La stratégie trumpienne de Boris Johnson

La ressemblance physique entre ces deux démagogues fait les délices des caricaturistes, mais c'est leur commune cohérence stratégique qui devrait retenir l'attention

Leur recette de base pour garder mobilisé le noyau dur de leur électorat est la même: parsemer leur discours de saillies xénophobes et racistes puis feindre de s'étonner des protestations qu'ils ont eux-mêmes suscitées. La dernière sortie de Trump sur Baltimore "infestée de rats" vient en écho à la "plaisanterie" de Johnson sur le premier ministre irlandais Varadkar qui devrait "s'appeler Murphy comme tout le monde là-bas".

Au-delà de cette écume malsaine, il faut comprendre la cohérence globale de leur stratégie de conquête et d'exercice du pouvoir sur le mode de la campagne médiatique permanente (nous en avions eu un avant-goût en France avec le quinquennat de Sarkozy) :

1°) utiliser le nationalisme et l'isolationnisme identitaire comme principaux leviers idéologiques, en particulier vis-à-vis de l'électorat âgé destabilisé par les évolutions sociétales et économiques en cours, et tout en menant une politique macro-économique férocement anti-redistributive (comme l'ont fait Trump et Macron, Johnson promet des baisses d'impôts aux entreprises et aux plus fortunés.)

2°) partir à la conquête d'un électorat populaire qui se sent abandonné par "la gauche des inclus": cette fin de semaine, Boris est allé sans perdre de temps draguer le petit peuple du côté de Manchester en promettant des investissements (financés par l'endettement) dans les infrastructures et le logement social pendant que le LibDem et les Travaillistes poursuivaient leurs petits jeux politiciens, tout comme Trump allait faire campagne jusqu'à la dernière minute dans la "rust belt" pendant que Clinton organisait un concert de rap...

Dans un billet prémonitoire, j'avais souligné, deux mois avant le vote, l'auto-intoxication des "libéraux" américains et européens, et tout à la fin de la campagne, j'avais pointé cette énorme erreur stratégique des Démocrates. Il me semble que le même phénomène d'auto-intoxication du microcosme politico-médiatique est en train de se reproduire de ce côté-ci de l'Atlantique.

Pourtant, la stratégie de Johnson me semble limpide:

1°) tenir la promesse du Brexit en sortant coûte que coûte de l'Union Européenne; à cet égard, l'entrée de Rees-Mogg et de toute une brochette d'anti-européens au cabinet devrait faire perdre à Macron, Merkel et compagnie leurs dernières illusions quant à la volonté du gouvernement anglais (car il s'agit bien avant tout des Anglais et pas de l'ensemble des Britanniques) de trouver un accord "raisonnable";

2°) S'il se retrouve coincé par l'absence de majorité au Parlement, il lui restera une carte à jouer: celle du second référendum. Mais contrairement à ce qu'imagine les européistes naïfs, il ne s'agira plus de choisir entre partir et rester dans l'Union (car cette question-là a été tranchée il y a trois ans)  mais de choisir entre une sortie sur la base de l'accord négocié par Th. May et une sortie sans accord. Boris serait même capable de faire campagne pour une sortie sans accord et s'il perd ce référendum tout le monde (y compris lui-même) sera soulagé... mais s'il le gagne, il deviendra un héros churchillien pour les Brexiters, en ayant fait un doigt d'honneur au reste de l'Europe ;

2°) provoquer rapidement de nouvelles élections en surfant sur la vague d'euphorie nationaliste qui suivra le Brexit et les gagner avant que l'impact économique de la sortie ne se fasse sentir. Les derniers sondages ont remis le Parti Conservateur en tête à 30% devant les Travaillistes (à  environ 25%, victimes de leurs atermoiements et de leurs ambigüités) et le LibDem (à 18-20%, ce parti est trop bobo pour aller très au-delà). L'objectif de Johnson est de durcir la polarisation pour récupérer le vote nationaliste protestataire du Brexit Party en purgeant au passage le groupe parlementaire conservateur de ses éléments les plus pro-européens (comme il l'a fait la semaine dernière au niveau du ministère); la nomination de Dominic Cummings comme "conseiller spécial" fait ici écho au rôle de Steve Bannon auprès de Trump pour faire campagne sur la base d'une stratégie victorieuse de rupture avec les élites policées du Parti Républicain. Et tout comme aux USA, où les Républicains modérés se sont ralliés à Trump sous la pression de leur base, les dirigeants conservateurs n'auront d'autre choix que de se soumettre à leur propre base hyper-brexiteuse.

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