Destruction du langage et dette symbolique (II)

Deuxième partie. L'anti-psychanalyse comme destruction du langage. Nous devons à la réponse de Frédéric Lordon à Emmanuel Macron de nous avoir décidé à faire valoir ici, au regard de l'usage communément admis de la parole, une perspective inverse du rapport de l'Homme au langage : ce n'est pas l'Homme qui (a-)prend le langage, c'est le langage qui prend l'Homme.

L'anti-psychanalyse comme destruction du langage

 

Nous consacrons cette deuxième partie à ceux qui critiquent, tapent, médisent, vilipendent la psychanalyse. 

Tous ces verbes ne s’équivalent pas, loin de là.

"Critiquer la psychanalyse" est non seulement légitime, mais nécessaire. Quel discours pourrait s'ériger par delà la critique ? La théorie psychanalytique (pour autant qu'on puisse en parler au singulier) est assurément critiquable, comme toute théorie. D'ailleurs, Freud a critiqué sa propre théorie par des ajouts, des modifications, et parfois, comme nous l'avons déjà montré sur Mediapart, en exprimant l'aveu explicite de l'insuffisance de sa théorie sur tel ou tel point. Plus tard, Lacan ne s'est pas privé pour critiquer ouvertement certains pans de l'œuvre de Freud. Mais que l'on soit psychanalyste, philosophe, historien, psychologue, ou quidam, "critiquer" demande de lire les textes, de se donner du mal, de s'évertuer à suivre à la trace la logique intrinsèque d'une œuvre, qui comme toute œuvre, se donne d'abord au lecteur comme une langue étrangère qu'il faut déchiffrer.

Au niveau de sa pratique, la psychanalyse a inauguré dans l'histoire du XXème siècle le dispositif qui permet et encourage la critique du praticien par lui-même, devant un tiers, ce qui s'appelle "analyse de contrôle", ou "supervision", et qui depuis s'est étendu à l'ensemble des professionnels du soin psychique et du champ éducatif. Le sujet, divisé par le langage, ne peut avoir à lui tout seul la totale clairvoyance ni de son action, ni de ses affects, ni de ses a priori, c'est pourquoi un dispositif critique permettant au clinicien de mettre au travail son propre travail est nécessaire. La fin de la toute puissance sachante du soignant, c'est la psychanalyse, et rien d'autre, qui en est à l'origine dans l'histoire.  

 

Il y a ensuite celles et ceux qui tapent sur la psychanalyse parce qu'ils en eu une mauvaise expérience personnelle, ou bien qui connaissent quelqu'un qui a vécu une mauvaise expérience. On aimerait obtenir de ces personnes non pas un arrêt de leur critique, mais au contraire une poursuite de celle-ci augmentée d'un d'un discernement salvateur. Autrement dit, ne pas tout mélanger, ne pas confondre UN(E) analyste avec LA psychanalyse, ne pas mélanger MeToo avec les propos de Dolto il y a 40 ans (nous y reviendrons) et de ne pas se laisser embobiner par des discours simplistes, grossiers, et obscurantistes.

 

Et puis il y a les croisés de l'anti-psychanalyse, qui se sont donnés la mission de dissuader quiconque à accorder à le moindre soupçon de crédit à tout ce qui touche à la psychanalyse. Pour ceux-ci et celles-ci, la panacée serait l'extinction de la psychanalyse, au profit de la libre prolifération des discours scientifiques, du "prouvé scientifiquement", de la psychologie cognitive, du coaching. 

Un billet (ici) est paru récemment sur Mediapart pour dénoncer un ouvrage écrit par un psychanalyste, dans le but d'accuser la psychanalyse d'être la cause de l'échec de l'aide sociale à l'enfance, rien que ça. L'argument principal de ce texte écrit par Sophie Robert est que le psychanalyste qu'elle attaque ici mépriserait purement et simplement tout ce qui est de l'ordre du besoin dans le champ éducatif, au nom de la psychanalyse - psychanalyse qualifiée ici de "pseudo science criminelle" (sic.). L'auteur en question a beau écrire dans l'avant propos de son livre que l'aide matérielle et financière constituent "le socle de l'action éducative", rien n'y fait, c'est un salopard. Son livre a le malheur d'expliquer, à la suite de Freud et de Lacan, les dangers et les méandres des relations de transfert, d'essayer d'éclairer l'éducateur sur les risques qu'il prend à trop vouloir le bien d'autrui, bref, à analyser à la lumière de la psychanalyse les tenants et les aboutissants des relations intersubjectives, il devient sous la plume de fer de Mme Robert un méchant bonhomme qui décourage les éducateurs, maltraite les jeunes, une sorte de criminel. Les éducateurs ayant cru bon de rédiger des commentaires s'offusquant du billet en question n'auront pas eu la chance d'obtenir une réponse de la part de madame Robert. 

Et puis, il y a quelques mois, a ressurgi la polémique Dolto. Pour les lecteurs qui auront la patience de nous suivre, nous nous livrerons ici à une petite lecture de texte, non pas pour égarer les lecteurs, mais pour soutenir l'idée qu'un texte est quelque chose qui se lit. La polémique Dolto revient de temps en temps, avec les mêmes extraits d'interview ou de livres tirés de leur contexte d'énonciation. Comme par exemple cette vidéo sur youtube (ici) qui s'efforce à peindre Françoise Dolto en monstre sans cœur. "Et maintenant on va toucher le fond, avec une interview de Française Dolto", semble s'amuser le vidéaste. Examinons l'extrait qu'il nous propose :

[Question : "Donc, la petite fille est toujours consentante ?"

Dolto : "Tout-à-fait"

Question : "Mais enfin, il y a bien des cas de viol ?"

Dolto : "Il n'y a pas viol du tout. Elles sont consentantes."

Question : "Quand une fille vient vous voir et qu'elle vous raconte que dans son enfance, son père a coïté avec elle, et qu'elle a ressenti cela comme un viol, que lui répondez-vous ?"

Dolto : "Elle ne l'a pas ressenti comme un viol. Elle a simplement compris que son père l'aimait et qu'il se consolait avec elle, parce que sa mère ne voulait plus faire l'amour avec lui."]

Evidemment un tel extrait frappe, et peut-être d'autant plus aujourd'hui, 40 ans plus tard, à l'heure de MeToo. D'abord, soulignons que nous ne sommes pas toujours en accord parfait avec les propos avec Françoise Dolto. Ensuite, concédons que parler aussi ouvertement sur la place publique en tant que psychanalyste, comme Dolto le faisait parfois, paraît risqué, quelque peu péremptoire, et pose un certain nombre de problèmes.

Cela étant dit, il n'en demeure pas moins que le texte a une logique, et qu'il suffit de lire les quelques lignes qui précèdent et celles qui suivent immédiatement cet extrait pour se rendre compte que les choses sont plus complexes que ce qu'elle en ont l'air de prime abord. Quelques lignes plus haut :

[Question : "Dans l'acte incestueux, il y a bien traumatisme pour la fille non ?"

Dolto : "Evidemment qu'il y a traumatisme ! Nous ne vivons pas dans une Société où ces choses sont permises. Résultat, la fille ne peut pas se développer normalement, car ses pulsions sont occupées à un lieu où elles ne devraient pas l'être encore. Il se produit un blocage dans l'évolution de l'intelligence.]

Il suffit donc de lire "bêtement" pour constater que Dolto dit que la fille est consentante ET qu'il y a traumatisme. L'interviewer ne comprend pas bien d'ailleurs, c'est pourquoi il soumet le paradoxe à Dolto : 

[ Question : "Bien. Comment expliquez-vous alors le traumatisme de la fille si elle est consentante ?"

Dolto : "Je vous l'ai dit, son traumatisme vient du fait que sa sexualité ne peut pas se développer normalement, puisque la sexualité se développe à partir de l'interdit de l'inceste. C'est l'interdit de l'inceste qui valorise la sexualité."]

Son interlocuteur a du mal à s'en remettre, et donc, y retourne :

[Question : "Nous insistons peut-être beaucoup, mais enfin nous savons qu'il y a des petites filles violées par leur père et qui ne sont pas du tout consentantes.

Dolto : Dans ce cas là elles tombent malades. La somatisation dérobe l'enfant à son père. C'est une manière inconsciente de se soustraire à l'acte incestueux.

Question : Et il n'y a jamais de troubles psychiques à vie chez ces filles ?

Dolto : Si, les hôpitaux psychiatrique sont pleins de malades comme cela."]

Dolto ne minimise donc pas le traumatisme pour l'enfant. Elle défend, dans la pure ligne de Freud, l'idée que l'interdit de l'inceste est fondamental pour la vie sexuelle et psychique. Le B.A.BA de la psychanalyse, c'est de savoir que ce n'est pas parce qu'on désire quelque chose qu'on ne désire pas le pire pour soi-même. En fait, deux vecteurs orientent l'ensemble du texte : d'une part, l'enfant est responsable en tant que depuis Freud, et du point de vue de la psychanalyse, l'enfant a une sexualité et le désir qui va avec. Bien sûr, le "consentement" dont parle Dolto ici ne saurait équivaloir à un "consentement éclairé". D'autre part, les adultes, et sans doute encore de manière plus flagrante dans les familles où des actes incestueux sont agis, sont des enfants. C'est là encore une thèse tout à fait défendable au nom de la perspective freudienne : l'adulte n'est bien souvent qu'un enfant n'étant pas devenu véritablement adulte. Ce qui ne veut pas dire qu'il doive être exonéré de sa responsabilité, car même analytiquement, on est toujours responsable de son irresponsabilité. Les logiques psychanalytiques et judiciaires de la responsabilité ne sont nullement équivalentes, elles ne se recouvrent pas. Un jeune peut n'être pas responsable au regard de son âge du point de vue de la justice, ET responsable au niveau de son désir du point de vue de la psychanalyse.  

Nous n'hésiterons donc pas à répondre à l'auteur de la vidéo qui se pique à provoquer les psychanalystes en s'autorisant de Boileau : "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement", que "clairement" ne signifie pas "simplement", ni ne signifie "ouvert à mon intellection immédiate sans que je doive faire le moindre effort", et signifie encore moins "autorisant à se dispenser de lire ce qui est écrit".

 

Finalement, à parcourir les réseaux sociaux, des notes parlementaires, une pétition de madame Robert encore (ici),  on prend l'habitude d'entendre que la psychanalyse est délictueuse, qu'elle maltraite les gens, qu'elle défend les criminels et enfonce les victimes, qu'elle manipule les étudiants. Les psychanalystes sont tous des charlatans, ils sont tous très riches aussi - car ils fraudent tous le fisc - ils défendent tous la pédophilie et l'inceste, ils promeuvent tous les comportements hors la loi. C'est la faute de la psychanalyse si l'Aide Sociale à l'Enfance fonctionne si mal, c'est la faute de la psychanalyse si les enfants sont placés injustement en famille d'accueil, et si les jeunes autistes ne vont pas assez à l'école. C'est la faute de la psychanalyse aussi si les français consomment autant de psychotropes. Nous avons même lu un jour, dans une note parlementaire, que c'était la faute de la psychanalyse s'il n'y avait pas assez de foyers pour accueillir les personnes autistes. Finalement si les gens vont si mal, c'est aussi la faute de la psychanalyse.

 

Ce qui nous inquiète n'est donc pas la critique de la psychanalyse. Ce qui est terrifiant, c'est qu'en 2020 des universitaires, des députés, des journalistes, puissent souscrire à de tels plaidoyers obscurantistes. Tordre les savoirs de la sorte, saccager des langages de cette manière, ce n'est pas seulement s'en prendre à la psychanalyse, c'est piétiner le cœur même de l'Homme et son humanité. Bousiller le langage comme cela, c'est cracher sur le salut même de l'Homme en tant qu'il est cet animal parlant, doué du logos, "parlêtre" disait Lacan.

Vilipender une profession toute entière, de manière aussi unilatérale (alors que comme toutes les professions, elle est composée d'éléments hétérogènes), c'est ramener l'Homme aux pires chasses aux sorcières de son histoire. 

Vouloir éradiquer la psychanalyse des institutions, c'est éliminer l'appoint de la psychanalyse aux psychiatres, aux psychologues, aux éducateurs, aux infirmiers, qui dans les institutions s'occupent des mystères de l'humain, de l'inattendu, de carences et souffrances insoutenables à porter, des situations de détresses.

Eradiquer la psychanalyse des institutions c'est également s'en prendre à la psychothérapie institutionnelle, sorte de transfert des principes de la psychanalyse dans l'institution pour que celle-ci analyse ses propres dysfonctionnements, ses résistances, ses violences, afin de mieux traiter les patients. Mais à quoi bon la psychothérapie institutionnelle aujourd'hui n'est-ce pas ? Puisque les institutions, il s'agit de les détruire.  

Soutenir que les psychanalystes sont des criminels, alors qu'ils passent leur semaine à écouter des plaintes et des souffrances, à accompagner ceux qu'on appelait "les fous" et que personne ne veut plus entendre, les victimes de violences sexuelles et les humains détruits par néolibéralisme qui aujourd'hui écrabouille des travailleurs - voilà qui nous ramène au discours de Lordon de notre première partie - est exactement la même chose que de dire qu'on fait du bien aux malades en supprimant des lits, des services et du personnel, et que l'on sauve les hôpitaux en étranglant leurs finances et en asphyxiant leur professionnalisme par le biais d'un management mortifère. 

Soutenir que les jeunes psychiatres sont aujourd'hui formés majoritairement à la psychanalyse, alors qu'ils sont désormais contraints de renoncer au soin pour mieux diagnostiquer à tour de bras, à l'aide de grilles statistiques normalisées et mondialisées venues des U.S.A, c'est la même chose que de dire "le soleil est bleu". 

Nous n'hésiterons pas à qualifier d’obscurantisme ce prophétisme scientifique - sur lequel la destruction du langage semble si bien s'appuyer - par lequel c'est tout simplement à la science et à la science uniquement que nous devrions confier aveuglément destin des hommes, des femmes, et de nos enfants. Cette béatitude sotte n'est pas autre chose que ce qui nous conduit actuellement au bord de la destruction de la planète, à l'appauvrissement catastrophique des liens sociaux, à la grande réquisition des peuples pour le salut du néo-libéralisme. Réquisition qui, comme nous le dit Lordon, d'être destruction du langage, ne peut aboutir qu'à un champ de bataille.

Prenons bien garde. Car cette destruction du langage, où le langage n'est plus qu'alibi au déploiement de forces obscures, ne peut que nous diriger tout droit vers le pire. 

 

 

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