Le « Désir » de Philippe Sollers

« Désir » est le titre du dernier "joyau" de Philippe Sollers, un "Philosophe" révolutionnaire disparu et pourtant bien vivant qui, pages après pages, témoin du « Contre-Désir » de notre monde actuel, nous fait appréhender et entendre, en tournant tout autour de lui, son Homme de « désir ».

Un dernier billet, sur Mediapart, nous parle de notre soi-disant absence de lecture pendant notre "confinement", oubliant que ceux qui n'auront pas lu pendant cette période, ne lisent généralement pas.

Mais pour ceux qui lisent, et qui lisent selon leur désir du moment - c'est-à-dire que cela peut-être de façon quotidienne (quelques livres par semaine) ou de façon aléatoire selon leur envie ou désir - selon leurs préoccupations intérieures -, leur lecture ne sera jamais un sujet de nombres et/ou de statistiques - qui lit, qui ne lit pas -, mais de désir...

Or, « Désir » est le titre du dernier roman de Philippe Sollers...

« Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), dit «le Philosophe Inconnu», est un penseur français, figure centrale de l’Illuminisme européen. On lui doit deux livres principaux, publiés à des dates très significatives : L’Homme de Désir (1790) et Le Ministère de l’Homme-Esprit (1802). Certains, contre toute évidence, prétendent qu’il n’est pas mort, et qu’il continue ses singulières activités révolutionnaires. Il aurait ainsi rencontré Rimbaud, et peut-être aussi, mais restons prudents, le narrateur de ce livre.»

Ce Philosophe révolutionnaire disparu et pourtant bien vivant qui, pages après pages, témoin du « Contre-Désir » de notre monde actuel, nous fait appréhender et entendre, en tournant tout autour de lui, son Homme de « désir ».

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« Désir » de Philippe Sollers est donc paru au tout début mars 2020, au tout début de notre « confinement », et aura donc passé assez inaperçu.

Pourtant, ce livre magistral, et - une fois n'est pas coutume, composé telle une oeuvre du divin Haydn -, devrait à nous tous nous parler - si tant est que nous soyons réceptifs aux choses essentielles...

Quelques passages, donc, ici, pour peut-être nous donner l'envie de poursuivre...

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« La confiance est la clé. Sans elle, rien ne serait possible, le geste que je tente n’aurait pas lieu, mon bras se perdrait loin de moi, je ne trouverais pas les mots que je cherche. Heureusement, les voici.

« La confiance est le chemin sûr. Elle ouvre la voie, elle fleurit, elle parle. L’être humain a le choix entre trois chemins. Le premier est vide, obscur et impraticable. Il conduit vers le troisième, celui de la foule qui vit dans le va-et-vient de l’erreur. Seul le deuxième, pour celui qui maintient un violent désir de liberté, conduit à la vérité. Combien d’aventuriers inspirés sont passés par là ? On l’ignore. Ils ont mis toute leur confiance dans cette direction qui les appelait. Elle n’est répertoriée sur aucune carte. Seul un désir très spécial la crée. » (page 13)

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« Aujourd'hui, le grand penseur à la mode s'appelle Novaleur. Écoutez la rumeur : tout le monde, à droite, à gauche, au centre, vous parle de « nos valeurs ». Novaleur a réponse à tout, et il sait distinguer les valeurs rationnelles des valeurs raisonnables. L'atmosphère a été longtemps obscurcie par des idéologies douteuses ou criminelles, mais heureusement, Novaleur a surgi, et, désormais, la liberté de penser pour ne pas penser est garantie à tous les étages.

Novaleur est l'héritier naturel d'une grande tradition en ruine. Il continue à pérorer dès que vous ouvrez la télé. Dans la décomposition ambiante, il est puissamment aidé par la propagande féministe, issue du mouvement « Me too ». Tout homme qui n'apprécie pas Novaleur est un violeur virtuel. Les messages signés « Me too » se multiplient, au point qu'on a l'impression que les femmes, redevenues des petites filles, s'appellent toutes, maintenant, Mitou. Marie-Laure Mitou, Marlène Mitou, Delphine Mitou, Muriel Mitou occupent, pour l'instant, la scène. Elles disparaîtront un jour, mais pas Novaleur. » (page 82)

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« Le grand sujet, désormais, est la violence sexuelle, les agressions multiples et les viols, révélés par la libération de la parole des femmes. Ça a commencé aux États-Unis dans le cinéma, mais l’explosion est vite devenue générale, avec les slogans sur Internet, « balance ton porc » et « me too ». Les plaintes évoquent parfois des faits très anciens, et crépitent dans tous les sens. La chasse aux porcs masculins est ouverte dans les entreprises, les services publics, les milieux politiques, les producteurs de films. Une journaliste porte plainte, vingt ans après, pour agression sexuelle, contre une célébrité mâle, qui, lors d’une interview, a mis sa main sur sa cuisse. Le concept de cuisse résonne partout. » (page 17)

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Et puis, cette terrible satire de notre société...

« Le Philosophe, lui, n'aura pas connu, dans sa première vie, le stockage des ovocytes, le trafic des paillettes de sperme, les « marches blanches » en hommage aux filliettes violées et étranglées par des tueurs dopés au Viagra. Il constate que l'être humain post-moderne, mâle ou femelle, contemporain de l'intelligence artificielle et de l'immersion dans le numérique, est désormais conçu à l'hôpital, naît à l'hôpital, travaille à l'hôpital, meurt à l'hôpital, et est incinéré au crématorium de l'hôpital. Ces nouveautés le laissent d'ailleurs impassible, rien ne pouvant plus l'étonner dans la progression de la folie spectaculaire. Il a compris très vite la violence illimitée et burlesque du Contre-Désir. »  (page 37)

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Et, en réponse à Edgar Morin, qui nous interpelle, sur Twitter, sur le sens de la vie...

« Alors si nous ne pouvons trouver de sens à la vie (soit qu'il nous soit inaccessible, soit qu'elle n'en ait pas), nous n'avons plus qu'à essayer de donner un sens à nos vies. »

À cela, le Philosophe lui répond...

« L'âme humaine n'est appelée à rien moins qu'à engendrer en elle son principe divin, car c'est une vérité qu'il n'y a pas un être qui ne soit chargé d'engendrer son père. » (page 47)

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Quant aux préoccupations de Luc Rigal sur ce qu'il pressent des "Prémices du fatal"Sollers, là encore lui répond...

« À voir, ces jours-ci, le vieux pape François marcher en Irlande, pour demander pardon pour tous les crimes de pédophilie commis par des prêtres catholiques, on se demande s'il n'est pas le dernier locataire du Saint-Siège. Malachie (ou son successeur) l'appelle « Pierre le Romain », alors qu'il est argentin et jésuite. Voûté, et un peu débile, le vieux monarque en blanc a l'air de porter sur son dos deux mille ans d'aveuglement sexuel. Malachie a peut-être eu, sans le dire expressément, cette vision du naufrage.

Dans le même temps, à moins que vous ne vouliez pas le savoir, tout indique que la planète Terre est en train de devenir invivable pour la vie humaine. Ses ressources sont épuisées, le climat est fou, les océans sont de plus en plus pollués, l'humanité abrutie n'a plus la force d'imaginer une explosion massive. Le Philosophe, lui, a toujours su qu'il serait contemporain d'une catastrophe finale. Il y a pensé chaque jour, sur fond de sa propre mort. Cela ne l'a pas empêché de garder une foi intense dans le dernier dieu à l'extrême. Peut-il y avoir une foi en dehors de toutes les lois ? Il le croit. » (pages 83-84)

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Et puis...

« Le Philosophe a bien connu les philosophes de son temps. Il a pu oberver de près leurs limites, et, peu à peu, leur décomposition en « intellectuels » salariés. À quoi bon des philosophes dans un déluge de publicité et de journalisme ? Publicité absolue, journalisme absolu. Où se cacher, pour penser, devant ce qui ne s'arrête jamais ? Tout indique pourtant que le Philosophe avait trouvé sa cachette. Appelons-la le Verbe, puisqu'il lui est arrivé de dire : « Ils parlent, ils parlent, mais ils ne verbent pas. »

Il a d'ailleurs écrit ce qui suit :

« Les mots sont devenus dans les langues humaines ce que la pensée est devenue dans l'esprit des hommes. Les mots sont devenus comme autant de morts qui enterrent des morts, et qui souvent même enterrent les vivants ou ceux qui auraient le désir de l'être. Aussi l'homme s'enterre-t-il lui-même journellement avec ses propres mots altérés qui ont perdu tout leur sens. »  (page 41)

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“Les mots sans les pensées ne vont jamais au ciel.”

                                     Shakespeare

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CRITIQUE

"La parution d’un nouvel ouvrage de Philippe Sollers est toujours considérée comme un événement, au moins pour ses fidèles admirateurs. Du haut de ses 83 ans, l’écrivain continue de nous surprendre dans une langue toujours aussi acerbe et pointilleuse qui vaut aussi pour un franc avertissement aux « doux ignorants », ceux-là mêmes tant redoutés, qu’il sait tenir à l’écart à l’aide d’une plume qui n’a rien de pulsionnel, mais qui sait au contraire s’adapter à l’air du temps avec une adresse verbale pour le moins incomparable quand elle n’est pas proprement visionnaire."

« Cher Philippe À ton retour de l’ile de Ré, tu m’as fait parvenir ton dernier ouvrage “Désir” que j’ai lu avec le même grand bonheur que les précédents. Le salut est dans l’esprit, puisque seule la pensée vivra dis-tu, et pour étayer ton propos tu fais appel à ce grand philosophe inconnu, Louis-Claude de Saint-Martin, lui-même relié à Joseph Haydn, à Mozart, à Rimbaud, jusqu’au narrateur. Ainsi s’affrontent le désir et le contre désir et donc l’espérance contre toute réduction matérielle », lui écrit Antoine Gallimard, non sans quelque affection.

Et c’est de cela en effet qu’il s’agit, le salut et l’espérance brisant au passage quelques tabous. Car chez Sollers, ces deux vocables prennent un sens particulier, car ils ne sont pas forcément inscrits dans l’histoire matérielle des hommes finalement devenus de « bébêtes » robots sans cervelle. L’élévation spirituelle pour l’ancien maoïste reconverti, peut prendre l’allure d’un spectacle universel en perpétuel devenir."

"De ce point de vue, l’auteur souhaite-t-il prendre à son tour quelques revanches dont l’étrange combinaison laisse penser qu’il a des comptes à rendre. Ainsi ne ménage-t-il pas une certaine catégorie jugée facticement bien pensante — « Les philosophes sont en général des terriens maniaques, on dirait qu’ils n’ont jamais vu l’océan ni le large, ils sont pour la plupart des boursiers laïcs d’origine modeste, rats de bibliothèque, vivant sur leur lopin. » Une invective qui vaut son pesant d’or en effet ! "

Jean-Luc Fabre

 

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 Désir par Sollers

 

Haydn Symphony No. 22 "The Philosopher" © Joseph Haydn

 

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