Islamo-gauchisme : une maladie sénile du trotskisme

à l’origine de l’islamo-gauchisme contemporain, on trouve le trotskiste anglais Chris Harman (1942-2009) et sa stratégie d’alliance avec les islamistes.

Pour donner un sens précis au terme trop souvent employé à tort et à travers d’islamo-gauchisme, il convient d’en donner une définition claire : je qualifierai ici d’islamo-gauchistes ceux qui préconisent de développer des convergences voire des alliances politiques entre un ou des groupes activistes d’extrême-gauche et un ou des groupes activistes islamistes, en tant qu’élément d’une stratégie de revitalisation de leur propre organisation, d’une part, et de construction d’un front anti-impérialiste, d’autre part.

Je pense que toute stratégie de ce genre est vouée à l’échec et surtout qu’elle nuit à la lutte pour l’émancipation de tous et de toutes.
Pour autant, se préoccuper de lutter contre les discriminations de toutes sortes dont font l’objet au quotidien les musulmans ou supposés tels, qu’ils soient pratiquants ou non, est évidemment légitime et traiter à tout va d’islamo-gauchistes les manifestations de solidarité envers les victimes de discrimination et d’oppression relève du même terrorisme intellectuel que celui qui consiste à taxer d’anti-sémitisme toute contestation du colonialisme sioniste en Palestine… ou d’islamophobie quiconque dénonce le fanatisme, l’intolérance et l’obscurantisme des adeptes de la charia pour tous.

Dans le dernier quart du 20ème siècle et au début de ce siècle-ci, Chris Harman était un des principaux animateurs d’un parti trotskiste britannique intitulé Socialist Workers’ Party (SWP) qui ne participe pas aux élections politiques (sauf municipales) mais a conquis des postes de responsabilité dans certaines branches du syndicalisme britannique (une démarche qui nous rappelle le noyautage pratiqué à FO par l’OCI à la grande époque de feu Pierre Lambert).
Le SWP a été autrefois en relation avec certaines tendances de la LCR mais sans appartenir formellement à la même organisation internationale.

Harman a voulu voir dans l’Islam un potentiel révolutionnaire susceptible de revivifier en les rajeunissant des organisations d’extrême-gauche vieillissantes : il avait critiqué la LCR comme étant une organisation en perte de vitesse composée uniquement de « vieux Blancs » et ses thèses ont joué un certain rôle dans la mutation de la LCR en NPA.
Pour Harman, l’Islam étant anti-impérialiste, il possède un potentiel révolutionnaire intrinsèque et le message de Mahomet peut, selon lui, fournir la base d’une nouvelle Théologie de la Libération. Il évoque à ce propos ce qu’il appelle l’Islam des Pauvres, tout en reconnaissant la nature profondément réactionnaire de l’islamisme.
Sur cette base très oecuménique, le SWP a également soutenu l’émergence du FIS en Algérie… au nom du juste combat révolutionnaire contre la dictature du FLN. Bref, il y aurait de quoi rire, si ce n’était à pleurer.

Les tentatives de séduction des masses musulmanes pour les mettre au service de la révolution socialiste ne datent pas des dernières décennies : les dirigeants de la révolution soviétique ont pris soin de rallier à leur cause les populations musulmanes de l’Empire Russe en usant d’un discours empreint de terminologie religieuse : en 1920, alors que la guerre civile battait son plein, Zinoviev lança au Congrès des Peuples d’Orient à Bakou un appel à la révolution et à la Guerre Sainte contre les tsaristes et l’usage de ce terme de « Guerre Sainte » lui fut ultérieurement reproché par ses camarades. Il se défendit en arguant que son appel à la révolution avait conduit les femmes de Bakou à retirer leur voile… comme quoi les léninistes et trotskistes de cette lointaine époque, contrairement à certains de leurs successeurs d’aujourd’hui, savaient apprécier le poids de soumission à l’ancien ordre patriarcal que représentait le voile islamique.

En réalité, toutes les tentatives d’interprétation progressiste des religions instituées ont été soit étouffées par le pouvoir clérical (qu’on se souvienne du mouvement français des prêtres-ouvriers, ou du mouvement des théologiens de la libération en Amérique Latine, tous deux mis au pas par la papauté) soit une fois les prétendus progressistes religieux parvenus au pouvoir, ces régimes ont évolué plus ou moins vite vers un ordre clérical-autoritaire à tendance théocratique, comme l’Iran de Bani-Sadr (j’ai discuté dans un précédent billet la trajectoire de Bani-Sadr) devenu celui d’Ahmadinedjad, ou la Pologne de Solidarnosc devenue celle du PiS.

Le dialogue entre la gauche et les mouvements religieux ayant une certaine assise populaire a connu son apogée en France avec le dialogue entre communistes et chrétiens promu par le PCF (essentiellement vis-à-vis de la JOC et de la JEC) via Roger Garaudy (un stalinien très oecuménique qui terminera sa vie en converti à l’Islam égaré dans les délires du négationnisme de la Shoah.)

Quant à la fascination d’une certaine extrême-gauche intellectuelle pour les mouvements islamistes, elle a produit d’autres exemples d’égarement, comme l’a rappelé sur son blogue de Mediapart Bernard Gensane à propos de Michel Foucault.)

Comme tous les groupuscules trotskistes, le SWP a connu son lot de querelles internes et divers épisodes de scission, en particulier une importante hémorragie militante en 2013 suite à une vilaine histoire de viol d’une militante par un cadre du parti, affaire que la direction avait cherché à étouffer (voir les détails ici)

Le SWP se revendique volontiers de la lutte contre l’islamophobie, mais son flirt poussé avec des islamistes radicaux généreusement étiquetés « altermondialistes » comme Tarik Ramadan, a été de longue date dénoncé à gauche et aussi par d’autres groupes trotskistes comme Lutte Ouvrière). Et il semble effectivement que la manière dont certains des chefs du SWP traitaient les femmes indociles se rapproche assez de celle de Tarik Ramadan...

Il faut cependant noter que l’évolution du NPA a été nettement moins radicale que celle du SWP dans ses relations avec les organisations islamistes, probablement parce que la logique communautariste est moins prégnante en France qu’en Angleterre, et on ne peut pas honnêtement le qualifier d’islamo-gauchiste au sens que j’ai donné à ce terme dans mon introduction, mais les refus de la LCR puis du NPA de dénoncer la complaisance du SWP vis-à-vis des Frères Musulmans et d’autres organisations islamistes ont de quoi inquiéter, et ils nous rappellent les complaisances pas si anciennes de la direction de Médiapart envers « frère Tarik ». Pourtant, ce que l'on peut percevoir dans l'évolution de l'UNEF, par exemple, se rapprocherait plutôt de l'islamo-clientélisme électoral pratiqué par certains maires de banlieues (tous partis politiques confondus), ou plus récemment par LREM à Montpellier.

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