Destruction du langage et dette symbolique (I)

Première partie. Le langage néo-libéral comme destruction du langage. Nous devons à la réponse de Frédéric Lordon à Emmanuel Macron de nous avoir décidé à faire valoir ici, au regard de l'usage communément admis de la parole, une perspective inverse du rapport de l'Homme au langage : ce n'est pas l'Homme qui (a-)prend le langage, c'est le langage qui prend l'Homme.

Le langage néo-libéral comme destruction du langage.

 

Ce n'est pas tous les jours que l'on a la chance d'entendre un intellectuel clamer la primordiale importance de la structure du langage dans une assemblée populaire.

Nous avons eu cette bonne surprise en entendant Frédéric Lordon (ici) répondre à l’invitation qui lui fut faite de participer au « grand débat » organisé par Emmanuel Macron. Écoutons Frédéric Lordon répondre au président :

« En réalité la manière dont vous utilisez le langage pour « débattre » comme vous dites, nous sommes assez au clair depuis longtemps. C’est une manière particulière, dont on se souviendra, parce qu’elle aura fait entrer dans la réalité ce qu’un roman d’Orwell bien connu avait anticipé il y a 70 ans très exactement. […] C’est une manière particulière d’user du langage en effet, parce qu’elle n’est plus de l’ordre du simple mensonge. Bien sûr dans vos institutions on continue à mentir. Grossièrement, éhontément. Vos procureurs mentent, la police ment […] Mais serais-je presque tenté de dire, tout ça c’est du mensonge tristement ordinaire. Vous et vos sbires ministériels venus de la start-up nation c’est autre chose. Vous détruisez le langage. Quand madame Buzyn dit qu’elle supprime des lits pour améliorer la qualité des soins, quand madame Pénicaud dit que le démantèlement du code du travail étend les garanties des salariés, quand madame Vidal explique l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers par un « soucis d’équité financière ». Quand vous-même vous présentez la loi sur les fakes news comme un progrès de la liberté de la presse, la loi anti-casseurs comme une protection du droit de manifester, quand vous nous expliquez que la suppression de l’ISF s’inscrit dans une politique de justice sociale. Vous voyez bien qu’on est dans autre chose, dans autre chose que le mensonge. On est dans la destruction du langage et du sens même des mots. […] De tous les arguments qui justifient entièrement la rage qui s’est emparée de ce pays, il y a celui-ci qui à mon avis, pèse, beaucoup (à côté évidemment des 30 ans de violence sociale que vous avez porté à un point inouï, et des trois mois de violences policières à vous faire payer), il y a que face à des gens comme vous, qui détruisent à ce point le sens des mots, donc qui ruinent la possibilité même de discuter, pensez-y, la seule solution restante j’en suis bien désolé, mais c’est de vous chasser.».

 

L’argument de Frédéric Lordon est limpide : ce qui est à l'oeuvre n'est plus simplement de l'ordre du mensonge, mais d’une destruction du langage qui rend tout échange discursif impossible, et qui conduit nécessairement au passage à l'acte. 

Le mensonge, s’il réfute la vérité, s’étaye néanmoins sur elle. La catégorie du mensonge est connexe à celle de la vérité. Le mensonge, s’il ne dit pas la vérité, indique pourtant sa direction. Le mensonge est toujours mensonge sur fond de vérité. Le mensonge est un hommage à la vérité, comme un vice rendant hommage à la vertu, pour paraphraser La Rochefoucauld. La proposition « ce n'est pas moi qui ai volé » est un mensonge, mais disant l’inverse de la vérité, elle vise bien néanmoins la question de savoir qui est l'auteur d'un vol. Si nous disons « la planète va très bien », chacun comprend que nous parlons de l’état de la planète.

Le mensonge ne rompt pas la dimension de la vérité comme index et enjeu du "débat". S’il est condamnable à bien des égards, le mensonge ne touche pas, ne froisse pas, ne tord pas la structure du langage. Un mensonge n’est pas une catastrophe, il est même souhaitable, pour le développement de l'enfant, que celui-ci puisse apprendre à mentir. Le mensonge ne ruine pas forcément un couple, ni ne transforme systématiquement les tribunaux, grand lieu de la vérité pourtant, en ring de boxe. On pardonnerait même celui ou celle qui ment faute de pouvoir faire autre-ment.

Frédéric Lordon vise donc autre chose ici. Il vise une modalité discursive où la dimension de la vérité n’est plus la question. Les ministres et le président de la république ne font pas que répondre à des accusations par des mensonges, mais diffusent, propagent un langage qui est déconnecté de la vérité, et par conséquent, du réel que la vérité tente de cerner. C'est une articulation du langage qui abandonne toute référence à un impact réel de la parole. Car si nous disons maintenant "je prends ce qui est dans votre sac mais ce n'est pas du vol ", ou bien "nous supprimons des lits d’hôpitaux pour le bien des malades ", nous nous déconnectons de la question de la vérité.  Il n’y a donc plus de discussion dont la valeur vérité serait la référence immanente. Dès lors, il n'y a pas d'autres issues possibles que le passage à l'acte.   

 

Le langage a des lois, pour autant que les êtres humains aient à exister en lui. Disons même que le langage a ses lois, car ce ne sont pas les lois des hommes. Le tout jeune enfant qui apprend à parler, quand il va répéter à plusieurs adultes "ça c'est un arbre", fait l'expérience que la chose qu'il voit est représentée par un mot qui vaut pour tous, et que le fait même qu'il vaille pour tous érige le signifiant "arbre" en Loi symbolique externe à la subjectivité de chacun des sujets, et donc externe à lui-même aussi. La Loi de "arbre" étant évidemment valable pour le langage dans son intégralité, il faut y reconnaître la Loi même du langage qui s'impose aux sujets, Loi vidée de toute subjectivité.

Presque incongrûment, ce sont les grands "penseurs" qui nous avertissent de l'antériorité du langage sur le sujet, sur les hommes et les femmes, mais aussi sur la pensée elle-même, puisqu'il est exclu que l'on pense avec autre chose que des mots (même pour ce qui concerne l'affect, en ce sens que si l'affect touche au corps, il se dit avec des mots) :

Freud : "Céder sur les mots c'est céder sur les choses".

Nietzsche : "Corriger le style, c'est corriger la pensée". 

Heidegger : "Le langage est la maison de l'Etre dans laquelle l'Homme habite."

Puisque certains lecteurs (et lectrices, égalité oblige) de Médiapart, sans examiner les choses plus avant, ne considéreront pas autrement Freud que comme un charlatan, Nietzsche comme un fou et Heidegger comme un nazi, nous emprunterons les mots bien connus d'un auteur qui (pour le moment du moins) n'est considéré ni comme un charlatan, ni comme un fou, ni comme un nazi :

" Mais la langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d'autant plus naturellement que je m'en remets inconsciemment à elle {...} Les mots peuvent être comme de minuscules doses d'arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu'après quelque temps l'effet toxique se fait sentir." [1] 

Que l'Homme ait à s'inscrire dans les sillons d'une Loi langagière dont le règne frappe son être (le sujet ne choisit ni son nom ni son prénom par exemple) le fait "sujet du langage", comme on dit "sujet du roi". Cette sujétion essentielle, Lacan la spécifiera comme étant "la dette symbolique du sujet comme responsable de la parole"[2]

Cette "dette symbolique", Lacan la sanctionnera plus tard d'une écriture qui fixe, dans ce qu'il appellera le "discours du maître", le rapport du sujet au signifiant qui le représente : 

 S1

  — 

 $

Le maître (en $, sujet barré, car divisé par le langage) proférant son mot d'ordre (S1, "signifiant 1", signifiant maître) est lui-même soumis au mot qui le représente. Si je dis "je décide que nous nous retrouvions à 20H", je reste soumis, comme les autres, à ce "20H". Et c'est bien ce qui fait lien social, de pouvoir nous retrouver ensemble, à 20H.

C'est pourquoi la dette symbolique du "sujet du langage" ne se rencontre pas uniquement en psychanalyse, mais s'incarne également partout où le sujet tient sa parole, on l'on prend soin du langage en parlant où en écrivant, où l'on a encore honneur à ne pas raconter n'importe quoi, où l'on considère sa propre parole comme un acte qui engage, où, grosso modo, on fait ce que l'on dit. C'est l'essentiel de la dette de l'écrivain et du poète, mais aussi plus largement le soubassement du langage au principe du lien social qui a œuvré majoritairement pendant des siècles. 

 

Or, Lordon nous pointe que de cette structure, on peut désormais croire pouvoir s'en affranchir. Ce que l'on observe de plus en plus, c'est un maniement du langage où plus rien ne veut rien dire. Ce renversement ne concerne pas seulement le président de la république et ses valets, mais semble gagner du terrain, toujours plus. 

Au cours du XXème, nous voyons l'Homme contemporain revendiquer un langage fait pour lui, taillé sur mesure, et qui lui doive même être soumis. Il a en effet appris "la liberté d'expression", mais aussi à "penser par soi-même", et il ne voit pas pourquoi il se casserait la tête à voir autre chose dans le langage qu'un simple moyen de communiquer ce qu'il pense. Dorénavant le sujet est au centre, il a le droit de penser comme il l'entend, et se sert du langage comme d'un outil, comme lorsqu'en faisant son shopping il fait son marché. Ce n'est pas à l'homme de se déplacer dans les méandres du savoir langagier, c'est bien au savoir langagier d'être réquisitionné par et pour le bon vouloir de l'homme. 

Le néo-libéralisme, et ce qu'on pourrait appeler l'expansion des droits de l'homme aux droits à la jouissance, ont fait basculer la position du sujet au regard du langage et donc de la représentation que le sujet a de lui-même. Lordon l'exprime ainsi : "[...] l'individu-sujet se croit cet être libre d'arbitre et autonome de volonté dont les actes sont l'effet de son pouvoir souverain."[3]

C'est pour fixer cette nouvelle logique subjective décrite par Lordon ici que Lacan avait renversé sa formule initiale, dans la déclinaison du "discours du maître" en sa variante du "discours du capitaliste" :

  $

   — 

  S1

Le sujet se retrouve en position de domination, de "se croire" maître et possesseur du langage et de ces effets, et par conséquent, de ses actes. Le sujet est toujours divisé essentiellement, mais se trouve maintenant en position de l'ignorer, de le méconnaître, de le dénier. Le sujet se croit "libre", "autonome", se fait cause de lui-même. Il n'est plus représenté par le langage, mais pense pouvoir le décréter à son gré, à son goût. C'est le sujet de la "libre" entreprise qui se suffit à lui-même, pensant qu'infailliblement il sait ce qu'il dit, et donc, ce qu'il fait.

Politiquement, ce néo-langage est utilisé pour dompter le peuple, afin d'asseoir la domination du néo-libéralisme. Les exemples que prend Frédéric Lordon sont éloquents, les dominants n'ont plus de problèmes à nous montrer un soleil jaune en nous disant qu'il est bleu. C'est cette irresponsabilité crasse qui fixe le niveau de la violence sociale aujourd'hui en France, et nous rejoignons tout à fait le diagnostic de Lordon quand il donne tout son poids à ce fait de langage. 

Donnons encore la parole à Lordon pour souligner la détérioration du langage par la finance :

Le sabir des traders nourrit leur babillage
Vous devriez apprendre, ce n'est pas difficile
A peine quelques heures de méthode Assimil
Ca n'est plus une langue mais une soupe horrible
La seule que ces gens ont trouvée comestible
La dégénérescence a suivi le profit
La langue est corrompue, et le verbe périt"[4]

Dans le management, ce même néo-langage est parfait pour enrôler, manipuler, harceler les salariés. Il trompe les professionnels, les clients, poussent les gens au burn out ou au suicide. Si la loi symbolique était inclue dans la loi juridique, beaucoup de managers seraient en prison. Combien d'exemples rencontre-t-on dans notre clinique quotidienne ? "Moi ça fait 25 ans que je fais ce métier, j'ai jamais eu de problèmes, et puis l'entreprise a été rachetée, et on a changé de manager, qui nous disait "on va à gauche, on va à droite, on avance, non on recule", alors j'ai commencé à faire des erreurs, puis plus tard des troubles du sommeil, et puis j'ai eu le sentiment de ne plus arriver à faire mon travail, et maintenant je me sens nul, incapable de rien faire.".

Cette destruction du langage, ce management asocial du social, prend une telle ampleur aujourd'hui que les soignants en sont affectés comme leurs patients. Quand un manager vous dit qu'il dit qu'il faut aller à gauche, ça ne veut pas dire qu'il en sera de même une semaine plus tard. C'est une phrase qui ne vaut que le temps de son énonciation même, qui n'a de poids que d'ordre, de pure sommation qui n'engage aucune vérité et par conséquent aucun lien social constitué. La réorganisation perpétuelle dans laquelle sont rentrées aujourd'hui les entreprises aussi bien publiques que privées est un exemple éloquent : il n'y a pas d'organisation qui tienne !  

La destruction de la qualité du travail des gens et des institutions (flagrante dans la fonction publique, mais pas seulement, il faudrait plutôt dire "partout") au nom de la "démarche qualité" est un parfait exemple de ce langage qui désigne le contraire de ce qu'il produit.

Ce néo-langage est également à l'oeuvre dans un certain matraquage obstiné qui vise la psychanalyse, et c'est ce que nous commenterons dans notre deuxième partie. 

Certes, la question de la destruction de la psychanalyse semble être pour le grand public une affaire de moindre importance que la destruction de la planète et du contrat social. Pourtant, le paradoxe vaut le détour, puisque la psychanalyse, elle-même, est en première ligne à batailler pour la reconnaissance de l'importance déterminante de la cause langagière, cause du sujet et du social :

"c'est des forfaitures et des vains serments, des manques de parole et des mots en l'air dont la constellation a présidé à la mise au monde d'un homme, qu'est pétri l'invité de pierre qui vient troubler, dans les symptômes, le banquet de ses désirs." [5]

 

A suivre.

 

[1] Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich.

[2] Jacques Lacan, La chose freudienne, Ecrits.

[3] Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude, p.31.

[4] Frédéric Lordon, D'un retournement l'autre.

[5] Jacques Lacan, Ibid.

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