«C’est toujours les personnes qui nous font du mal qui nous demandent d’obéir»

Dans le marasme ambiant, si on écoutait un peu ce que les enfants ont à nous dire? Fin de l’argent, de la violence, du patriarcat et des frontières: Roxane, 8 ans aujourd’hui même (joyeux anniversaire!), écolière niçoise, nous dit tout de ses rêves de jeune utopiste dans un entretien-choc sans concessions. Et ça fait un bien fou.

Mouais : Bonjour, comment tu t’appelles ?

Roxane : Je m’appelle Roxane, et j’ai sept ans et demi.

M : Qu’est-ce que tu trouves juste, ou injuste, Roxane ?

(Hésite) Je sais pas… La dernière fois, à l’école, il y en avait quelques uns qui parlaient, et tout le monde a été puni. Et ça je trouve ça pas juste.

M : Et pourquoi ?

R : Les punitions, c’est pas juste. Et en plus, ça n’arrête pas ce qu’on fait. On recommence. Ça marche pas. Quand quelqu’un fait quelque chose de pas bien, c’est mieux de lui dire de pas faire ça. De lui parler. A la maison, on me punit pas. On m’explique les choses, on se parle.

M : ça a l’air de mieux marcher. Parce que les adultes, nous aussi, on est punis, et sur nous non plus, ça marche pas. Regarde Geneviève. Tu te rappelles ce qui lui est arrivé ?

R :   Oui. Il y a des personnes qui lui ont fait mal. Parce qu’elle avait fait des choses qu’ils aimaient pas.

M : et qu’est-ce qu’elle avait fait ?

R : Être là.

M : Et qu’est-ce que tu as ressenti, ce jour là ?

R : De la colère. Parce que c’est pas juste. Parce qu’on peut pas faire ça. On peut pas faire ça.

M : Ils auraient pu juste la priver de récré. Et qu’est-ce que ça t’a fait après ?

R : De la tristesse. Et de la peur que ça arrive à d’autres personnes que j’aime bien.

M : Et toi, du coup, tu aimes bien, aller en manif ?

R : Oui. Parce qu’après, ça change les choses, peut-être.

M : (rire) tu y crois plus que nous ! Et qu’est-ce que tu voudrais changer, par exemple ?

R : Plein de choses !

M : Et bien, fais-toi plaisir, dis-nous tout ce que tu voudrais changer, tout ce que tu demanderais à un magicien qui, pouf, pourrait tout changer avec sa baguette magique.

R : D’abord, je voudrais qu’il n’y ait plus de pollution. Et plus de violence. Et les gens bloqués à la frontière, il faut qu’on les laisse passer jusqu’ici, parce qu’ils ont le droit, c’est chez eux. Ce sont pas des extraterrestres.

M : Beh oui, mais il y a des frontières. C’est important, non ?

R : Ben non, parce que les frontières, ça limite pas deux planètes, c’est quand même une seule planète, et une planète, on habite dessus. En plus, les frontières, y a des personnes qui peuvent les passer, et d’autres qui peuvent pas les passer. Parce qu’il y a des personnes qui veulent pas ça.

M : C’est qui, ces personnes ? J’ai l’impression que c’est les mêmes qui ont tapé Geneviève…

R : Oui. Ils sont pas contents.

M : Et pourquoi ils veulent pas laisser passer les gens aux frontières ?

R : Parce que… heu… (hésite) On sait pas. Y a des personnes qui diraient que c’est parce que c’est comme ça. Et moi j’ai envie de demander : « pourquoi c’est comme ça » ? Parce que si c’est comme ça parce que c’est comme ça, c’est que y a pas de raison. Et si il y a pas de raisons, ça sert à rien de faire ça. Et que les personnes devraient pouvoir faire ça.

M : C’est un peu anarchiste, ça, dit-donc. Tu sais ce que c’est ?

R : C’est quand il y a pas de personnes qui disent quoi faire. Et moi, j’ai pas envie qu’il y ait des gens qui fassent ça. Parce que c’est toujours les personnes qui nous font du mal qui nous demandent d’obéir.

M : Donc parfois, c’est mieux de désobéir. Mais comment on sait comment quand il faut obéir, et quand faut pas ?

R : On parle. On se dit pourquoi il faut pas faire ça. Et on regarde si c’est des raisons qui sont valables, ou pas.

M : Bon alors, pour le moment, on a : plus de pollution, plus de violence, plus de frontière, et quoi d’autre ?

R : Les animaux, il faut qu’on en mange beaucoup moins. Pas beaucoup. Parce qu’il faut les laisser vivre, parce qu’après, il risque de y en avoir plus. Et, c’est comme si nous, on nous tuait pour nous manger. Ça ne nous ferait pas plaisir.

M : C’est vrai... Qu’est-ce que tu changerais d’autre ?

R : Le patriarcat, c’est quand il y a des personnes qui peuvent faire plus de choses que d’autres. C’est la domination des hommes sur les femmes. Et ça me met en colère, parce que il n’y a pas de raison, pourquoi ce serait comme ça et pas autrement ? Que les hommes aient un petit peu moins, et les femmes un petit peu plus ? Il faudrait que ça soit pareil. Parce que la seule différence entre les hommes et les femmes, c’est juste des choses dans le corps qui changent un peu. Et en dehors de ça, y a rien.

M : La société, elle dit que y a des différences, et que les hommes sont mieux que les femmes...

R : Oui, mais y a pas de raisons. C’est pas comme ça. Moi, je m’habille comme je veux que je veux et je joue aux jeux que je veux. Mais les autres, ils le font pas toujours, parce qu’on leur a dit que c’était comme ça et pas autrement. Moi, on m’a pas dit ça.

M : quelle chance ! Bon. Alors, on a dit, on enlève : la pollution, la violence, les frontières, le patriarcat, et quoi d’autre ?

R : Les gens qui vivent dehors, il y a plein de maisons. Il faut leur donner. Et avec la baguette magique, je rajoute plus de maisons pour ces gens. Parce que c’est pas normal qu’ils dorment dehors.

M : mais en vrai, est-ce qu’on pourrait le faire ?

R : Bien sûr, qu’on pourrait. Mais y a des personnes qui disent que ça, il faut pas. Les personnes qui commandent : le maire de la ville, le… (hésite)… Le président….

M : Tiens, oui : c’est lui, c’est le président qui commande tous ses gens, ceux qui ont tapé Geneviève, ceux qui empêchent de passer les frontières, qui laisse les gens dans la rue… C’est le même chef ! 

R : C’est ça ! Du coup, si on peut pas changer tout ça, il faut changer le président ! Il faudrait changer sa cervelle ! Mais on peut pas le faire tout de suite. Parce qu’il faut aller là-bas, et j’ai pas envie d’aller jusqu’à Paris. Et je pense qu’on peut pas discuter avec lui, parce qu’il voudrait pas. Il serait incapable de discuter, il serait pas content. Il enverrait ses policiers.

M : Il a pas l’air très rigolo, ce président… Bon, et tu changerais quoi d’autre ?

R : je ferai qu’on ne frappe pas les enfants, qu’on ne les punisse pas. Parce que il faut pas frapper, ça ne sert à rien, il faut discuter et comprendre pourquoi. Il faudrait que tous les jours on discute et qu’on se comprenne.

M : ça a l’air très bien tout ça. Un dernier truc à changer ?

R : Le pouvoir de l’argent. C’est pas bien, parce que de l’argent, il y en a qui en ont moins que d’autres. Et ils peuvent faire moins que ceux qui en ont plus. Ils ont moins pour manger, s’amuser…

M : Mais si tu devais choisir entre mieux répartir l’argent et le supprimer, avec ta baguette magique, tu choisirais quoi ?

R : (aussitôt)  Je le supprimerai totalement. Si on ne peut pas le répartir, on le supprime. On ferait comme avant, on se donnerai des choses, on échangerait.

M : Et ben moi j’ai bien envie de vivre dans ton monde du futur de la baguette magique. Tu penses qu’on arrivera à le faire en vrai ? Que ça va arriver ? Même sans la baguette magique ?

R : Il faudra faire changer d’avis les autres personnes. Parce que si elles continuent à penser la même chose, on pourra pas faire changer les choses…

M : Mais pourquoi ils voudraient pas vivre dans ton monde sans violence, sans pollution ? Il a l’air chouette !

R : parce qu’il y a en a qui veulent être supérieurs. Et dans mon monde, je voudrais qu’il n’y ait pas de personnes qui soient plus fortes que d’autres.

De la graine d’anarchiste, on vous dit ! Au bagne !

Des propos recueillis par Macko Dràgàn et Tia Pantaï

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