Quelques idées fausses sur l'esclavage, le servage et le colonialisme (1/3)

Les nombreuses études historiques et économiques menées dans le dernier demi-siècle ont permis de réfuter un certain nombre de préjugés et d’idées fausses, mais d’autres idées fausses ont émergé entre-temps. Voici un petit résumé de quelques conceptions erronées dont certaines dominent encore les représentations actuelles y compris dans les débats qui ont lieu sur Médiapart.

1ère idée fausse : le servage a émergé au Moyen-Âge, remplaçant l’esclavage hérité de l’Antiquité

Dans certaines représentations schématiques de l’évolution des sociétés, en particulier dans une certaine présentation stalino-déterministe de la marche au socialisme qualifiée de « matérialisme historique », les modes de production se succèdent avec chacun son mode spécifique d’exploitation du travail humain : l’esclavage pour l’Antiquité, le servage pour la féodalité (et les modes de production exotiques : asiatique, incaïque…) et le salariat pour le capitalisme (et comme disait une vieille blague tchèque, « le capitalisme c’est l’exploitation de l’homme par l’homme et le socialisme c’est le contraire »).
L’esclavage se distingue du servage principalement par sa transformation des êtres humains en marchandises susceptibles d’être vendues ou échangées sur des marchés spécifiques (ainsi le Code Noir de sinistre mémoire définissait juridiquement les esclaves comme des « biens meubles »).
Contrairement à ce que l’on imagine souvent, les esclaves étaient relativement nombreux en Europe au Moyen-Âge et jusqu’à la Renaissance, car la pénurie de main d’oeuvre provoquée par la Grande Peste de 1348 avait augmenté la demande en esclaves ; à Florence, au XVème siècle, toute bonne famille se devait de posséder au moins un esclave (cf. l’ouvrage de Stephen Greenblatt « Quattrocento »). Seule restriction : les esclaves devaient alors être des non-catholiques (et symétriquement, les Musulmans n’avaient en principe pas le droit de réduire d’autres Musulmans en esclavage).
L’Europe chrétienne « consommait » donc des esclaves noirs ou « sarrasins » mais aussi des esclaves venus de l’Europe de l’Est et des rives de la Mer Noire encore païennes (et d’ailleurs le mot « esclave » vient de Slave). De plus, dans les systèmes judiciaires de l’époque, la réduction en esclavage pouvait être la sanction de certains crimes ou délits (ainsi en Angleterre de nombreux « Vagrant Acts », et ce jusqu’au XVIIème siècle, prévoyaient la possibilité de condamner les récidivistes du vagabondage à la mise en esclavage.)
En réalité, il y a eu, à toutes les époques passées, superposition des différentes modalités d’exploitation de l’homme par l’homme dans des proportions variables (le mot « salaire » vient d’ailleurs du latin) mais moins tranchées qu'on ne l'imagine souvent.
Il convient ici d’être précis dans l’usage des termes : le système du servage avec son régime d’hétéronomie (statut distinct de celui des citoyens libres, absence ou forte limitation des droits individuels en particulier concernant l’accès à la propriété), ses corvées agricoles ou minières, son prélèvement direct (en nature) du surplus, existait déjà dans l’Antiquité (par exemple les hilotes à Sparte et dans d’autres Etats grecs étaient des serfs d’Etat) et il a connu un énorme développement dans les processus coloniaux, d’abord en Amérique Latine où l’asservissement des Indiens (co-existant avec des pratiques proprement esclavagistes) fut le principal mode d’exploitation des mines d’argent du Mexique et du Potosi puis des grands domaines agricoles (au Pérou, les corvées non rémunérées imposées aux Indiens furent abolies en 1812 par le Libertador José de San Martin, au grand dam de l’oligarchie locale) et ultérieurement en Afrique, car on peut considérer que l’exploitation des autochtones sous un régime d’infra-droit et de corvées non rémunérées par les colons anglais, belges ou français dans les grands domaines agricoles et les exploitations forestières ou minières de leurs colonies respectives constituaient également une forme de servage.

2ème idée fausse: L’esclavage des Noirs se développa sur une base raciste

Le racisme tel que nous l’entendons à notre époque apparut tardivement (la doctrine du racisme biologique date du milieu du XIXème siècle) et ce serait un anachronisme que de s’y référer pour décrire le développement initial de la traite des Noirs. Cependant on peut relever un élément commun à la justification de la mise en esclavage des Africains à la fois par les Européens chrétiens et par les Arabo-musulmans : la référence à la mythologie judaïque de la malédiction de Cham (fils de Noé et père de la « race noire » dans la Bible). Mais plutôt que le racisme au sens où nous l’entendons aujourd’hui, c’est l’universel tribalisme ethno-religieux (dont j’ai décrit dans une précédente série de billets les racines biologiques et anthropologiques et le développement jusqu'à nos jours) qui présidait à la définition de qui était « esclavagisable » et qui ne l’était pas.
Les institutions religieuses tant catholiques que musulmanes interdisant de réduire en esclavage des co-religionnaires (mais un esclave qui se convertissait restait esclave), les Noirs animistes, d’une part, et les Slaves et Caucasiens blancs mais païens, d’autre part, constituèrent des cibles préférentielles communes pour les trafiquants d’esclaves des deux groupes ethno-religieux dominants, les Européens chrétiens et les Arabo-musulmans (auquels succédèrent les Ottomans), sachant que par ailleurs les Musulmans (définis comme "hérétiques" par les catholiques) pouvaient aussi être réduits en esclavage par les Chrétiens (dénommés "infidèles" par les Musulmans) et réciproquement.
La traite des Noirs dura un siècle plus longtemps que celle des Blancs car la conquête du Caucase par l’Empire Russe au milieu du 18ème siècle coupa l’Empire Ottoman de sa principale source d’esclaves blancs. Elle fut également plus importante en quantité car les structures politico-sociales africaines (en particulier les royaumes guerriers et commerçants de l’Afrique Occidentale) favorisaient la production d’esclaves. Les esclaves africains étaient des marchandises produites localement (le plus souvent en tant que prises de guerre mais aussi par filiation) pour être échangées contre d’autres produits apportés par les négriers (en particulier des fusils et des produits manufacturés de luxe).
La traite transatlantique des esclaves fut donc le résultat d’un calcul économique opportuniste et ne découlait pas d’une démarche a priori raciste au sens moderne (contrairement à l'idéologie qui imprégnait le colonialisme occidental du XIXème siècle dont je parlerai plus avant), même si un mythe ethno-religieux d’origine hébraïque comme la malédiction de Cham servit un temps de justification « théologique » aux traites africaines.
Ainsi, E. Wallerstein, dans le deuxième tome de son Système du monde, explique dans le chapitre consacré aux « périphéries dans une phase de croissance lente » que le développement de l’esclavage et de la traite atlantique fut en réalité un « pis-aller »  économique : recruter des engagés européens (comme cela se fit au début de la mise en exploitation des Antilles) demandait une mise de fond initiale moindre (5 à 10 livres d’avance contre 20 à 25 livres pour l’achat d’un esclave) mais les candidats furent trop peu nombreux ; l’autre option envisagée fut d’asservir les Indiens sur place, mais cela ne fonctionna que lorsque les sociétés précolombiennes avaient développé une structure de classe où les classes inférieures avaient déjà été accoutumée à produire un surplus à destination des classes supérieures, habitude acquise qui permit aux Espagnols de se substituer plus aisément aux aristocraties autochtones pour exploiter la masse de la population indigène au Mexique, en Nouvelle-Espagne et au Pérou, alors que ce n’était pas réalisable vis-à-vis des sociétés de chasseurs-cueilleurs des Antilles (Arawak, Taïnos...) du Brésil ou de la Pampa argentine où au surplus la densité de population indigène était plus faible.
L’émergence progressive d’un racisme « scientifique » plaçant les Noirs tout en bas de la hiérarchie des races à partir de critères physiques et autres peut se concevoir à l’inverse : le fait que la noirceur de peau ait été de plus en plus souvent associée au statut d’esclave a certainement favorisé et renforcé l’émergence d’une vision raciste du monde expliquant (et justifiant) que les Noirs n’étaient tout compte fait qu’une race inférieure destinée à servir les Blancs et les Arabes.

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