Suite à mes questions, Philippe Sollers répond

À la suite de mon billet "Quelques questions à Philippe Sollers", remarqué par la journaliste et écrivain Josyane Savigneau qui les lui avait transmises, et demandé à ce qu'il me réponde, Philippe Sollers nous fait le plaisir et l'amitié de répondre.

À la suite de mon billet Quelques questions à Philippe Sollers, remarqué par la journaliste et biographe Josyane Savigneau qui les lui avait transmises, et demandé à ce qu'il me réponde, Philippe Sollers nous fait le plaisir et l'amitié de répondre.

Voici donc les réponses de Philippe Sollers, par l'intercession de Josyane Savigneau qui m'a envoyé ce mail :

Et dans les commentaires, je réponds encore à Josyane et Philippe Sollers.

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Jo Savigneau :

Chère Agnès
C’est moi qui écris mais c’est Sollers qui parle.

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M-NB : Philippe Sollers, vous aviez déjà écrit : « Qu'il (le temps) soit divin ne préoccupe plus que très peu de personnes. Qu'il soit social, ça, en revanche, nous n'avons plus à en douter. Il faudrait donc que je me définisse comme un animal raisonnable et social en faisant le sacrifice de tout le reste pour expier on ne sait quelle faute. Mais l'aptitude au rassemblement doit commencer par soi-même, sans quoi je ne pourrai accueillir personne. » 

Mes premières questions seront donc : « Qu'entendez-vous par « mensonge social » ? « Et que pensez-vous des « Gilets jaunes » ? Et n'avez-vous jamais d'empathie envers ceux qui souffrent d'être toujours socialement des dominés ? ». Et, d'après vous, qu'est-ce qui différencie un bourgeois d'un paysan ? Et êtes-vous inquiet de notre monde (notre planète, la nature vivante) allant vers sa destruction ? À l'île de Ré, les odeurs sont-elles les mêmes qu'autrefois ? Mais parlez-nous encore plus avant de ce que vous dites très souvent, de notre « dévastation » en cours, dont j'ai personnellement parfaitement conscience, mais que j'aimerais vous entendre encore préciser.»

Ph. S : Le mensonge social : que la société soit un montage effréné de mensonges j’en ai eu la révélation très tôt dès l’âge de 6 ans en écoutant pendant l’occupation nazie de la France les messages de radio Londres où se répétaient sans cesse Radio Paris ment Radio Paris est allemand.
Aujourd’hui c’est la société tout entière devenue propagande du spectacle qui, avec l’océan des fake news ment plus que jamais.


La dévastation en cours : la dévastation est pire que la destruction. Vous avez eu d’énormes destructions criminelles au XX e siècle mais la dévastation est la perte de sens dans tous les domaines qui fait de la planète un rond point en cours d’explosion. Ce que les gilets jaunes ressentent dans la manifestation de leur misère.

M-NB : Alain Finkielkraut dit qu'être un intellectuel aujourd'hui, c'est se battre contre le déni idéologique. Pour lui, la mission des intellectuels ne consiste pas seulement à se battre pour la liberté et la justice, mais pour les faits. Nier les réalités qui dérangent, telle est la nouvelles trahison des clercs, dit-il.

« Vous êtes un écrivain, mais aussi un « intellectuel » ou un « philosophe », mais, si vous n'êtes pas un « missionnaire » et ne faites aucune propagande, que diriez-vous de vous en tant que « passeur » ? Et que répondriez-vous à Finkielkraut à propos de ce qu'il dit de notre déni ? »

Ph. S : Finkielkraut. Je laisse ce membre de l’Académie française à ses élucubrations déprimées. N’oubliez pas que, moi, je suis un révolutionnaire d’où ma très mauvaise réputation à laquelle je tiens beaucoup.

M-NB : Vous êtes ou avez été un catholique (« à la Mauriac », dit de vous Julia Kristeva). Étant jeune, vous aviez même songé à être prêtre. Vous êtes allé saluer le pape Jean-Paul II à Rome. Vous avez souvent parlé de notre société, peu préoccupée du salut de son âme. Vous avez écrit : « Je sais pourquoi je jouis. Je sais pourquoi je ne mourrai pas. Parce que je est qui je sera. Arrivé là, on sort enfin de la religion, sans quoi, rien à faire. » (et vous parlez donc là de votre « être », donc sans connotation religieuse). Vous avez dit aussi, parlant sans doute du moment de notre mort : « Je crois que l'on sort du corps par la parole ». Mais dernièrement, ai-je bien compris ?, vous parlez de votre mort : « J'attends de mourir d'être happé par le néant » (cessation d'être), alors même que des psychanalystes – dont Lacan -, disent que l'on ne peut imaginer le néant. Ma question sera donc toute simple : « Qu'entendez-vous par néant ? » et/ou : « Croyez-vous en l'âme ou en l'Esprit, en la vie éternelle ? ».

Ph. S : Le néant : le néant dit admirablement Heidegger dans ses livres sur Nietzsche n’est pas pris au sérieux, d’où le nihilisme généralisé. Penser le néant c’est penser l’être lui-même et, comme le disait déjà le vieil Hegel, expliquez moi donc la différence que vous faites entre l’être et le néant.

M-NB : Et aussi cette question : « Voudriez-vous nous parler de la « transsubstantiation » ? Ou « Comment expliqueriez-vous « la présence réelle » du Christ dans l'Eucharistie ? ».

Ph. S : La présence réelle : comme vous vous en doutez je ne suis absolument pas protestant. Cette présence réelle me paraît une invention formidable (l’expression « présence réelle » est ma préoccupation constante, puisque je suis confronté tous les jours à des présences imaginaires.

M-NB : Certains psychanalystes - dont Julia Kristeva -, sont des « humanistes ». « D'après vous, la parole d'un analyste « humaniste » n'est-elle pas à l'opposé de la «parole» de Lacan ? »

Ph. S : Humanistes : Lacan, vous avez raison, n’était certainement pas humaniste. Pas plus que le personnage principal de La Nausée de Sartre. En revanche je ne vois pas comment une femme avertie par ce qu’elle entend tous les jours sur son divan pourrait ne pas être humaniste. Si elle ne l’était pas elle serait comme beaucoup de femmes aujourd’hui, proche de la folie. Ce n’est pas le cas de Julia Kristeva qui incarne à mes yeux une raison intrépide.

M-NB : Vous avez écrit : « La seule chose jamais discutée, c'est : pourquoi vous, bipède parlant, être là ? » Pourquoi vous plutôt qu'un autre ou que rien ? Pourquoi fatalité du blabla ? ».

« Philippe Sollers, pensez-vous que la vie ait un sens ? » « Et ce qui fait l'Homme, n'est-ce pas précisément la « Parole » ? » « Et n'est-ce pas le sens du salut de l'Évangile ? (la Parole qui sauve) »

M-NB : Vous avez parlé de l'homme soumis (dont vous n'êtes évidemment pas), ou « du « bon » père, le bon père-pour-la-mère, autrement dit le père châtré ». « D'après vous, certains hommes français d'aujourd'hui, n'ayant plus que les mots « partage et bienveillance » à la bouche, sont-ils dans ce « mensonge social » dont vous parlez ? ».

M-NB : Vous avez écrit : « La paranoïa féminine n’est pas la paranoïa masculine. Autant la schizophrénie permet de faire l’économie de la différence sexuelle, autant la paranoïa la pose dans tout son tranchant. ».

« Cela me paraît très important. Pourriez-vous nous expliquer, s'il vous plaît ? »

Ph. S : La paranoïa : n’oubliez pas que la première enquête de Lacan porte sur la paranoïa féminine. C’était un progrès considérable que je pense avoir poursuivi dans toutes mes observations.

M-NB : Vous avez écrit :

«  Le monde appartient aux femmes.

C’est-à-dire à la mort.

Là-dessus tout le monde ment. »

M-NB : « Pouvez-vous mieux nous expliquer ce mensonge ? »

Et si vous reconnaissez être extrêmement misogyne (c'est vous-même qui le dites), pourquoi n'êtes-vous pas aussi sévère envers l'extrême perversion des hommes qui dirigent le monde qu'ils n'ont de cesse de détruire, et de détruire l'humain ? »

Ph. S : Excessive misogynie et non dénonciation des pervers: moins misogyne que moi ça n’existe pas ( je confirme jos) et toute mon existence le prouve. Quant aux pervers ils mériteraient l’attention s’ils n’étaient pas devenus aussi minables. Le grand sujet de notre époque n’est pas la perversion mais ce que j’appelle la perversation ( comme on dit malversation).

M-NB : « Que pensez-vous de « l'intelligence artificielle » ?»

M-NB : « Vous avez écrit : « L'Enfer c'est la morale ». N'avez-vous vraiment jamais éprouvé le moindre sentiment de culpabilité ? »

Ph. S : La culpabilité : jamais , et c’est ça qui, dans mon cas, est étrange. On a essayé 10 000 fois de me culpabiliser mais comme le dit de façon souveraine Alfred Hitchcock, ce génial jésuite, « je n’arrête pas de décrire ce qui peut arriver à un innocent dans un monde coupable. »

M-NB : Vous avez écrit : « Il faut renoncer « absolument » au club des amis de la mort. »

« Avez-vous déjà lu le journal (le site) Mediapart ? Y faisiez-vous allusion ?

Ph. S : Renoncer au club des amis de la mort: il faut ici citer intégralement Rimbaud dans Une saison en enfer. Il se détache, dit-il , «  des brigands, des mendiants, des amis de la mort, des arriérés de toutes sortes », pour « posséder la vérité dans une âme et un corps ». C’est ce que je fais sans cesse.

M-NB : « Un de mes amis sur Mediapart, historien, a écrit dernièrement qu'il fallait « éradiquer la Bible », que toutes les religions n'étaient que sottises. Que lui répondriez-vous ?»

Ph. S : Éradiquer la bible: c’est stupide et parfaitement obscurantiste. Je vous rappelle que la grande tradition consiste à être aussi à l’aise en hébreu qu’en arabe sans oublier le sanskrit et le chinois et surtout comme c’est le gouffre général restant exactement fidèle aux grecs et au latin."

M-NB : « Vous qui savez lire et écrire, en quelques mots, que diriez-vous de l'écriture inclusive ? ». « Et « une femme écrivain » ou une « écrivaine » ? »

M-NB : « Avez-vous écouté le dernier enregistrement de Cecilia Bartoli, chantant Vivaldi ? (**). Si oui, qu'en pensez-vous ? »

M-NB : « En mars va paraître votre nouveau roman Le Nouveau. Que veut dire ce titre ? »

M-NB : « Quelles sont les questions que vous aimeriez que l'on vous pose encore ? »

M-NB : Mais pour finir, j'aimerais simplement encore vous citer, et que l'on apprécie votre langue :

« Pourquoi l’érotisme rend-il heureux ? Parce qu’il est un retour direct à l’enfance, à ses jeux, à sa gratuité, à sa profondeur de temps. L’enfant, on le sait depuis Freud, est un pervers polymorphe qu’on oblige ensuite, sous prétexte de nor- malité, à devenir un pervers honteux monomorphe (la famille, l’école et le travail s’y emploient). L’adulte est en général un enfant durci, puritain malgré lui, péniblement pornographe. Il s’applique dans le vice comme dans la vertu, il est ennuyeux, peu doué pour la régression enchantée qui définit l’érotisme. Ce n’est pas par hasard que « le vert paradis des amours enfantines » (Baudelaire) lui reste fermé. Il en rêve, l’adulte, il se sent jeté en enfer, il devient parfois bassement pédophile pour tenter de rejoindre son corps perdu. »

Et :

« Qu’est-ce qu’une rencontre ? Deux rythmes qui s’accordent, se relancent entre eux : le luth, la voix. C’est le côté miraculeux des rencontres, pas de celles qui partent en fumée (mais celles-là aussi sont belles par définition, elles célèbrent l’instant, voilà tout), mais de celles qui durent comme rencontres. »

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Jo S. : Je reprends la parole.

"Sollers ne va pas sur les sites bien qu’il en ait un (allez voir le film sur le Nouveau) mais moi j’y vais et je suis abonnée à Mediapart. C’est comme ça que je lui ai parlé de votre blog et de vos questions.


Quand je vois un article qui peut l’intéresser nous en parlons. Par exemple récemment la lettre inédite de Rimbaud de 1874 dont seul un blog de Mediapart a parlé en France. En Allemagne il y a eu une page dans la Frankfurter Allgemeine."


Voilà
Bon week-end
Jo S

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Cecilia Bartoli & Claudio Abbado,Exsultate ,Jubilate by W,A,Mozart © Mozart

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