Michel DELARCHE
retraité de l'ingénierie informatique et aéronautique et de l'enseignement dit supérieur (anglais de spécialité), écrivain et esprit curieux
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Billet de blog 16 nov. 2017

Les trois complots de l'affaire AMIA-Nisman

J'ai dénoncé depuis deux ans dans plusieurs billets l'inconsistance de certaines théories complotistes bâties autour de l'attentat contre l'AMIA. Mais cela ne veut pas dire que des complots n'ont pas existé. En réalité, il y a eu trois complots successifs.

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Le premier complot fut l'attentat d'avril 1994 lui-même (85 morts dans un attentat-suicide commis par un véhicule Renault Traffic blanc bourré d'explosifs qui vint se planter à l'entrée du siège de l'AMIA). Des échanges téléphoniques entre des personnels de l'ambassade d'Iran liés au groupe dit des « Gardiens de la Révolution » et des membres de la communauté syro-libanaise argentine ayant des connexions avec le Hezbollah, d'une part, et un passé de liaisons avec l'extrême-droite antisémite locale,d'autre part, constituent des preuves indirectes de l'implication de certains Iraniens comme commanditaires de l'attentat (6 anciens « diplomates » Iraniens font d'ailleurs toujours l'objet d'une « note rouge » à Interpol de la part de la justice argentine, mais il convient de rappeler que la tentative des autorités argentines de ratisser large aboutit à un échec: en 2003, la justice britannique refusa d'extrader l'ancien ambassadeur Soleimanpour en raison de l'insuffisance des preuves fournies par les Argentins; ceci provient à mon avis de l'incapacité de la justice et des services de renseignement argentins à démontrer des interactions entre les Iraniens incriminés et leurs complices locaux; les Gardiens de la Révolution avaient constitué en Iran un véritable État dans l'État, y compris avec un réseau parallèle au sein du ministère des affaires étrangères, et ils géraient leurs relations locales sans en référer au reste du personnel diplomatique. La décision britannique n'est donc pas si surprenante.)
Car la logistique de l'attentat (location du véhicule, fourniture des explosifs, repérage des lieux...) fut bel et bien l'affaire de complices locaux de nationalité argentine. La piste locale conduisit à:
a) l'arrestation d'un trafiquant de voitures volées (dont les agissements étaient connus et couverts contre rémunération par la police provinciale, ce qui contribua à semer la confusion et à fournir des boucs émissaires). Ce nommé Telleldin avait fourni le véhicule ayant servi à commettre l'attentat;
b) l'identification d'un libanais membre du Hezbollah nommé Ibrahim Berro comme possible auteur de l'attentat-suicide (ses frères installés de longue date aux USA ont assuré qu'Ibrahim est en réalité mort au Liban et ils ont proposé il y a déjà plusieurs années de fournir à la justice argentine des prélèvements de leur ADN pour comparaison avec l'ADN inconnu supposé provenir du supposé auteur afin de disculper leur frère ; la nouvelle équipe qui a remplacé Nisman a repris l'enquête depuis un an et demi sur la base d'une démarche scientifique rigoureuse incluant la construction une base de données ADN et a fait une demande d'entraide aux autorités américaines, mais cette si nécessaire comparaison n'a pas encore été réalisée.)
Il convient également de rappeler qu'un ancien ambassadeur d'Israël en Argentine a déclaré un jour dans une interview à la presse que les coupables de l'attentat de l'AMIA avaient été identifiés et punis par Israel, sans autre précision sur leur identité. Cette déclaration n'a jamais été ni démentie ni confirmée par le gouvernement israélien.
En résumé, les véritables responsables de cet ignoble attentat n'ont jamais été officiellement identifiés, car le gouvernement argentin au plus haut niveau complota contre la recherche de la vérité dès les jours qui suivirent l'attentat.

Ce second complot fut piloté par le Président Carlos Menem (lui-même issu de la communauté syro-libanaise et lié par ses origines familiales aux suspects de la piste locale) et par son chef des services de renseignement (la SIDE) Hugo Anzorreguy avec l'assistance des principaux responsables de la SIDE, dont un homme-lige de la CIA nommé Antonio Stiuso.
Les écoutes téléphoniques qui permettaient de commencer à remonter la piste locale furent suspendues sur ordre d'Anzorreguy et l'enquête fut ensuite sabotée afin de ne pas mettre en cause les exécutants locaux et leurs complices, et ce avec la participation du juge fédéral Galeano qui fut filmé (probablement par une équipe de Stiuso qui jouait son propre jeu pour se dédouaner au besoin) en train de remettre 400 000 dollars à Telleldin en échange d'un faux témoignage. Galeano fut ultérieurement démis de ses fonctions et condamné, ainsi qu'un secrétaire de son greffe, mais pas les autres membres de son équipe dont faisaient partie un certain Bonadio (devenu depuis un juge fédéral contesté pour sa propension à enterrer ou ressortir les dossiers en fonction de la conjoncture politique) et un certain Nisman qu'on retrouvera plus tard...
Ruben Beraja (décédé depuis) était le principal dirigeant de la communauté juive à l'époque et il se plia à la raison d'État alléguée par Menem, car la banque qu'il dirigeait était au bord de la faillite et nécessitait le soutien de l'État (c'est du moins la raison avancée par Miriam Lewin et Horacio Lutzky dans leur ouvrage « Iossi » qui traite d'une opération d'infiltration de la communauté juive dans les années 1980-90 par des hiérarques policiers néo-nazis; Lewin et Lutzky considèrent également que le manque de réaction des dirigeants de la communauté juive face aux manipulations ménémistes a favorisé les lenteurs et négligences ultérieures de la justice argentine.)
Menem est enfin actuellement jugé pour ce crime dans le crime, mais à 87 ans, cette vieille canaille péroniste vient encore d'être réélue sénateur (malgré une autre condamnation antérieure pour trafic d'armes) et il ne finira probablement pas derrière les barreaux.

Lorsque Kirchner arriva à la présidence en 2003, il se débarrassa du problème en nommant Nisman comme procureur spécial chargé de reprendre l'enquête sur l'attentat de l'AMIA avec un budget conséquent et sous ses ordres une équipe d'une douzaine de personnes censées travailler à temps plein uniquement sur ce dossier. Ayant fait partie de l'équipe travaillant pour Galeano, Nisman était déjà familier du dossier et comme il était juif, il bénéficia de la confiance a priori de sa communauté, confiance qui fut malheureusement mal placée.
Au fil des années Nisman se révéla comme un magistrat paresseux, incompétent et corrompu (cf. mes anciens billets sur les liaisons dangereuses entretenues par Nisman avec des financiers véreux et avec la Droite américaine et son lobby pro-israélien:
Surtout, après une brève phase initiale où il tenta de reprendre le fil de l'enquête à partir du réseau de relation des complices locaux, ce qui était effectivement la chose à faire, Nisman se laissa pendant de longues années manipuler par Stiuso sans que son enquête sur l'implication des Iraniens ne fasse de progrès.
C'est en 2014 qu'émergea le troisième complot, et il est toujours en cours: les néo-conservateurs américains et la droite israélienne voulaient nuire aux négociations entreprises par Obama avec l'Iran sur le nucléaire et en parallèle destabiliser le gouvernement kirchnériste, coupable d'avoir entamé des négociations avec l'Iran pour définir un mécanisme permettant à la justice argentine d'interroger les 6 Iraniens mis en cause dans l'attentat de l'AMIA mais que l'Iran refusait d'extrader (compte tenu de la sensibilité du sujet, les négociations furent menées secrètement, mais le protocole finalisé fut présenté au Congrès avec l'accord préalable des dirigeants de la communauté juive et n'avait donc rien d'un complot). Le gouvernement kirchnériste était aussi et surtout coupable de tenir tête aux fonds-vautours américains (dont le principal opérateur Paul Singer, par ailleurs financier du parti républicain, versa de l'argent à Nisman sur son compte américain pour une raison qui reste à déterminer).
C'est ainsi que Stiuso et Nisman devinrent les agents locaux de ce complot américano-israélien et qu'ils mirent en accusation la présidente et son ministre des affaires étrangères avec le bruyant soutien médiatique de la droite argentine dite « libérale » (entendre pro-américaine).
En décembre 2014, Stiuso fut (enfin) viré de son poste lorsque la présidente découvrit ses manoeuvres à son encontre. Il s'enfuit en Uruguay puis aux USA avant de revenir officiellement en Argentine après le changement de gouvernement.
En janvier 2015, Nisman se suicida.
Les raisons du suicide de Nisman ne seront probablement jamais établies avec certitude, mais à partir de ce que l'on sait des zones de fragilité du personnage, on peut faire des suppositions dans deux directions politiques complémentaires:
1) son dossier contre la présidente et le chancelier était totalement vide de preuves et il est possible que Stiuso ait promis de lui fournir des preuves qui n'arrivèrent jamais parce qu'elles étaient imaginaires. À l'appui de cette thèse, on peut relever que la veille de sa mort (et donc l'avant-veille de la présentation de son dossier au Congrès) Nisman tenta vainement à plusieurs reprises de joindre Stiuso.
2) Nisman avait reçu beaucoup d'argent de diverses sources douteuses dont un financier véreux nommé Stefanini qui avait disparu sans laisser de traces quelques mois auparavant (voir ici et ici) La corruption de Nisman donnait donc barre sur lui à toute personne ayant eu connaissance de ces versements et pouvant en fournir la preuve (et des preuves existent bel et bien puisque Pagina/12 a publié en son temps la photocopie d'un chèque de 200 000 dollars à l'ordre de Nisman). Il est donc plausible que Nisman se soit suicidé suite à un chantage politico-financier.
Pour l'instant, la justice argentine se refuse à mener une enquête sérieuse sur la mort de Nisman qui prenne en compte l'ensemble de ces éléments et qui cherche en premier lieu à établir l'origine des flux financiers alimentant le compte secret américain (ouvert au nom de sa mère et non déclaré au fisc argentin) du feu procureur.
La relance en Argentine de spéculations délirantes sur l'assassinat de Nisman par un mystérieux commando irano-vénézuélien (dont aucune trace n'a évidemment été détectée, et pour cause) s'explique par l'actuel retour en force des néo-conservateurs américains et par les pressions de Trump et du gouvernement israélien pour remettre en cause l'accord multilatéral sur le nucléaire iranien signé pendant le deuxième mandat d'Obama.
L'endossement par Macri, lors de son récent voyage à New York, de l'hypothèse d'un assassinat de Nisman participe du même processus de mobilisation internationale de l'ensemble des alliés de la droite américaine, d'une part, et de la poursuite de l'instrumentalisation sans fondement du dossier Nisman contre le précédent gouvernement argentin, d'autre part.

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