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Billet de blog 1 mars 2018

Crise de la culture scientifique, crise de "la science"

Depuis que la recherche scientifique est devenue une activité sociale de masse directement liée à l'économie, certains scientifiques voudraient pouvoir prétendre être les représentants actuels d’une "science pure et désintéressée" largement mythique. Leur mobilisation pour la défense de la culture scientifique menacée n’est-elle pas, tout simplement, l’expression de leur mauvaise conscience ?

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Crise de la culture scientifique, crise de "la science" ?

Une soixantaine de personnalités parmi lesquelles de nombreux scientifiques français de premier rang ont cosigné une tribune publique (https://www.huffingtonpost.fr/virginie-tournay/ne-nous-reposons-pas-sur-nos-lauriers-en-france-la-culture-scientifique-est-a-reconquerir_a_23369215/) dénonçant les nombreuses remises en cause de la valeur de la science et de l’expertise scientifique ainsi que les menaces pesant sur la culture scientifique qu’elles estiment à juste titre pouvoir observer à différents niveaux de la société.

Cette prise de position semble exprimer le même type de préoccupation que celles qui avaient été énoncées dans le texte d'une « Résolution sur les sciences et le progrès dans la République », adoptée par l’Assemblée nationale il y a tout juste un an (http://www.assemblee-nationale.fr/14/ta/ta0926.asp).

L’une et l’autre ont en commun de dresser un constat alarmant à propos du recul supposé de l’influence sociale des scientifiques et de l’affaiblissement de l’image de la science dans la société et de réclamer, en conséquence, la mise en œuvre de mesures de « reconquête de la culture scientifique ». Mais aucune piste de réflexion n’est proposée sur les raisons d’un tel désastre.

Une première critique de ces démarches – celle que suggère le journaliste scientifique Sylvestre Huet dans son post de  blog du 27 février (http://huet.blog.lemonde.fr/) - peut souligner qu’elles impliquent une sorte d’aveuglement sur le bilan contrasté, aujourd’hui largement partagé, de plus d’un siècle de développement scientifico-technique qui amène à mettre en balance les progrès que l’humanité doit à cet essor, dans les domaines de l’alimentation, de la santé, du confort de vie, etc., avec tous les drames qu’il a en même temps engendrés, depuis le bilan humain des guerres du 20ème siècle - Hiroshima compris - et des formes modernes de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme qu’il a permises, jusqu’aux menaces actuelles liées à la prolifération incontrôlée des activités nucléaires, chimiques, bio-technologiques, informatiques, etc. Dans les nombreuses occasions dans lesquelles le monde scientifique s’est ainsi alarmé, depuis l’Appel de Heidelberg en 1992 (https://blogs.mediapart.fr/marc-tertre/blog/180612/lappel-de-heidelberg-entre-arnaque-ideologie-et-lobby), la confusion a souvent été entretenue entre science et technologies, le bilan de l’activité scientifique en termes de connaissances accumulées et de retombées sociales positives permettant de valider implicitement l’équation « science = progrès » et de considérer que seules les « mauvaises applications » pouvaient donner lieu à critique.

Le monde scientifique n’est pas ignorant de l’existence de ce débat et d’ailleurs certains scientifiques participent à la réflexion sur la nature de leur activité et de ses liens avec la sphère économico-sociale, mais au moment de se mobiliser collectivement, au nom de cette science qu’il représente et entend représenter, ce monde scientifique feint d’ignorer la question et préfère exprimer un point de vue univoque, purement positiviste.

Or, tout le monde constate qu’il y a une crise de la culture scientifique dans notre société. Pourquoi ce désastre ? Pourquoi, alors que les effets de l’activité scientifique n’ont jamais été aussi omniprésents dans nos vies, alors que la recherche scientifique n’a jamais été aussi puissante et autant financée, alors que les nombre de chercheurs n’a jamais été aussi élevé, leur activité autant diversifiée, leurs capacités à faire une carrière, à profiter des retombées économiques de leurs travaux, à occuper des fonctions sociales prestigieuses si développées, pourquoi donc les scientifiques se sentent-ils incompris et mal aimés, isolés et menacés, et même mal à l’aise, mal dans leur peau ? Leur mobilisation pour la défense de la culture scientifique menacée n’est-elle pas, tout simplement, l’expression de leur mauvaise conscience ?

Qui sont les scientifiques de notre temps ?

Peut-on se contenter de dire, comme on le lit parfois, que leur profession consiste dans la recherche de la vérité et dans l’accumulation de connaissances – ce que personne ne nie, par exemple quand il s’agit d’alerter sur le réchauffement planétaire et ses causes ?

De fait, depuis que la recherche scientifique est devenue une activité sociale de masse placée au cœur des processus de développement économique et social, la plupart des scientifiques sont restés et restent attachés à cette définition insuffisante et en partie mythique de leur activité, et beaucoup d’entre eux prétendent ou voudraient pouvoir prétendre être les représentants actuels d’une mission naguère personnifiée par des savants ayant appartenu à un hypothétique âge d’or de la « science pure et désintéressée », des Pasteur, des Curie.

Mais, dans les faits, la figure actuelle du chercheur est bien éloignée de celle des pionniers des siècles passés. Pour faire de la science aujourd’hui, il faut inévitablement, après avoir parcouru triomphalement tout le cursus scolaire hyper-sélectif et super-élitiste nécessaire, avoir obtenu les premières places dans toutes les compétitions et toutes les rivalités ; ceux qui refuseraient de telles règles du jeu seraient impitoyablement écartés. Il faut avoir aussi décidé de mener non pas les travaux dont on aurait envie dans l’absolu comme pourrait prétendre le faire un chercheur « libre », mais de faire le choix d’un sujet de recherche porteur sinon à la mode, avoir aussi choisi un directeur de thèse main stream disposant de larges moyens, puis avoir concouru pour une place dans le meilleur laboratoire dédié à la thématique élue, et avoir ensuite accepté de mobiliser une part essentielle de son temps et de son énergie disponible pour obtenir les meilleurs financements des organismes de recherche publique qui définissent des priorités et des choix de programme de recherche incontournables et pourtant discutables, et pareillement pour organiser des coopérations fructueuses avec des entreprises industrielles elles aussi demandeuses de travaux orientés, dans des créneaux déjà définis comme prioritaires et pour des résultats rentabilisables rapidement. Bref, il faut être rompu aux règles de la compétition pour la reconnaissance académique et pour la valorisation économique de son activité. Tout ceci, là encore, nous place très loin du temps où le passionné de science pouvait, au sacrifice de tout, de sa carrière en particulier, voire de sa santé, décider de se consacrer entièrement à un hobby à peine reconnu et peu valorisant.

Les conséquences d’une telle organisation actuelle de la recherche scientifique sont lourdes. La place qu’y occupent la recherche de « la vérité » et l’accumulation de « connaissances » tend à devenir plutôt annexe, même si elle reste importante aux yeux de la plupart des chercheurs puisque c’est elle qui porte, pour la plupart d’entre eux, la justification morale de leur acceptation de telles règles du jeu. Ne parlons pas de ceux qui peuvent voir là une façon comme une autre de faire carrière et de réussir socialement. Tous sont, de toute manière, confrontés au choix de devoir accepter d’exercer un pouvoir institutionnel, éventuellement, par exemple à travers les missions d’expertise, de devoir quitter la sphère scientifique pour prendre une place dans l’activité économique ou dans des groupes liés aux pouvoirs, économique, politique et militaire. Définir aujourd’hui le chercheur scientifique c’est donc prendre en compte l’ensemble des implications sociales désormais attachées à cette profession. Et il faut donc admettre que c’est ce monde-là qui a conduit la recherche et la culture scientifique où elles en sont. C’est lui que la société observe, juge et conteste. C'est lui que la société interroge devant les retombées inquiétantes des techno-sciences actuelles. Si crise de de la recherche, de la culture scientifique il y a, les acteurs de la recherche ne peuvent s’en laver les mains et attribuer à d'autres les responsabilités. Ils doivent s’interroger sur ce qu’ils sont et sur ce qu’ils font.

Lors du débat parlementaire sur le projet de « Résolution sur les sciences et le progrès dans la République » cité, défendu par trois groupes de députés (radical, socialiste et les républicains), le groupe communiste avait exprimé des réserves par la voix d’André Chassaigne, ce qui ne manquait pas d’étonner tant on a, depuis longtemps, cru suffisant d’assimiler les positions du parti communiste vis-à-vis de la science à un scientisme obstiné voire crédule. Voilà que, après avoir prudemment d’abord énuméré ses nombreux points d’accord avec le texte, Chassaigne allait jusqu’à retourner le compliment à ses auditeurs :

« En dépit de ces constats partagés, nous avons néanmoins le sentiment – je le dis au risque de vous choquer, chers collègues – que le texte que vous nous proposez est marqué par un excès de scientisme. »

Voilà qui est au cœur des questions soulevées. En effet, Chassaigne, après avoir évoqué « les douloureuses expériences du 20ème siècle », cité le fameux propos de Camus dans Combat au lendemain d’Hiroshima sur « la science (qui) se consacre au meurtre organisé », osait quelques formules particulièrement provocantes :

« La science n’est pas neutre », disait-il ; « science et progrès ne marchent pas nécessairement au même pas », ajoutait-il.

Et de dénoncer « les utilisations techniques litigieuses (de la science, ndlr), fruit de décisions politiques, industrielles et économiques », ou bien « l’expertise scientifique (qui) peut être un instrument bureaucratique au service d’intérêts étrangers à la recherche du bien commun ». Et, à propos des domaines de recherche et d’applications particulièrement contestés, comme les vaccins, les OGM, les nanotechnologies ou l’énergie atomique - oui, l’énergie atomique, ainsi mise elle aussi en discussion par ce député communiste - Chassaigne affirmait que la méfiance qu’ils  inspiraient s’expliquait « avant tout parce que (nos concitoyens) pensent que leur utilisation ne répond pas toujours au légitime souci d’améliorer le sort ou les conditions de vie de chacun. Et de citer alors George Orwell :

« Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains. »

 C’est donc sur le très large angle aveugle du texte de résolution proposé par les autres groupes que Chassaigne concluait, angle aveugle que nous avons retrouvé dans l’appel à « la reconquête de la culture scientifique » évoqué au début de cette réflexion, angle aveugle qui consiste à ne pas voir ou à ne pas dire que « la science n’est pas seulement une quête désintéressée de la connaissance, (que) le savoir scientifique et le progrès technologique sont étroitement dépendants de pouvoirs économiques et politiques, (et que) ce sont ces pouvoirs qui font aujourd’hui l’objet d’une défiance croissante ».

Les scientifiques étant associés aux pouvoirs dominants, il ne faut pas s’étonner que leur activité soit englobée - comme aussi, par exemple, celle des journalistes - dans une méfiance ou une réprobation croissantes. Y compris de la part de ceux qui disposent d’une certaine culture scientifique.

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