximité des prochaines élections présidentielles.

La récession (2,5% de baisse du PIB en 2018) va se prolonger cette année car les énormes taux d’intérêt imposés pour éviter à tout prix un nouveau décrochage du peso étouffent l’activité économique. Le gouvernement a tenté de les abaisser, mais il a dû faire machine arrière aujourd’hui car le dollar commençait à remonter un peu trop vite (de 6 % en deux jours avant de redescendre un peu lorsque le taux des placements financiers à court terme en pesos a été remonté à 58% ce midi).

L’échec de la politique néo-libérale n’est une surprise que pour ceux qui croient encore que l’inflation peut être jugulée en agissant sur l’offre de monnaie. (NB : pour une critique d’inspiration marxienne du concept même d’offre de monnaie, on lira avec profit l’ouvrage de Suzanne de Brunhoff).

Comme le rappelle Steve Keen dans son excellent ouvrage Debunking Economics (traduit en français par L’Imposture économique), ce postulat de base des politiques monétaristes a été réfuté depuis longtemps, car reposant sur l’hypothèse que la masse monétaire est une variable exogène qui peut être contrôlée par les autorités. Mais en réalité la Banque Centrale ne contrôle vraiment que M0 mais pas complètement M1 (les dépôts en compte courant) ni M2 (les placements d’épargne liquide) : M1 dépend entre autres choses de l’évolution des salaires et donc des anticipations d’inflation et du rapport de force entre travailleurs et patronat ainsi que des arbitrages entre épargne et consommation, et les banques n’attendent pas le feu vert du gouvernement pour faire croître la monnaie de crédit M2 (à commencer par les « plazos fijos » en Argentine, qui leur rapportent beaucoup d’argent du fait de la différence entre ce qu'elles empochent grâce aux effets à terme réservés aux opérateurs financiers et les taux de rémunération qu'elles consentent aux épargnants) alors que les monétaristes expliquent que contrôler M0 et imposer des ratios réserves/crédits aux banques doit suffire à piloter le système.

En fait, des études empiriques évoquées par Keen ont montré dès les années 1980 que la vision mécaniste de Friedman et autres « Chicago Boys » concernant les relations entre taux de croissance, taux d’inflation et variations de la masse monétaire était déficiente, les liens entre ces paramètres étant bien plus complexes que supposé par le modèle.

Les politiques monétaires expansionnistes de "Quantitative Easing" menées en Europe et aux USA, qui sont le symétrique monétariste des politiques restrictives appliquées en Argentine et ailleurs, ont d'ailleurs également échoué à reflater significativement les économies occidentales pour les mêmes raisons de fond: une croyance erronée dans la neutralité de la monnaie et dans le rééquilibrage automatique des marchés.

Il y a quelques mois, j’avais déjà pointé ici la contradiction qu’il y avait à prétendre contrôler la masse monétaire globale tout en multipliant les instruments financiers à court terme et haut rendement mis à disposition des opérateurs financiers (les Leliqs). Leur taux extrêmement élevé (nettement supérieur à l’inflation) est le seul moyen de maintenir un minimum d’attractivité des placements en pesos par rapport au dollar dans un environnement où l’absence totale de contrôle des entrées et sorties de capitaux soumet l’Argentine à la pression des spéculateurs financiers nationaux et étrangers.

En réalité, les intervenants du FMI ne sont pas des imbéciles (au moins pas tous) et ils savent très bien que leur plan ne vise pas à redresser l’économie argentine mais seulement à :

1°) éviter un effondrement du gouvernement néo-libéral de Macri avant les élections,

2°) garantir la faisabilité des premiers remboursements de dettes contractées en dollars auprès des prêteurs internationaux (qui sont les véritables patrons du FMI par le canal du gouvernement américain), sachant que des rééchelonnements et renégociations, voire un défaut partiel, seront inévitables dès 2021-2022,

3°) utiliser l'inflation comme levier pour mener une politique anti-redistributive (les salariés ont perdu en moyenne 12% de pouvoir d'achat l'an dernier du fait de l'écart entre l'inflation et les revalorisations salariales),

4°) lier préventivement les mains au prochain gouvernement, quelle que soit sa couleur politique.

Mener une lutte efficace contre l’inflation, comme l’a montré pour la France le Plan Delors en 1983 (à l'époque l'inflation ne trottait qu'à 12-15% par an, bien en-dessous des taux atteints ces derniers temps en Argentine), passerait par la mise en place d’un strict contrôle des changes et par un blocage temporaire des prix et des salaires pour casser les anticipations inflationnistes.

Mais parler de réguler les flux de capitaux est évidemment une hérésie pour les néo-libéraux... Quant à faire comprendre aux Argentins qu'ils devraient cesser d'aller gaspiller leurs dollars à Miami, et à bloquer les prix et les salaires, une fois que l'impéritie macro-économique du gouvernement a laissé monter l'inflation annuelle à plus de 40%, c'est vraiment Mission Impossible...

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