Michel Pinault
Historien, membre du Groupe d'histoire sociale (GHS), recherches sur l'histoire des sciences et des milieux scientifiques.
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Billet de blog 1 févr. 2019

Des gilets jaunes en assemblée générale (nouvel épisode)

Dans un précédent billet, j’avais rendu compte d’une « Assemblée générale sur un rond-point ». Et bien, voici une suite. Le mouvement est en devenir, une « identité » est née, il prend du sens, de plus en plus.

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Des gilets jaunes en assemblée générale

Dans un précédent billet, j’avais rendu compte d’une « Assemblée générale sur un rond-point ».

Et bien, voici une suite. À l’époque, la discussion sur la nature du mouvement des gilets jaunes battait son plein et il s’agissait de donner à voir une réalité concrète, captée au plus près du « terrain ». Aujourd’hui, le débat purement politique est tranché même si le travail d’enquête journalistique et l’interrogation sociologique voire historique se poursuivent et présentent un grand intérêt. Mais chacun s'accorde pour constater que les gilets jaunes ont muté très vite, que le mouvement est en devenir, qu'il fait preuve d'une richesse insoupçonnée. Voyons ça.

L'assemblée générale qui se tient ce 31 janvier, non plus sur le rond-point autour du brasero mais dans une salle chauffée, prêtée par la mairie, assemblée qui garde son style « citoyen », « participatif » ne serait-ce que parce qu’on a apporté de quoi manger et boire ensemble, est donc un peu plus confortable. D’ailleurs, dehors, c’est la tempête, on a trente ou quarante centimètres de neige fraîche et un vent polaire qui balaye rues et ronds-points !
Cette assemblée générale montre que les gilets jaunes d’aujourd’hui, après plus de deux mois, sont méconnaissables : parmi les participants restent ceux de la première heure - fiers de revendiquer cette préséance -, ceux qui furent sur le rond-point dès le 17 novembre, mais ils se sont élargis à de nouvelles recrues qui témoignent de leur cheminement vers le ralliement, ils se sont diversifiés, élargis, sans doute enrichis. Il y a même ceux qui sont "nés gilet jaune" ; ils ont pu faire leur coming out le 17 novembre... :-)

Surtout, une « identité » est née. Elle se manifeste du début à la fin de l’assemblée générale 

Les gilets jaunes qui sont réunis ce soir - alors précisons tout de suite pour éviter l’écueil de l’écriture inclusive, « elles » et « ils », les femmes étant nombreuses, actives et écoutées - ont entre eux une complicité visible et audible, des références communes produit de deux mois vécus ensemble, au fil de nombreuses discussions et décisions, rendez-vous, initiatives, démarches administratives, rencontres… Ils font preuve désormais d’un savoir-faire du débat et de la gestion de la réunion - quand ils disent « démocratie participative », pas la peine d’expliquer… Et surtout, ils savent ce qu’ils veulent et où ils vont. On est loin des tâtonnements de la période balbutiante. On en est au point où quelques-uns reviennent même d’un stage de gestion de groupe, genre « management » et en font un bref compte-rendu !

Cette assemblée générale va prendre le caractère d’un cocktail de national et de local, de réflexion générale et d’esprit pratique, d’esprit d’ouverture et d’esprit de groupe. Une belle assemblée générale, pendant deux heures, amicale, attentive et efficace.
« Participatifs », « pacifiques », « déterminés » (certains disent « radicalisés » et précisent « non-violents radicalisés »), « mettre en commun ce sur quoi nous sommes d’accord, écarter le reste » affirme-t-on ; telles sont les intentions premières admises par tout le monde. Pour aller plus loin, il me faut lever le voile sur l'endroit où cela se passe car, il faut le comprendre, les gilets jaunes ont aussi une identité liée à ce "quelque part" d'où ils parlent et revendiquent. Je parle donc des GJBri ou Géjibri, autrement dit les "Gilets jaunes du Briançonnais". Ils reprennent à leur compte, avec un clin d'oeil, la devise de la république des Escartons : « Si l’un tombe, l’autre est là pour le relever» (1347) : la république ou communauté des Escartons fut une fédération libre de cinquante et une communautés qui obtinrent, en 1347, une charte du dauphin Humbert II de la Tour-du-Pin, moyennant le rachat des droits seigneuriaux. Dans les vallées du Briançonnais, cette histoire est bien connue, elle est « identitaire » pourrait-on dire avec encore un clin d’œil, et elle est un motif collectif de fierté (même pour tous ceux qui ne sont pas nés là !!!). Voilà un indice à ajouter pour ceux qui tiennent à inscrire les gilets jaunes dans la bonne case de leur classement politique de gauche à droite...

Bon. La réunion commence par un tour de table où chacun peut indiquer un point qui lui tient à cœur. J’en profite pour rappeler que j’ai mis en ligne une « Pétition nationale citoyenne pour l’ISF, le SMIC et le RIC » qui a reçu plus de 700 signatures en deux jours. J'explique en moins de 2 mn les raisons qui m'ont mené à cette initiative (elle sont expliquées sur change.org)

On passe ensuite à l’ordre du jour qui a été inscrit à l’avance au tableau, une quinzaine de points. Un ordinateur sert à rédiger un procès-verbal en temps réel. Un système de tour de parole est activé. Tacitement, on va avancer sans perte de temps ; à chaque fois qu’un risque de dispersion ou de glissade vers un débat trop complexe se présentera, on coupera court : on pourra en discuter sur le rond-point ou après la réunion.

On commence par un bilan de la participation à la réunion du conseil municipal où le groupe de GJBri présent a été bien accueilli ; le conseil a même voté une motion proposée par les GJBri et dont le texte sera diffusé.

Une discussion rapide de diverses questions comme la hausse des taxes sur les produits alimentaires au 1er février, le problème de l’eau potable dans la commune et la com-com, la loi dite anti-casseurs qui « organise un régime autoritaire » (« la dictature en marche »), le recul de Macron sur le glyphosate (et autres produits toxiques dans l’agriculture et l'alimentation), les « jeudis citoyens » organisés par la mairie de Briançon où les gilets jaunes ont voix au chapitre (la prochaine fois, ils ont demandé et obtenu deux débats sur la démocratie participative et sur les HLM), j’en oublie certainement. Rien sur le "grandéba", à part une allusion à une réunion organisée par le député : ira qui veut.

Parmi les décisions, celles de s’associer en tant que Gilets jaunes du Briançonnais à la journée de grève générale du mardi 5 février et d’écrire un courrier en ce sens aux syndicats des principaux employeurs de la vallée : employés communaux, hôpital et centres médicaux (Soins de suite, EPHAD, etc.), remontées mécaniques (station de ski de Serre-Chevalier), lycée et collèges, pour un rendez-vous mardi à 10 h 30 à la préfecture, Gap, et pour que lors des journées suivantes (si la grève générale est reconduite)  une manifestation soit organisée sur place, à Briançon. Le courrier a été rédigé pendant la réunion par un petit groupe et adopté avant la fin.

Un point de l’ordre du jour concernant « l’Assemblée des assemblées » qui s’est tenue à Commercy (Meuse) est reporté, faute de temps, à la prochaine assemblée. L’appel qui a été adopté à Commercy est déjà en ligne sur la page Facebook des GJBri. La question devrait donc être abordée à une prochaine assemblée  de rejoindre (ou pas) « l’Assemblée des assemblées » de Commercy.

À l’issue de cette réunion, les GJBri donnent le sentiment d’un grande sérénité : le mouvement ne fait que commencer, il est puissant, profond. Un commentaire perso : il prend du sens de plus en plus, il écrit l’histoire….

Pétition nationale citoyenne pour l'ISF, le SMIC et le RIC

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