«Garder le feu» - Entretien avec Pinar Selek

De la ZAD de Notre-Dames-des-Landes au Rojava, le canton autogéré du Kurdistan syrien un monde non-capitaliste et anti-autoritaire s’organise… Pinar Selek, écrivaine, sociologue et militante féministe et libertaire (ça veut dire anarchiste, mais pas de panique), revient pour nous sur ces luttes, ces espaces de résistance, et sur la nécessité que nous avons de ne jamais laisser le feu s’éteindre…

Quand j’étais petite j’étais très proche de mon grand-père, qui était marxiste-léniniste, et il me parlait de dialectique, ce que je ne comprenais pas ; c’est une philosophie suivant 4 idées : tout est en lien, tout change, les changements viennent des contradictions, et les petits changements créent les grands changements. Il m’a dit « attends je vais t’expliquer » ; il a mis l’eau sur le feu, et elle a commencé à chauffer. Il a expliqué que l’eau allait vivre une transformation en atteignant 80%, mais pas à 70%. Il a éteint le feu, on a attendu, et on a rallumé le feu. On a vu que ça avait refroidi, et il m’a dit tu vois, il ne faut jamais éteindre le feu. Et c’est important pour moi : ne jamais éteindre le feu, car s’il continue assez, on peut transformer, même sans transformation structurelle, on se transforme soi-même.

Pour Bookchin, la pensée libertaire, comme on l’a vu dans la ZAD ou encore dans le Rojava, allait être la pensée du 21e siècle. Est-ce que tu penses qu’on va dans ce sens, avec la création de comités, d’assemblées populaire, de démocratie directe, d’autogestion ? Et que comme ça on peut arriver vers un monde sans autorité, sans violence… ?

Ce que montre Bookchin, ce n’est pas la clé de toute la liberté. Par exemple, je fais beaucoup de conférences en Italie, et je dis « sans féminisme pas de lutte efficace contre le fascisme ». Mais à la fin je dis : mais pas avec seulement le féminisme. Sans lui on ne peut pas lutter efficacement, mais pour autant il ne suffit pas.

Nous voulons changer un monde, pas seulement les rapports de domination de classe, mais tout le paradigme de la domination dans notre société, notre rapport avec les animaux, entre nous, avec les petits et les grands, avec toute forme de hiérarchie… on veut transformer tout, on veut une vraie liberté, une jolie liberté. Et maintenant nous avons plus de ressources, plus de critique, des écrits, des propositions… J’ai voyagé dans tous les anciens pays de l’Est, et moi j’ai passé deux ans et demi dans les prisons, et je ne veux pas vivre comme ça, je veux lutter contre le capitalisme mais pas pour cette vie-là. Je veux une autre vie, épanouie, belle. Maintenant je crois qu’avec Bookchin, le féminisme, les situationnistes, tous ces courants, on peut créer autre chose, il faut se laisser nourrir. Créer un autre monde, quelque fois par le bas, ou par le haut. Nous avons appris que c’est complexe, difficile… Chaque jour il faut écrire de nouvelles poésies… Tu t’adaptes, tu apprends, et quand tu apprends, tu ne peux plus vivre autrement.

C’est ça, la liberté, c’est une voie exigeante, mais quand on rentre dedans quotidiennement c’est plus épanouissant, c’est porteur de messages, de projets et d’avenir… c’est moins confortable mais c’est plus riche, plus beau.

C’est ça. Quand tu apprends à marcher, tu réalises que c’est plus fatigant que de rester dans ton lit, mais après un temps tu découvres le plaisir de bouger et c’est moins fatigant (sourire). On vit dans une époque où les nouvelles idées ont commencé à influencer les mouvements sociaux, et maintenant on a plus de sources d’influence et on essaie de créer autre chose. C’est aussi révolutionnaire que 1968 mais nous avons compris que notre lutte est complexe et que nous devons agir ensemble, qu’il faut apprendre, écouter, nous transformer sans arrêt, et quand tu commences à faire ça, ça devient très amusant.

Pour reprendre cette image du feu, il en est un qui continue à exister, entre autres, c’est le Rojava, qui se réclame d’un mouvement horizontal, anti-autoritaire, qui se construit  dans le respect des ressources locales, des femmes, des différentes ethnies… Qu’as-tu à en dire ? Notamment aujourd’hui, sachant que le Kurdistan subit l’assaut des forces turques ?

C’est difficile d’en parler aujourd’hui ; quand il s’est passé quelque chose d’une violence extrême, tu te demandes quel sens ont les mots. Ce que j’ai proposé dans mon article dans l’Humanité, c’est que les grandes organisations internationales organisent un mur de paix, un corridor humanitaire. On peut faire des actions ici, c’est bien, mais les puissants et l’armée turque s’en foutent. Ils sont très tranquilles et massacrent. Si on va là-bas, ça met en difficulté l’Etat turc et l’Europe, si leurs citoyens vont là-bas. Il faut qu’une organisation internationale s’en charge.

Le mouvement kurde s’est surtout développé dans les années 80, comme le mouvement féministe, parce qu’il y avait un espace pour eux. Ce mouvement est très intéressant car ils apprennent tous les jours, se questionnent, et malgré le contexte, la guerre etc., ils essayent d’aller plus loin.

Mais c’est difficile d’être féministe anti-autoritaire dans un contexte de guerre…

C’est même impossible. Donc si nous voulons que cette expérience continue, il faut que cette guerre s’arrête. La Turquie va se retirer, mais ils seront toujours à la merci des Etats-Unis, d’Assad… Il faut donc faire un travail, en plus de les applaudir, si on veut contribuer à ce processus, il faut qu’on dépasse ces conditions de guerre dans la région en général.

Est-ce qu’il n’y a pas une volonté de laisser mourir ces initiatives par peur qu’elles essaiment ? Par peur que les gens se rendent compte qu’elles sont possibles ?

Aucun pays occidental ne voudrait qu’il se crée là-bas une expérience anticapitaliste, libertaire, féministe, qui ne s’inscrive pas dans les luttes classiques qui existent déjà dans la région. Cela les dérange beaucoup. Ils étaient contents quand le PKK a lutté contre Daesh, c’était pratique, mais ils ne veulent pas que ça aille plus loin. J’aime beaucoup ce que dit Gramsci : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ». Le pessimisme de l’intelligence me fait dire que par rapport aux rapports de force et aux mentalités des pays occidentaux ou même la Chine, Israël, personne ne va accepter. Ils peuvent gagner, mais pas avec les armes, car il y a un rapport inégal.

L’Etat utilise toujours des courants plus violents pour définir tous les mouvements. Par exemple, après la Commune de Paris, on a vécu dans ce pays une grande violence, une des pires de l’Histoire. Ils ont été punis, massacrés, lynchés, humiliés… on a voulu tuer cette expérience magique de la Commune. Maintenant à Paris il n’y a rien sur la Commune de Paris, à part une petite plaque au cimetière du Père Lachaise…. Mais si les sans-papiers et les femmes exploitées luttent, c’est aussi grâce aux anarchistes, qui sont partout, mais c’est le mouvement qui fait le plus peur au système, aux dominants, car on ne joue pas leur jeu, avec leurs règles, ils ne peuvent pas nous contrôler, n’arrivent pas à nous comprendre. Quand tu vois les anarchistes, ils ne sont pas attachants ? (rire) Cette richesse de compréhension, tourner le dos à la domination, cela fait peur à mon avis. Je pense qu’on n’est pas encore au point, on ne le sera peut-être jamais, mais il faut continuer à s’enrichir.

On n’atteindra sans doute jamais l’anarchie, mais on va continuer à tendre vers elle. C’est comme la liberté, on n’est jamais libre mais on cherche toujours à l’être.

Oui. Je pense que maintenant on commence à créer une culture libertaire, alternative, je dirais depuis 20 ans. Maintenant il y a des réseaux, des transmissions… Si le journal Silence, sans aucun diffuseur, peut se vendre à presque 4000 exemplaires par mois, c’est déjà important… Et à chaque fois que je reviens à Nice, j’entends quelque chose de nouveau et de bien, et je suis très contente de connaître l’anarchisme, le féminisme, toutes ces critiques qui existent dans le monde. Il faut tenir, toujours garder le feu, et grandir.

Entretien réalisé par Macko Dràgàn et retranscrit par Tia Pantaï. Retrouvez l'entretien en image dans le documentaire J'écris ton nom, libertaire. Le Mouais #3 (janvier 2020) est disponible un peu partout à Nice, retrouvez les lieux de vente sur notre Facebook.

 

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