Occupation des théâtres: la liberté de réunion retrouvée

A Nice, on est toujours à la traîne paraît-il. Mais parfois, on se trouve au rendez-vous de l'instant révolté. Pas encore révolutionnaire pour le moment. En attendant, des citoyens se réunissent chaque jour. Et c'est déjà ça.

Art populaire ancestral et institution bourgeoise par préemption, le théâtre contient cette ambivalence qui rejaillit sur la lutte aujourd'hui. Et toujours cette question. Comment sortir de l'entre-soi, comment obtenir le soutien des masses, comment étendre la lutte ? Si l'on (je?) se pose la question d'entrée, c'est déjà qu'on est mal parti, et le tir semble difficile à corriger. Car pour le moment, il s'agit bien d'une lutte sectorielle, circonscrite au monde du théâtre, à ses affiliés et apparentés. Avec pour objectifs principaux, entre autres, le retrait de la réforme de l'assurance chômage, ainsi que la prolongation de l'année blanche pour les intermittents du spectacle.

Néanmoins, à l'heure de ces lignes, comme on dit dans le journalisme d'actualité chaude, 57 théâtres sont occupés en France métropolitaine et outre-mer. Et ce n'est pas rien.

Au regard des grands mouvements sociaux nationaux de ces dernières années, on peut y trouver un air de Nuit Debout. Agora quotidienne où chacun et chacune vient vider son sac, témoigner de sa situation précaire, de son désespoir, une sociologie du mouvement homogène, clairement marquée à gauche, avec des membres à fort capital culturel et à expérience politique, syndicale et associative significative. Pas une tare en soi évidemment, puisque l'auteur de ces lignes correspond plus ou moins à cette description, mais sans doute un frein à la fameuse convergence des luttes, marotte de toutes les luttes sociales embryonnaires qui contient les questions introductives. Alors que faire comme dirait l'autre ? Introduire de la radicalité, sortir de l'entre-soi, donner une visée au mouvement, décompartimenter les revendications, avoir une stratégie d'action efficace, créer un rapport de force politique. Vaste programme s'il en est, mais dans ces moments d'effusions citoyennes, l'ambition ne saurait avoir de limites.

J'ai déjà entendu parmi mes pairs la question du sortir de l'occupation. Le lendemain de l'entrée dans le théâtre. Un questionnement recevable puisqu'il n'y a pas grand intérêt à occuper un théâtre fermé en accord avec la direction et la mairie. Pour autant, ces occupations symboliques permettent surtout de recouvrir une liberté fondamentale entravée depuis le début de la pandémie : la liberté de réunion, consacrée depuis 1881 en France. C'est à cela qu'il faut donner du crédit, et c'est ce temps retrouvé, calfeutré à l'abri des policiers, qu'il faut utiliser pour lancer la fronde. Enfin l'on retrouve un lieu de rendez-vous, un abri, un endroit où l'on se sent en sécurité quand l'espace public est devenu risqué sans masque ni attestation. Marqueur d'une triste époque où les murs marbrés d'un théâtre vide sont plus adéquats à la discussion que la place publique.

En pleine réunion Zoom avec la coordination nationale © Emmanuelle Lorre Vergnes En pleine réunion Zoom avec la coordination nationale © Emmanuelle Lorre Vergnes

A Nice, une trentaine de citoyens, militants, étudiants, syndicalistes se relaient pour prendre possession du hall et du parvis du Théâtre national la journée pour converser, et des moquettes des coursives la nuit sur des matelas gonflables pour dormir. Il y a de cela également dans ces mouvements citoyens spontanés : un apprentissage politique de la lutte pour des franges intéressées mais néophytes en la matière et la confrontation entre divers écosystèmes politiques bien établis. Voilà où nous en sommes pour le moment. Des moments chaleureux, de discussion, de rencontres et d'envie de signaler au gouvernement, comme à chaque mouvement social qui prospère, qu'ils ne peuvent pas tout nous faire. Et enfin, que pour nommer la réforme de l'assurance chômage, qui devrait être effective au 1er juillet et qui baissera encore si c'était possible pour 840 000 personnes les allocations chômages, il n'y a qu'un mot : assassins.

Occupons,  occupons, occupons, ainsi que l'indique le mot d'ordre lancé par le théâtre de l'Odéon.

Par Malsayeur le Médisant

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Aussi pour revoir la discussion échaudée avec la directrice Muriel Mayette-Holtz, vendredi 12 mars devant le TNN, alors que nous tentions d'entrer dans le théâtre : https://blogs.mediapart.fr/mouais-le-journal-dubitatif/blog/130321/occupation

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