L'autre face de Guy Hocquenghem

Dans « Faut-il brûler Hocquenghem », Antoine Idier fait de cette figure homosexuelle des années 70, une sorte de martyr, victime de féministes dogmatiques devant lesquelles la mairie de Paris aurait cédé en retirant la plaque en son hommage. Mais l'auteur des "Vies de Guy Hocquenghem" passe à la trappe les engagements propédophiles de G. H. Retour sur l'époque "bénie" de la révolution sexuelle.

Dans son papier intitulé « Faut-il brûler Hocquenghem », Antoine Idier fait de cette figure homosexuelle des années 70, une sorte de martyr, victime de féministes dogmatiques devant lesquelles la mairie de Paris aurait cédé en supprimant une plaque en l’hommage de ce combattant historique de la lutte LGBT. Le papier est problématique car il ne raconte qu’une partie de l’histoire. Tout occupé à démontrer que Guy Hocquenghem n’était pas le seul à penser ce qu’il pensait, que même des féministes comme Christiane Rochefort pensaient comme lui, que les intellectuels de l’époque le soutenaient, il ne répond pas à la question qu’il pose : mais que pense Guy Hocquenghem, de quoi est-il coupable ? Ou plutôt de quoi l’accuse-t-on ?

On saura qu’on ne doit pas pêcher par anachronisme en jugeant le passé à l’aune du présent, qu’on doit savoir contextualiser, qu’on ne peut se contenter de citations éparses prise de ci, de là, etc. Mais des théories développées par Hocquenghem, de ses combats, on a des allusions, des bribes, mais rien de consistant. Cet excès d’avertissement et de contextualisation étonne. Et ne permet pas de saisir toutes les facettes de Guy Hocquenghem, qu’Antoine Idier, auteur du livre Les vies de Guy Hocquenghem connaît fort bien pourtant. Dès lors, pourquoi tant de précautions et pourquoi en dire si peu ? 

Un défenseur infatigable de la cause homo

Guy Hocquenghem donc. Ecrivain, journaliste à Libération de 1975 à 1982, auteur du "prophétique"  et jubilatoire Lettre à ceux  qui sont passés du col Mao au Rotary club, qui analyse très tôt (1986) « l’évolution » de ce journal et les reniements d'une génération, fut un militant infatigable de la cause homo et un défenseur des rapports entre adultes et enfants consentants. Sauf que l’on sait maintenant depuis longtemps, que le consentement des enfants dans la sexualité avec des adultes n’existe pas. Et à l’époque ? Des féministes a contrario de Christiane Rochefort, des psychiatres, des psychanalystes expliquaient déjà que ces rapports asymétriques provoquaient des traumatismes et s’opposaient aux homosexuels qui faisaient de ce combat  le nec plus ultra de l’anticonformisme. Mais ils ramaient à contre courant et n’avaient pas pignon sur rue.

Majorité sexuelle : les homosexuels discriminés

Coté législatif, où en est-on à l’époque ? Les rapports entre adultes et enfants sont condamnés par la loi depuis les codes pénaux de 1791, 1810 qui prévoit des peines sévères pour le  crime de viol sur mineur de moins de 15 ans mais aucune répression sur les actes sexuels sur mineurs sans violences. C’est en 1832, que le code pénal crée l’infraction "d’attentat à la pudeur sans violence" sur mineur de moins de 11 ans, minorité relevée à 13 ans en 1863 et à 15 ans en 1945.

Dans les années 70, l'âge de la majorité sexuelle n’est pas le même pour les relations hétérosexuelles (13 ans à partir de 1978) et homosexuelles (18 ans), ce qui est discriminatoire pour les secondes. La question du consentement n’est évidemment pas présente dans ces textes. L’enfant n’est alors pas considéré comme une personne et il faudra attendre de longues années pour que les enfants victimes parlent et que leur parole soit entendue. En 1986, Eva Thomas publie Le viol du silence qui raconte le viol perpétré par son père alors qu’elle avait 15 ans. Elle choisit de témoigner à visage découvert et passe aux Dossiers de l’écran. L’impact est énorme. Ce livre, cette émission marquent l’apparition des enfants victimes de pédophiles sur la scène publique. 

L'impossible consentement de l'enfant

Le texte d’Antoine Idier est problématique parce qu'en 2020,  cette question de l'impossible consentement de l’enfant est largement documentée par les victimes, les psys et les spécialistes de l’enfance. Tous s’accordant à dire que l'enfant pris dans des rapports de domination qu’il ne peut soutenir ne peut consentir librement à l'égal de l'adulte. Le consentement, livre témoignage de Vanessa Springora qui évoque sa relation avec Gabriel Matzneff alors qu’elle avait 14 ans, lui 50, en démonte tous les mécanismes. Elle mit trente-cinq ans à s’en remettre.

Pourtant Antoine Idier, faisant corps avec son sujet, reprend à son compte les théories de celui-ci. Où serait le problème s’il y a consentement entre l’adulte et le mineur? Comme si rien depuis les années 70 ne s’était passé, ni les témoignages de victimes, ni la documentation pléthorique sur cette question, ni les immenses mouvements féministes de ces dernières années (Me too), ni l’évolution du droit, ni les débats autour du refus du gouvernement Macron de qualifier de viol, comme le demandaient les féministes, toute relation entre un adulte et un enfant de moins de 15 ans (c’est la qualification d’agression sexuelle qui a été retenue dans la loi Schiappa)… Toutes ces évolutions sociétales qui permettent de jeter un regard critique sur les théories de G. Hocquenghem (il n'est pas le seul) et sur la révolution sexuelle des années 70 sont absentes.

Oui mais, Antoine Idier nous a prévenu-e-s, on sombrerait là dans l'anachronisme. Sauf que cela nous permettrait de mieux comprendre pourquoi des féministes en 2020 ont éprouvé le besoin de dégrader la plaque en hommage à G. Hocquenghem. Et qu'analyser toutes les facettes d'un événement ou d'une période, documents à l'appui, ça s'appelle l'histoire. Convoquée en défense de son héros, la remise en question des acquis de mai 68 qui tarauderait ceux qui évoquent la phase sombre de l’histoire de cette décennie. Alors précisons, point de morale à rebours ici, (nous sommes dans une période régressive sur tous les plans et on le sait!) ou d’une contestation de l’esprit de mai dans la lignée d’un Nicolas Sarkozy.

Une révolution sexuelle sous domination masculine

On peut célébrer la plus grande grève ouvrière de l’histoire de ce pays, la libération des paroles, de la pensée, des sexualités, acter que ces années virent l’éclosion du mouvement féministe, du combat pour la reconnaissance de l’homosexualité comme une sexualité comme une autre dans un mouvement inédit, joyeux, inventif, subversif qui fit sauter la chape de plomb des années De Gaulle. Mais on peut dans le même temps, reconnaître que l’histoire de la révolution sexuelle n’est pas encore écrite, qu’elle ne fut pas univoque et s’effectua sous domination masculine de mâles blancs, hétéros, upperclass, à fort capital culturel. Les agressions sexuelles et les viols ne cessèrent pas, comme par magie, dans ce joli mois de mai.

Et ce sont des femmes qui, n’en pouvant plus des diktats de cette domination à tous les étages, sexuel notamment, créèrent le MLF. Et, en mettant au cœur de leur combat le mot d’ordre révolutionnaire « Mon corps m’appartient » contre le pouvoir des institutions (famille, corps médical, église, Etat) et celui des hommes, elles changèrent le cours de l’Histoire, celui de bien des vies et firent émerger les femmes comme sujets politiques.

L'enfant, ce pervers polymorphe ou Freud à la rescousse 

Mais cette revendication du corps qui n’appartient qu’à soi ne s’étendit pas aux enfants. Pourtant des enfants, il fut beaucoup question dans ces années là. Beaucoup, dont Guy Hocquenghem, ont parlé à leur place tout dénonçant le fait que la société et les institutions leur déniait tout droit à la parole. Ce qui était évidemment vrai. Dans la décennie 70, l'enfant n'est toujours pas une personne. On –cad toujours des hommes blancs, privilégiés, toujours à fort capital culturel, homosexuels pour la plupart– se saisit des écrits de Freud de 1905 Trois essais sur la théorie sexuelle, où le psychanalyste évoque le « pervers polymorphe » que serait l’enfant, et on théorisa, en faisant un contresens sur le texte de Freud (lequel remettra d’ailleurs en question ultérieurement cette théorie) sur la sexualité entre mineurs et majeurs naturelle, voire souhaitable.

En fait, l’époque servit bien à certains, comme le sinistre Matzneff, pour réaliser leurs pulsions et leurs fantasmes non seulement en toute impunité, mais en le revendiquant haut et fort. Contrairement à Gide ou Flaubert qui faisaient le voyage des colonies pour violer des enfants, ils pouvaient jouir sans entraves à demeure et le revendiquer. Inutile de dire que la France d’en bas n’avait pas été touchée par la grâce de cet esprit de mai là. Ce qui ne veut pas dire bien sûr que ces pratiques sexuelles n'y existaient pas. 

Mais la revendication politique, publique, assumée, considérée comme hautement transgressive a lieu dans les milieux petits bourgeois cultivés, où la pédophilie est allègrement à la mode. Les photos de Hamilton sont alors très en vogue sans que personne n'y trouve à redire. L’extrême droite n’est pas en reste. Alain de Benoit défendant sa « passion des fesses fraîches, des émotions naissantes et des seins en bouton », mais aussi, à l’extrême gauche. En 1979, le journal Le Gai Pied dénonce ainsi la « phobie de la pédophilie » : en poursuivant les adultes « qui aiment les enfants », la justice réprime « l’une des multiples formes d’expression de la sexualité et de l’amour humain ».

Dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et mineurs

Figure centrale du Front homosexuel d’action révolutionnaire (Fhar) à partir de 1971, Guy Hocquenghem milite contre la répression des homosexuels et les discriminations dont ils sont victimes, notamment contre l’âge de la majorité sexuelle qui n’est pas le même pour les relations hétérosexuelles (13 ans à partir de 1978) et homosexuelles (18 ans) mais cette juste lutte juste s’accompagne d’une bataille constante pour la dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et enfants, rapports consentis évidemment, dit-il. Cette question du consentement est au centre de ses écrits sur la sexualité entre adultes et enfants, question dont un Gabriel Matzneff se moque éperdument. Ce que ne comprend pas G. Hocquenghem, ou plutôt ce qu’il minore ou ne veut pas voir, c’est que l’enfant ne peut consentir car il y a un déséquilibre de pouvoir structurel entre l’adulte et l’enfant (Cf Fassin,2002). Et donc, il ne peut être question que d’abus de pouvoir dans ce type de « rapports ». 

En 1978, il déclare sur France Culture que « la criminalisation de la pédophilie, est le fruit absurde des « interdits religieux sur la sodomie » et de la croyance en la « totale étrangeté de l’univers enfantin et de l’univers adulte ». Michel Foucault ajoutera dans la même émission : « De toute façon, une barrière d’âge fixée par la loi n’a pas beaucoup de sens.  Encore une fois, on peut faire confiance à l’enfant pour dire si oui ou non il a subi une violence » (1)  Foucault comme Hocquengehm se trompent. La sidération, l’emprise, la soumission au pouvoir de l'adulte dominant, tout cela fait que l’enfant n’est pas en mesure de réaliser ce qui lui arrive. 

Le prosélytisme propédophilie

Le philosophe René Schérer, prof de philo et amant de Hocquenghem écrit dans L’Emile perverti (Robert Laffont, 1974) :  il faut aider les enfants « à satisfaire l’immensité de leurs désirs, en dehors des familles et contre elles ». Dans Dérive homosexuelle, Schérer et Hocquenghem vantent le rôle du « séducteur qui aime les enfants et les délivrera du « culcul des amours enfantines, […] peut-être le pire ennemi, car la prison de l'innocence est parfaite. » Les convictions sur le nécessaire consentement de l'enfant deviennent sujettes à caution quand on revendique que l'adulte se pose en initiateur sexuel de l'enfant "bloqué" dans une sexualité enfantine. (2)

L’écrivain Tony Duvert, prix Medicis 1973, édité chez Jérôme Lindon aux Editions de Minuit, ami et complice en militantisme propédophile de Guy Hocquenghem, admet, lui, que des relations sexuelles puissent avoir lieu à n’importe quel âge. Selon lui, « les enfants aiment faire l’amour comme on se mouche ». Il reconnaîtra avoir eu des « rapport sexuels » avec plus de 1000 mineurs dont le plus jeune avait 6 ans. « A 4 ans, les enfants bandent ; à 8 ans, ils enculent ; à 10 ans, ils se tripotent ; à 12 ans, ils aiment », proclame Jean-Luc Hennig, journaliste à Libération et proche de Guy Hocquenghem. 

Hocquenghem, Schérer, Duvert, Matzneff, il est incontestable que ces quatre là furent des militants revendiqués de la pédophilie. Même si des différences d’approche importantes les séparent notamment avec un Matzneff dont le seul souci est la prédation sans risques. Mais y compris entre Duvert et Hocquenghem. Les justes combats contre les oppressions (familiales notamment en ce qui concerne particulièrement les jeunes homosexuels ), contre la répression et les discriminations des homos (il faudra attendre 1982 pour que l’homosexualité soit dépénalisée) de Guy Hocquenghem et d'autres côtoient, dans un même mouvement, la défense des rapports entre adultes et mineurs. Et une grande partie des intellectuels, et pas des moindres, suit.

Ces intellos signataires qui soutiennent

En janvier 1977, une pétition dont Gabriel Matzneff réclame la paternité avec, selon lui, préposé à la récolte des signatures Guy Hocquenghem, est publiée dans Libération et Le Monde. Cette pétition s’insurge contre la détention de trois hommes jugés pour attentats à la pudeur sans violence sur mineur de moins de 15 ans. L'histoire est sordide. Les victimes, 12 et 13 ans, avaient été photographiés et filmés par les accusés lors de différents jeux sexuels. La pétition défendait le droit des adultes à avoir des relations avec les enfants au motif qu’il n’y avait pas eu de violences et que les enfants étaient consentants et s’insurgeait contre une peine de prison disproportionnée (ils firent trois ans de détention préventive et, condamnés à 5 ans avec sursis, ils furent libérés à l’issue du procès). Les signataires étaient prestigieux outre G. Hocquenghem, figurent Aragon, Barthes, Beauvoir, Sartre, Guattari, Deleuze, Chéreau, Michel Leiris, Denys Mascolo, Sollers, Gluksman, Jack Lang etc. Pas sûr que tous aient été tenus au courant de tous les aspects de l’affaire. En tout cas seuls Michel Foucault, Marguerite Duras, Hèlène Cixous  et Xavière Gauthier notamment refuseront de signer ce texte.

En mai 1977 toujours, et dans la foulée de la précédente, Le Monde publie une seconde tribune qui réclame l'abrogation des lois réprimant les relations sexuelles entre adultes et mineurs, les discriminations concernant les homosexuels et la révision du code pénal : « Quatre vingts personnalités viennent de signer un appel à la commission de révision du code pénal demandant la modification des textes régissant les rapports entre adultes et mineurs. Ces relations sont actuellement soumises à des restrictions : détournement de mineur - dont le délit peut être constitué par le seul hébergement d'un mineur pour une nuit, - interdiction des relations sexuelles avec des enfants de moins de quinze ans, interdiction de rapports homosexuels quand ils engagent des mineurs de quinze à dix-huit ans », peut-on lire. Les signataires seront les mêmes que ceux du texte de janvier, auxquels s’ajoutent Michel Foucault et Françoise Dolto.

Aveuglés peut-être par le fait que des mineurs pourraient être consentants, ces intellectuels pétitionnent à tour de bras pour défendre le droit à la sexualité pour les adolescents. L’affaire Gabrielle Russier est récente, elle date de 69, mais le jeune homme qu’aimait Gabrielle Russier avait 17 ans et il clamait son amour pour elle. On est loin des propos de Tony Duvert, de René Schérer ou de Guy Hocquenghem qui ne font pas la différence entre un enfant et un adolescent, tous les mineurs étant pris dans la même problématique du refus d’entrave à la liberté sexuelle et du droit pour toutes les sexualités d’exister sans limites. 

Regrettent-ils aujourd’hui tous ces pétitionnaires ? Beaucoup sont morts, les vivants éludent, Sollers affirmera avoir signé sans lire.. On doute de l'honnêteté de la réponse...

2001, l'autocritique de "Libération", insoutenables écrits

Seul le texte du journaliste de Libération, Sorj Chalandon écrit en 2001 en forme d’autocritique pour le journal, relatera la phase sombre de cette époque car Libération fut aux avant postes de ce combat propédophilie sous la houlette de Guy Hocquenghem notamment. Une page de petites annonces pédophiles trônait au beau milieu du quotidien.

 Extraits. «Je faisais un cunnilingus à une amie. Sa fille, âgée de cinq ans, paraissait dormir dans son petit lit mitoyen. Quand j'ai eu fini, la petite s'est placée sur le dos en écartant les cuisses et, très sérieusement, me dit "à mon tour, maintenant". Elle était adorable. Nos rapports se sont poursuivis pendant trois ans.» C'est un homme qui parle. Il s'appelle Benoît. Son interview, titrée «câlins enfantins», est précédée d'une phrase du journaliste: «Quand Benoît parle des enfants, ses yeux sombres de pâtre grec s'embrasent de tendresse.» C'est terrible, illisible, glaçant. Et publié dans Libération le 20 juin 1981.

Une autre fois, en 1979, défendant à pleines brassées de mots et de pages un moniteur d'éducation physique condamné pour détournement de mineur, Libé titre «baudruche» une affaire qu'il estime se dégonfler. Des journaux avaient mis en scène des accusations de «prostitution enfantine», de «traites d'enfants». Tout cela était faux. Ce qui était vrai, en revanche, c'est que cet homme mêlait des enfants à ses saloperies d'adulte. Le journaliste de "Libération" interroge le juge d'instruction chargé de l'enquête. «Cet homme était-il violent avec les enfants?» «Non, répond le juge, mais il les faisait pisser et chier dans les partouzes.» «Mais y a-t-il proxénétisme?», continue le journaliste. «Non, mais il leur faisait faire des horreurs, jouer avec leurs excréments, ils en mangeaient.» Presque victorieusement, l'article estime avoir démonté la machination parce qu'aucune violence n'avait été exercée sur les enfants. Voilà. Alors «lâchez-nous les baskets», grondait l'article juste à côté, pour lequel cette «baudruche dégonflée» n'est rien de plus que l'expression d'«une campagne d'ordre moral».

Laboratoire. L'ordre moral. Voilà l'ennemi. Et Libération de cette époque n'est rien d'autre que l'écho particulier du vertige commun. Nous sommes à la fin des années 70. Les traces du mai des barricades traînent sur les murs et dans les têtes. «Interdit d'interdire», «contestons toute forme d'autorité». C'est plus qu'une période, c'est un laboratoire. Accoucheur d'espoirs, de rêves, de combats insensés. Et de monstres. A "Libération" comme ailleurs, l'affrontement fait rage sur tout. Une page de courrier pédophile déclenche la polémique. Mais est néanmoins publiée. Il y a panique à revêtir les oripeaux du censeur. Mais dans les locaux, des coups sont échangés. Des coups encore, lorsqu'un chroniqueur de la nuit arbore une croix de fer allemande au comité de rédaction. Celui qui frappe est conspué par de nombreux présents. L'interdiction, n'importe laquelle, est ressentie comme appartenant au vieux monde, à celui des aigris, des oppresseurs, des milices patronales, des policiers matraqueurs, des corrompus. La pensée est en confusion. La violence politique est un autre moyen de la politique. On a raison de séquestrer les patrons, on a raison de traquer les possédants, on a raison de se révolter et de jouir sans entrave. On a raison de soutenir les prisonniers, les homosexuels, les fous, les drogués. Les femmes se révoltent, et les hommes cherchent une nouvelle place. Dans ce tumulte, ce retournement des sens, cet ancrage de repères nouveaux, dans cette nouvelle préhension de la morale et du droit, cette fragilité et cette urgence, tout ce qui se dresse sur le chemin de toutes les libertés est à abattre.

A "Libération" même, soucieux de traquer en chaque mot l'ordre établi, la déviance libérale ou gauchiste, des journalistes ont pour tâche de contester tout établissement d'une ligne figée. C'est la fièvre. Un homme en jupe, inconnu, ivre, couvert de pisse et de morve, hurlant et pleurant s'invite au comité de rédaction pour dénoncer le reste du monde. Il n'est pas mis à la porte. Les journalistes l'écoutent jusqu'à ce qu'il parte. Il ne faut mépriser personne, entendre toute minorité. Respecter le droit à la différence. La pédophilie, qui ne dit pas son nom, est un simple élément de cette tourmente. Sauf pour ceux qui la revendiquent comme un acte «d'éducation militante», elle ne vient que rarement sur le devant de la scène. Le mot est terrible aujourd'hui. Mais elle n'est pas le problème d'alors. D'elle-même, et seulement, elle s'inscrit dans un bouillonnement chaviré, où chacun puise ce qu'il croit salvateur. C'est ainsi, c'est hier. C'est comme ça. » Sorj Chalandon.

Alors, fallait-il ou non « déboulonner » la plaque de Guy Hocquenghem que Christophe Girard, adjoint à la culture d’Anne Hidalgo fit apposer ? A l’évidence, la cohabitation dans ses multiples vies entre la défense de l’homosexualité et celle de la pédophilie n’en faisait pas le meilleur représentant de la cause LGBT. En cela, les féministes de 2020 ont eu raison. N’en déplaise aux mânes de Christiane Rochefort.

(1) « La loi de la pudeur », entretien avec Michel Foucault, Jean Danet et Guy Hocquenghem, France-Culture, 4 avril 1978

(2) https://www.liberation.fr/checknews/2020/01/02/matzneff-les-signataires-d-une-petition-pro-pedophilie-de-1977-ont-ils-emis-des-regrets_1771174

 

 

 

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